‹ La jeunesse de StendhalChapitre 2 sur 288 · H. Br., I · texte numérisé non relu

H. Br., I

PREFACE

Pourtant un écrivain n'écrit jamais sans l'arrière-pensée d'être lu. Comme Montaigne composant ses Essai.':, Beyle, préoccupé avant tout de lui-même, prévoit cependant la possibilité d'un lecteur ^. Mais il pourrait, à la rigueur, s'en passer : « A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout ^. » Et il note à la fin de son manuscrit : « L'idée d'être lu s'évanouit de plus en plus ^. »

Déjà pareille attitude donne une grande présomption de franchise. Si Beyle éprouve un plaisir personnel et intime quand il fait « à fond son examen de conscience * », ne gâterait-il pas son plaisir en se jouant à lui-même une inutile comédie?

Et voilà cjui distingue la Vie d'Henri Brulard de tant d'autres autobiographies plus célèbres, qui toutes sont faites pour le public, et accommodées à son goût : les Confidences de Lamartine, par exemple, les Mémoires d'Outre-Tomhe, ou même les Confessions de Rousseau. Il y a bien des chances pour que Stendhal, préoccupé avant tout de lui-même, nous trompe un peu moins que ces honnêtes gens, trop avides de notre estime.

Pour un lecteur sans préjugé, et qui ne vit pas, comme tel illustre historien de Stendhal, dans la crainte maladive d'être dupe, nulle autobiographie en effet ne donne mieux que celle-ci l'impression d'être un livre de bonne foi, Stendhal y apparaît sans cesse préoccupé de découvrir le vrai, et de l'exprimer avec sa nuance la plus précise et la plus juste : « ... j'écris ceci, sans mentir j'espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami. »

1. //. Br.. I, G, 7, 8, 9, 10. Il ajoute cette note marginale : « Droit que j'ai d'écrire ces mémoires : quel être n'aime pas qu'on se souvienne de lui ?» Le soin qu'il a, en des testaments répétés, de léguer son manuscrit à un éditeur, les corrections et les précautions de style, sont autant de preuves que Beyle désire et espère être lu. {Ici., ib., XxVl-XXVIII, II, 20-5, 217, 222.)

2. Ici., I, 7. Cf. 8 : « Mes confessions n'existeront... plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs ; et toute fois j'aurai eu le plaisir de les écrire... »

.3. Id., II, 39.

PREFACE XI

— « Je cherche à distraire le charme... des événements... C'est ma seule ressource pour arriver au vrai... » Et ailleurs : « ... je viens d'écrire ces douze pages,... en m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses peu nettes, que je serais obligé d'effacer ^. » — • « Je ne me crois d'autre garant de mérite que de peindre ressemblante la nature qui m'apparaît si clairement en de certains moments... Je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration pour le vrai,... et du plaisir que j'ai à écrire ^... »

Dira-t-on qu'attester sa bonne foi, c'est justement le propre du menteur? - — ■ Encore le menteur n'en parle-t-il point sans cesse. Et l'hypocrisie semblerait bien naïve et bien gauche, qui éveillerait à chaque instant les soupçons du lecteur en lui disant de n'en point avoir. Stendhal n'était pas si sot. Et le plus simple ne serait-il pas de croire, ici du moins, à sa franchise?

Ne se révèle-t-elle pas dans ses scrupules? Tantôt il se corrige lui-même, et remarque:»... combien ne faut-il pas de précautions pour ne pas mentir ! » Tantôt il prend soin d'indiquer une cause possible d'erreur : « Il me semble que nous entrâmes [dans l'hospice du Grand Saint- Bernard], ou bien les [récits] ^. .. qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité. ■ — • ^\ oilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je pense à ce véridique journal. — Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante ; et mon souvenir ri'est plus que la gravure *. » Enfin il va même

1. Cf. II, 171 : 0 II faudra peut-ûtro relire et corriger ce passage, contre mon dessein, de peur de mentir avec artifice comme Jean- Jacques Rousseau. »

2. H. Br., I, 9, 21, 229, 271. « Etre vrai, et simplement vrai, il n'y a que cela qui tienne », dit-il encore (10).

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