‹ La jeunesse de StendhalChapitre 237 sur 288 · Br., II · texte numérisé non relu

Br., II

4. La bibliothèque de Grenoble contient quinze lettres de Crozet, encore inédites, qui nous le révèlent mieux que les nombreux textes de Beyle déjà connus. On y voit en particulier ce Crozet sentimental, igfnoré jusqu'ici. Cf. aussi//. ir.,1 1,6-11.

à son image. Mais, quelles qu'en soient les raisons, ils ne surent pas alors se reconnaître ^.

Tous ces amis de Beyle, le mélancolique et inquiet Félix Faure, le philosophe Mante, le savant Plana, le méditatif Crozet, si différents fussent-ils, avaient un trait commun : ils étaient prématurément des hommes. Ces adolescents de quinze ans entraient dans la vie avec une gravité passionnée. Ardents et raisonneurs, ils prenaient au sérieux toutes choses et eux-mêmes. Pleins d'une précoce assurance, ils ne doutaient pas de leur destinée. Et l'habitude de se donner entre eux si libéralement du génie ne pouvait qu'aggraver leur maturité excessive.

Nourris des mêmes lectures, tous pénétrés de l'emphase propre à Jean- Jacques et à son école, imitant l'attitude guindée du philosophe genevois, vertueux et sensibles à son image, ils manquaient de grâce et d'insouciance. Elevés parmi des événements héroïques ou tragiques, environnés, dans leurs familles mêmes, de sombres passions ou de deuils, parfois un peu éclaboussés de sang, ils avaient perdu l'habitude du rire. La littérature et la politique les avaient tous prématurément vieillis.

Beyle, l'un des plus jeunes ^, n'était assurément pas

1. Beyle eut quelques autres bons camarades dont je pourrais parler, mais ils ne furent ni alors ni plus tard ses vrais amis. Tels ce Cheminade, encore un de ses rivaux en mathématiques, dont quelques lettres sont conservées à la bibliothèque de Grenoble, Mallein, etc.

Il faut au contraire donner une place de choix, bien que leur intimité dût être sans lendemain, à ce pâle flls de veuve, « simple, honnête, et nullement hâbleur ni menteur », mais « d'un caractère très froid,... très prudent », Gall, futur marin, — et surtout à « l'aimable La Bayette », en qui Beyle avait assez de confiance pour lui raconter ses malheureuses amours, tout en mangeant à sa fenêtre un çroùter de pommes et de pain bis. Il était si « sincère » et si « bon », il unissait une « tendresse d'âme » si délicate à une telle « noblesse de sentiments et de manières ! »

Enfin il connut, au cours de mathématiques, et apprécia d'abord pour son bel habit bleu, ce Louis de Barrai, qui devait être toute sa vie l'un de ses meilleurs camarades. Mais ce « bon et excellent garçon », joueur incorrigible avant d'être le plus fieffé des avares, est de ces amis dont il n'y a rien à dire, que la franchise, la bonhomie et le dévouement de leur amitié. (Cf. //. Br., 1, 300-304 ; Sow. d'Egot., 57-58.)

2. C'est un trait notable ; Faure a trois ans de plus que Beyle, Plana deux ans. Parmi les neuf élèves de Grenoble reçus à l'Ecole Polytechnique en 1799 et en 1800, cinq sont nés en 1781, deux ans avant Beyle, deux en 1782, et le seul

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le moins grave. Aux influences communes à tous s'étaient ajoutées, pour le rendre tel, les influences combinées de son caractère et de son milieu. Ainsi pouvait-il, mieux qu'aucun autre, jouer son rôle dans ce chœur de jeunes hommes passionnés et tristes.

Nous savons d'ailleurs que ceux-ci n'étaient point une exception dans leur patrie et dans leur temps. Sainte- Beuve a dès longtemps décrit « cette nouvelle jeunesse, triste par tempérament et par choix, mélancolique et un peu collet-monté au saillir de l'enfance ; qui parlera des mystères de la vie avant d'avoir vécu, et qui tranche... par la solennité du ton... avec l'ancienne jeunesse qui affectait plutôt le frivole ^. » Et Gueneau de ^lussy, avant Sainte-Beuve, avait tracé en gémissant le portrait de « cette jeunesse qui n'a pas su être jeune » : « ... Les enfants de cette génération nouvelle portent sur le front la dureté des temps où ils sont nés. Leur démarche est hardie, leur langage superbe et dédaigneux. La vieillesse est déconcertée à leur aspect... Génération vraiment nouvelle ! et qui sera toujours distincte et marquée d'un trait singulier qui la sépare des temps anciens et des temps à venir ^ !... »

Crozet en 1784 (nous ignorons l'âge du neuvième). Voir Chuquet, lii>. cit., 27, note. — Les succès du jeune Beyle n'en étaient que plus remarquables et plus frappants pour ses camarades.

1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, I, 151.

2. Vie de Rollin : cité par Sainte-Beuve, id., II, 375-377. On trouverait, dans le reste du passage, quelques traits encore applicables à Beyle et à sa génération : « Elle no transmettra point ces traditions qui sont l'honneur des familles, ni ces bienséances qui défendent les mœurs publiques, ni ces usages qui sont le lien de la société ; elle marche vers un terme inconnu, entraînant avec elle nos souvenirs, nos bienséances, nos mœurs, nos usages : et les vieillards ont gémi de se trouver plus étrangers à mesure que leurs enfants se multipliaient sur la terre. » Assurément le docteur Gagnon dut souvent en eSet considérer avec une surprise apeurée le jeune homme aventureux, révolutionnaire, passionné, qui avait été jadis le docile élève de sa vieillesse.

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