H. Br., II
en plus Beyle se libérait des conseils et des maîtres. Lono;temps soumis aux goûts de son grand-père, sa nouvelle passion pour Shakespeare le montre complètement affranchi ; car Henri Gagnon ne pouvait certes approuver le tumultueux génie du tragique anglais ^. Ainsi Beyle, à moins de 17 ans, un peu de parti-pris, et beaucoup par originalité véritable, n'écoute plus que ses sympathies, et juge librement de tout. Au lieu d'être, comme sans doute le plus grand nombre de ses jeunes contemporains, un admirateur exclusif du xvii^ et du xviii^ siècles français, il a déjà vagabondé partout, et l'on peut pressentir le cosmopolite qu'il sera bientôt. Il a goûté aux Italiens, aux Espagnols et aux Anglais. Sans doute son imagination d'enfant romanesque l'égaré encore sur les pas de quelques séducteurs à la mode ; il s'attendrit trop aisément, ou s'enflamme ; Florian le touche, Jean- Jacques l'entraîne. Mais déjà il commence à se dégager des admirations trop faciles et des goûts vulgaires. Il choisit dans ses choix, et, si l'on peut dire, se libère de lui-même. Il serait prématuré sans doute de vouloir reconnaître, dans les dix-sept ans de Beyle, toutes les théories futures de Stendhal, et son système littéraire. Mais ne voit-on pas apparaître déjà les tendances maîtresses qui feront de lui un romantique ? Ses préférences passionnées vont aux génies les plus énergiques ; et il n'aura nul besoin de renier, trente ans plus tard, ceux qu'il déclare ses maîtres à la fin du xviii^ siècle. Les deux auteurs qu'il lit sans cesse, avant de quitter Grenoble, sont déjà les mêmes qu'il lira toute sa vie : Saint-Simon, son historien préféré, et Shakespeare, son dieu.
1. « ... il me dit avanl-hier qu'il ne pouvait souffrir Shakespeare. » (Lettre de Pauline à son frère, du 8 floréal an XI], dans les Soirées du Stendlinl-Ctub, 2» série.)
L IDEOLOGIE
" Le fond de tout grand génie est toujours une bonne logique. »
(Hisl. de la Peinture, 335.)
Henri Beyle a réparti, entre tous ses maîtres de l'Ecole centrale, un dédain gradué. Seul l'abbé Gattel a trouvé grâce devant son souvenir : « Le seul homme parfaitement à sa place était M. l'abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVII® siècle ; mais il était fort sérieux en faisant son cours ^. »
L'abbé Gattel enseignait la grammaire générale et la logique. M. Chuquet suppose qu'il donna à Beyle « le goût de l'espagnol ». C'est une opinion surprenante ^.
L'abbé Gattel était un philosophe, avant d'être un linguiste. Né à Lyon en 1743, il avait, au sortir du séminaire de Saint-Sulpice, enseigné la philosophie à celui de Lyon, puis, en 1766, au collège royal de Grenoble. Depuis dix ans il s'occupait surtout de langues vivantes ^. Conciliant le