‹ La jeunesse de StendhalChapitre 250 sur 288 · Br.. I · texte numérisé non relu

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lui-même racontait inconsidérément à l'enfant. Il paraît d'ailleurs qu'à Grenoble, au xviiie siècle, « il n'y avait rien de mal » à recevoir de l'argent de ses maîtresses, à condition « qu'on ne thésaurisât pas ». Romain Gagnon ne thésaurisait pas : il s'achetait « des habits brodés de mille écus )^, que le docteur apercevait avec stupéfaction sur les épaules de son ûh ^. « Madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit qu'elle m'avait acheté ! continuait mon oncle. Je m'en tirais par quelque calembredaine. »

Il faisait des dettes, ne les payait pas. On raffolait de lui dans les salons. « Les jeunes gens l'enviaient », mais « les gens mûrs... le trouvaient... léger... » Et ce mot le perdit. Il ne put jamais arriver à rien, pas même à être conseiller à la cour de Grenoble sous la Restauration 2,

Sans doute ce n'est pas tout à fait pour les mêmes raisons que Stendhal, tout comme son oncle, « n'a... pas poussé loin sa fortune du côté des hommes ». Mais qui sait si la destinée brillante et vide de Romain Gagnon n'a point affaibli de bonne heure dans l'esprit de l'enfant la force des exemples si parfaits que lui donnaient son grandpère, son père, et leurs respectables amis ? Il est bien imprudent de montrer à un jeune garçon avide de jouissances qu'on peut être heureux sans réussir dans sa profession.

Mais Romain Gagnon lui donna bien d'autres leçons, et pires. Celles-là Henri Beyle, de bonne heure, désira passionnément les suivre. Et, s'il y réussit mal, ce n'est point faute de bonne volonté.

«■ ... mon oncle a eu exactement toutes les jolies femmes qui, vers 1788, faisaient de Grenoble l'une des plus

1. « Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour "ses menus plaisirs... » (Id., ih.)

2. « Mon oncle, quoique fort ultra comme toute ma famille en 1815,... n'a jamais pu, sous Louis XVIIl, être conseiller à la cour de Grenoble, et cela quand on remplissait cette cour de coquins, comme X...le notaire, etc., etc., et de gens qui se vantaient de n'avoir jamais lu l'abominable code civil'de là révolution. » (//. Br., éd. Stryienski, 62.)

agréables villes de province^... » — « Mon oncle, jeune^ brillant, léger, passait pour l'homme le plus aimable de la ville, au point que, bien des années après, madame Delaunay, voulant justifier sa vertu, laquelle pourtant avait fait tant de faux-pas : « Pourtant, disait-elle, je n'ai jamais cédé à M. Gagnon fils ^, » Ce mot provincial a bien de la saveur.

Romain Gagnon appartenait à la race vulgaire des don Juans. Il aimait un peu au hasard et pêle-mêle : grandes dames, qui le payaient bien, et actrices, qu'il entretenait avec largesse, grisettes et femmes de chambre. Le mariage ne calma guère cet infatigable coureur. Bien que sa femme fût tendre et piquante, il revenait à Grenoble retrouver « les élégances de la vie, les jolies femmes gaies, frivoles et bien parées ^. .. » Et, quand il restait chez lui, aux Echelles, il « faisait un peu l'amour » avec sa bellesœur, s'il faut en croire Beyle, et avait des « attentions » pour « la Fanchon ».

Quoi qu'on en ait dit, Henri Beyle plus tard ne montra jamais un si bel appétit. Il n'eut guère du don Juan que le désir de l'être.

Mais quelle influence, désolante aux yeux d'un abbé Raillanne ou d'un Chérubin Beyle, l'exemple d'un tel homme pouvait avoir sur cette petite nature enflammée ! Son oncle ne lui ménageait point les confidences, et Henri Beyle s'instruisait volontiers. Il apprit par Romain Gagnon que l'amour défendu est ce qu'il y a de plus délicieux, et de mieux fait pour poser un homme. Les intrigues amoureuses et mondaines, avant même qu'il sût bien de quoi il s'agissait, lui apparurent comme le plaisir suprême. L'homme à bonnes fortunes fut son héros. Heureusement d'autres influences viendront plus tard corriger cet idéal vulgaire, et rendre Beyle, sinon plus régulier dans ses amours, du moins plus sentimental, et plus dillicile.

1. H. Br., éd. Stryienski, 62. — Ce passa<^e, auquel renvoient plusieurs notes précédentes, n'appartient pas au manuscrit d'Henri Brulard. C. Stryienski l'a tiré des Souvenirs d'Egolismc, sans en rien dire.

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