Berriat Saint-Prix, I
les frais de ces luxueuses débauches. Les cantatrices, très à la mode, coûtaient plus cher encore que les habits brodés. Mais les femmes du monde donnaient à leurs préférés de quoi s'acheter les uns, et ils en profitaient pour s'offrir les autres ^.
Henri Beyle, qui ne fréquentait point les salons, et n'entrait pas dans les coulisses, put à peine entrevoir de loin, et envier, l'audace de ces jeunes gens si bien mis, qu'il désespérait d'égaler jamais.
C'est dans la rue surtout qu'il lui fut possible d'admirer la galanterie de ses compatriotes. L'existence de la Grenobloise élégante comportait beaucoup de promenades. Un Milanais, Vincenzo Lancetti, réfugié à Grenoble en 1799, nous assure que « les Lyonnaises ne s'habillent pas avec autant de goût que les femmes de Grenoble ^. » Ces toilettes charmantes, elles tenaient à les montrer. La place Grenette et la Grande Rue étaient leurs lieux d'élection. C'est là que se trouvaient les plus beaux magasins, et surtout les marchandes de modes, devant lesquels elles passaient et repassaient, l'hiver avant dîner, et avant souper dans la belle saison ^. Henri Beyle, entrant chez lui et en sortant, frôlait donc chaque jour ces jolies promeneuses.
Le dimanche, la messe de midi, à Saint- André * ou à la cathédrale, réunissait tout le « beau monde » de Grenoble : pieux salon, où l'on formait des groupes, où l'on causait presque à voix haute, où l'on parlait même affaires.
Après avoir fait admirer sa toilette dans le demi- jour de l'église, il était d'usage, en attendant l'heure du dîner, d'aller à la promenade publique la montrer en pleine
1. Dans le roman de Berriat Saint-Prix, îlontmartin, noble ruiné, et don Juan de coulisse, compte sur un riche mariage pour « mettre bientôt une partie des trésors » de sa fiancée a aux pieds de... la première cantatrice de l'opérai » -=- Romain Gagnon, d'après son neveu, fera pis encore {H. Br., I, 73-74).
2. Manacorda, I rifugiali ilaliani in Francia negli anni 1799-1800 : Torino,