‹ La jeunesse de StendhalChapitre 222 sur 288 · Colomb, Notice, XX ; H. Br., II · texte numérisé non relu

Colomb, Notice, XX ; H. Br., II

3. Je ne sais comment M. Chuquet peut affirmer que « Beyle apprit de Jay à chercher le nu sous le costume et à le figurer avec netteté » ; dessiner d'après la bosse, comme Beyle, n'est pas dessiner des « académies d'après nature ».

4. M. Chuquet cite la caricature du prince Massimo, qui appartenait à C. Stryienski. On peut voir encore, dans le manuscrit d'Henri Brulard, un portrait d'un Caetani, fait par la même main. Mais cette main est-elle celle de Beyle ? On n'en a pas la preuve.

Ces deux dessins, rehaussés d'aquarelle, sont postérieurs à 1830.

5. Ce dessin date de l'an VI, puisque le cahier contient des notes prises au cours de Dubois-Fontanelle.

f). Il ne peut s'as^ir que d'un prix obtenu par Beyle dans le courant de l'année scolaire, apparemment en 1798 ; mais nous n'en avons pas trouvé trace dans Jes archives de Grenoble. A la fin de l'année au contraire, et l'année suivante, Beyle n'obtint plus en dessin (]ue des distinctions purement honorifiques. (Cf. //, Br., II, 27-28, 35 ; cl plus haut, p. 253-254.)

BEYLE A l'école CENTRALE 305

timents de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même », a dit Stendhal. Ce n'est pas assez dire.

Il le lut « avec le plus vif plaisir ». En le lisant à notre tour, nous ne pouvons guère douter que Beyle n'ait tiré de ce livre, sans nous l'apprendre, quelques-unes des théories dont on lui fait généralement honneur. Essayons de réparer son oubli ^.

Jamais Beyle n'avait rien lu sur les arts. L'abbé Dubos fut donc, — avec Jay, — son premier professeur d'esthétique, et en im temps où il se trouvait lui-même bien incapable de critiquer et de rejeter les principes qu'on lui offrait. Ce^s principes devinrent comme le moule où se coulèrent ensuite ses expériences. Mais une première lecture, une impression d'enfance finit par faire si bien partie de nous-mème, que nous la croyons naïvement notre fonds. Ainsi Beyle, quand, une vingtaine d'années plus tard, il écrira V Histoire de la Peinture, retrouvera en lui, peut-être sans les bien reconnaître, quelques théories de l'abbé Dubos, qui lui sembleront excellentes.

Nous l'en excuserons d'autant mieux que, depuis cent ans, tous ses lecteurs ont fait comme lui-même : ils n'ont jamais reconnu l'abbé Dubos dans Stendhal.

Le titre déjà et l'épigraphe du livre sont tout stendhaliens : Réflexions sur la Poésie et la Peinture. — Ut Pictura Poesis ^. Comj^arer sans cesse les poètes et les peintres, leur appliquer les mêmes lois, chercher dans un tableau à peu près ce qu'on cherche dans un roman, cette critique d'art trop littéraire ^ sera celle de Beyle.

1. Je ne trouve le nom do Dubos qu'une fois dans toute sa correspondance : • ... que deviennent les conjectures de l'abbé Dubos quand on a des lord Byron... » (30 sept. 1816, Corr., II, 10.) En revanche, dans \a.Viede Rossini (188, note), il cite Dubos comme un livre qui doit cire familier à tout homme instruit.

2. Réflexions critiques sur la poésie et la peinture: Paris, 1719, 2 vol. in-12. — L'ouvrage fut plusieurs fois réimprimé ; on cite les éditions de 1732 et 1740, 3 vol. in-12, 1755, 3 vol. pet. in-4''.

Je renvoie à la septième édition, Paris, Pissot, 1770, celle peut-être que lut Henri Beyle.

3. Couraiilc d'ailleurs en la seconde moitié du xviii" siècle : cf. Mornet, Le senlimenl de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, 327 et suiv.

N'écrit-il pas en 1803 dans son Journal, quand il doit être encore sous l'influence immédiate de l'abbé Dubos : « En général m'éclairer en comparant souvent la poésie à la peinture ^ » ?

De ce principe va procéder tout le livre. Beyle y apprend que le peintre doit d'abord se soucier de V expression, et « donner à chaque passion son caractère convenable ^ ». Il faut donc que l'artiste soit un psychologue.

On sent combien pareille doctrine devait agréer plus tard à Beyle ^, spécialiste du cœur humain. Mais dès son adolescence elle était faite pour lui plaire : ne songeant qu'à l'amour, pouvait-il demander au peintre autre chose que la représentation de scènes dramatiques ou tendres ?

Quand on cherche dans un tableau des émotions *, les qualités de métier deviennent secondaires : « Je comparerois volontiers, écrit Dubos, le coloris avec cette partie de l'art poétique qui consiste à choisir et arranger les mots... Cette partie... peut s'appeler la mécanique de la poésie ^ )). Ainsi plus tard Stendhal : « L'expression est tout l'art... Les peintres doivent sans doute posséder le coloris, le dessin, la perspective... Mais s'arrêter dans une de ces perfections subalternes, c'est prendre misérablement le moyen pour le but ^... »

Par une conséquence de cette théorie ', l'abbé Dubos

1. Page 25. — Stendhal dira dans son Journal (43) : « Racine..., ce n'est pas le dessin de Michel-Angre, c'est la fraîcheur de Rubens. » Ce genre de rapprochements sera fréquent dans l'Histoire de la Peinture. — Et de même Dubos avait écrit, parlant de IMichel-Angc : « ... ce puissant génie, que nous pouvons appeler le Corneille de la Peinture... » (II, 48).

2. I, 221-223. — L'abbé Dubos n'innovait pas : c'était la doctrine française, celle de Lebrun et de ses élèves.

3. Voir, dans Y Histoire de la Peinture, toute son étude sur Léonard de Vinci, • — et ce qu'il demande à la peinture moderne.

4. « La copie de l'objet doit, pour ainsi dire, exciter en nous une copie de la passion que l'objet y aurait excitée... » écrit Dubos (I, 26-28). C'est tout à fait ainsi que Beyle avait compris la peinture devant le tableau de M. Le Roy.

G. Hisl. de la Peint., 90.

7. L'abbé Dubos, comme Beyle , appliquait les mêmes idées à la musique :

elle n'avait de valeur cjiie par les sentiments qu'elle exprimait ou provoquait.

« Je placcrois volontiers la I\IusiqHC où le compositeur n'a point sçu faire

BEYLE A L ECOLE CENTRALE

méprise, avant Stendhal, les peintres dont les sujets sont vulgaires ou insipides : <c Comment serons-nous touchés par la copie d'un original incapable de nous affecter? Comment serons-nous attachés par un tableau qui représente un villageois passant son chemin en conduisant deux bétes de somme ^... ? » Aussi les réalistes hollandais lui semblent-ils à peine dignes d' « une attention très légère ». Henri Beyle, qvii méprisera Rubens parce que ocs femmes sont trop grasses, n'en jugera pas autrement.

Cet artiste, qui doit peindre les passions, devra donc aussi les sentir. L'abbé Dubos déplore cette triste nécessité, qui semblera tout au contraire fort séduisante à Beyle. Mais tous les deux sont d'accord pour constater que «... le génie de la Poésie et celui de la Peinture n'habitent point dans un homme d'un tempérament froid et d'une humeur indolente. La même constitution qui fait le Peintre ou le Poète le dispose aux passions les plus vives 2... ))

Mais toutes ces théories sont trop banales en France pour que l'on ait jamais félicité Beyle d'avoir jugé la peinture en littérateur. On l'a loué au contraire pour d'autres doctrines qui sont couramment réputées sa plus originale invention. En les lui empruntant, Taine lui en laissait tout le mérite. Et M. Chuquet, qui lui est généralement plus sévère, ne lui a point marchandé son admiration pour avoir « trouvé » la « théorie du milieu ^ ». Stendhal l'a trouvée, en effet, mais dans le livre de l'abbé Dubos, qui n'en était pas davantage l'inventeur *.

■servir son art à nous émouvoir, au rang des tableaux qui ne sont que bien coloriés... La richesse et la variété des accords, les agréments et la nouveauté des chants ne doivent servir en musique que pour faire et pour embellir l'imitation du langage de la nature et des passions. Ce qu'on appelle la science de la composition est une servante... que le génie du ^Musicien doit tenir à ses gages... » {.485-4SG). Il dira des opéras de LuUi : '- ... ne sentons-nous pas que ces symj^onics nous agitent, nous calment, nous attendrissent... à peu près comme lea vers de Corneille et ceux de Raeme y peuvent agir ? » (475).

Page 1