‹ La jeunesse de StendhalChapitre 256 sur 288 · Br., I · texte numérisé non relu

Br., I

3. Cf. Mémoires de Hector Berlioz, t. I. Mais Berlioz a déjà douze ans.

4. «... je vois la figure et le^ beaux bras... M. de Saint-Ferréol, dont depuis je n'ai jamais ouï parler, était mon ennemi et mon rival, M. de Sinard, ami commun, nous calmait. » (//. Br., I, 28-29.)

LA DÉCOUVEnTE DE L\ VIE 353

Sérapliie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer dans mes bras cette ennemie acharnée ^, »

Beyle tient décidément à nous apprendre qu'il s'est intéressé avec exagération aux jambes de toutes les femmes de sa famille. C'est une de ses idiosyncrasies.

Tous ces émois troubles, exagérés peut-être par sou imagination de vieillard, n'ont sans doute rien de très original. Le personnage de Chérubin est depuis longtemps classique. D'ailleurs l'éducation austère et claustrale de Beyle était excellente pour faire de lui un voluptueux. Il commença par le libertinage ; il connut le désir avant l'amour ; rien encore de plus conforme à la nature. Beyle deviendra sentimental et romanesque en lisant et en rêvant : il n'avait pas besoin des poètes pour sentir s'éveiller ses sens.

Mais ce libertin était timide. Timidité profitable. Jamais les grands passionnés n'ont été des audacieux. Peureux et muet auprès des femmes, Beyle laissait ses désirs grandir peu à peu dans son cœur. Ils s'y exaspéraient magnifiquement. Longtemps comprimés, ils n'éclataient enfin qu'après être devenus la passion qui brise toutes les craintes. Parfois même ils n'éclataient jamais, et Beyle nourrissait pour lui seul, dans le secret jardin de son âme, de beaux amours solitaires et brûlants. C'est le moyen de devenir poète, et Beyle le fut, à sa façon.

Cette timidité, il la gardera toute sa vie, malgré d'héroïques efforts pour s'en guérir. Elle était naturellement plus invincible encore dans son enfance. Aussi Beyle vivait-il alors dans une ardeur qui ne s'apaisait jamais.

Mais bientôt cette ardeur se compliqua. Nous l'avons vu lire l'Arioste et Florian, Shakespeare et Jean- Jacques, Félicia et les Liaisons dangereuses, en y prenant tour à tour ses modèles. Cela fit un singulier mélange d'aspirations hétéroclites. Il était plein d'indécence et de poésie, il rêvait les plus précises voluptés, et les amours les plus éthérées et les plus sublimes.

tj H. Br., I, 198. — Ce sadisme enfantin n'a-t il pas été un peu pcrfecticnaé par le vieux romancier ?

Tourmenté par des désirs aussi confus, il voulait s'éprendre pêle-mêle de toutes les femmes qu'il voyait. C'est à peine si l'accent provençal et l'extrême laideur de l'épicière voisine purent empêcher Beyle de l'aimer : « ... je n'eusse pas manqué d'en faire la dame de mes pensées. C'était là ma folie et elle a duré longtemps ^... » Et il faillit encore aimer la fille de Madame Vignon, « respectée » à Grenoble « comme une mère de l'Eglise ». « Elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges ^... »

Mais Beyle, à trop rêver aux héroïnes de ses romans, devenait difficile. Plus troublé que jamais, il ne s'éprenait plus comme dans son enfance de la première femme venue. Il les désirait toutes et n'en voulait aucune. Son cœur restait ardent et vide.

Sans doute ce ne sont point encore les sombres et magnifiques élans de René. Henri Beyle ne va point sur la montagne « appeler de toute la force de ses désirs l'idéal objet d'une flamme future. » Il se contente de regarder avidement les femmes dans la rue, avec le chimérique espoir, vu son âge, de trouver parmi elles une maîtresse. Mais ce rêve vulgaire se relève tout de même jusqu'à la poésie : c'est une âme subHme ou tragique, c'est une héroïne de Jean- Jacques ou de Florian, qu'il espère rencontrer sur la place Grenette.

Et tandis qu'il se fatiguait en d'aussi vaines espérances, l'amour vint un beau jour visiter Beyle, et tout autrement qu'il ne l'avait imaginé dans ses songeries romanesques. La littérature n'y était pour rien, ou presque rien. Et ce fut vraiment un amour sincère et profond, de ceux que l'on n'oublie pas, le premier amour d'Henri Beyle.

li H. Br., I, 137.

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