Berriat Saint-Prix
2. Nous voudrions savoir avec précision la date de ce premier amour. Mais Beyle ne nous donne que des renseignements inacceptables. «Vers 1794, 95 et 96, cet amour [pour le théâtre de Grenoble] alla jusqu'à la fureur, du temps de M"e Cubly », écrit-il dans Henri Brulard (II, 217) ; et ailleurs (I, 96) : (I ... vers 1795, je pense..., j'étais amoureux de M""^ Cubly... » Mais Beyle a douze ans. : c'est un peu tôt pour une si grande passion. D'ailleurs, en ce temps-là, on ne le laissait assurément pas libre d'aller tout seul au théâtre. Le bon sens nous obligerait donc à reculer jusqu'à l'époque de l'Ecole centrale cet épisode mémorable. Mais nous pouvons être plus aiïirmatifs, grâce aux pièces que Beyle se rappelle avoir vu jouer par M''"^ Cubly. Le Trailé nul de Gaveaux date de 1797, et c'est seulement le 15 juillet de cette même année que l'on donna pour la première fois à Paris, au théâtre Montansier, la Claudine de Florian. Cette nouveauté, qui eut dans toute la province un grand succès, ne put donc guère arriver à Grenoble avant l'automne de 1797, ou, plus vraisemblablement, l'hiver ou le printemps de 1798.
Nous ne pouvons guère non plus reculer davantage l'événement, car il faut laisser à Beyle, entre le départ de M"<= Cubly et le moment où il quitte Grenoble, le temps de son amitié pour Victorinc Bigillion et de sa « cascade dans les mathématiques ». « Alors, écrit-il lui-même, M'"^ Cubly était partie depuis longtemps » (II, 53). Concluons par conséquent que Beyle aima Virginie Cubly, selon toute apparence, au début de l'année 1798. Il avait quinze ans.
3. H. Br., I, 2C3. — D'après un passage du Journal d'Italie que je citerai tout à l'heure, M"^ Cubly avait plus de grâce que de beauté, une petite figure chiffonnée, à la française.
l'opéra-comique. » C'était apparemment l'étoile de la troupe ^.
Henri Beyle était destiné à aimer des comédiennes. Sa première maîtresse idéale fut Virginie Cubly, chanteuse d'opérette, sa première maîtresse réelle Mélanie Guilbert, tragédienne, et la seule femme qu'il ait jamais entretenue Angéline Bereyter, seconda donna à l'opéra-bouffe. Pour un homme qui eut si peu d'amantes, la proportion est notable. Elle ne saurait s'expliquer par le hasard seul. Sans doute Beyle, candidat à la gloire des Racine et des Molière, se devait à lui-même d'être comme eux l'amant des femmes de théâtre. Mais sa passion pour Virginie Cubly a quelque chose de plus instinctif et de plus profond qu'un caprice littéraire.
Dira-t-on que tous les collégiens ont été amoureux fous d'une actrice ^ ? Beyle ne pouvait-il être séduit comme eux par la femme que rendent plus désirable les désirs d'une salle entière? Et rêver de serrer dans ses bras cet être précieux que les autres admirent et applaudissent de loin ? — Mais si Beyle, dix ans plus tard, devenu vaniteux, et se croyant un roué, est bien capable d'un pareil snobisme ^, à quinze ans il n'a point semblables prétentions. Son amour est plus romanesque et plus naïf.
^Mademoiselle Cubly lui était apparue, chimérique et illusoire, à la prestigieuse lumière de la scène. Henri Beyle ne pouvait aimer à ses débuts une femme tout à fait réelle. Celle-ci semblait errer dans une autre existence enchantée. Multiple et une, elle gardait sur elle l'ombre de toutes ces femmes dont elle vivait tour à tour les
1. Eu 178G, « les gages de la troupe de comédie, composée de vingt personnes, treize acteurs et sept actrices, montaient à 40.000 livres. L'étoile de la troupe, M"<> Baroyer, avait 4.000 livres par an. Les artistes les moins payés avaient de 6 à 800 livres.» (Prudhomme, liv. cit., 586.)
2. Je ne sais d'ailleurs si l'observation serait aussi juste pour la province que pour Paris.
3. Quand il se fera le champion de la Duchesnois, quand il sera fier de coudoyer Talma dans les coulisses des Français, quand il aura tant de reconnaissance à Martial Daru pour l'avoir fait assister au déshabillage de Clotilde, célèbre danseuse de l'Opéra.
amours et les malheurs. Et Beyle, qui avait tant aimé les héroïnes imaginaires des poètes, aima bien mieux encore Mademoiselle Cubly, qui les incarnait toutes.
Et puis Mademoiselle Cubly n'avait-elle pas, en qualité d'actrice, un genre d'existence singulier et mystérieux ? Elle restait comme enclose dans un autre monde que celui de Beyle, ce monde inconnu des coulisses, fermé ainsi qu'un temple autour de la lointaine idole. Venue on ne sait d'où, pour s'en aller bientôt on ne sait où, elle n'avait point à Grenoble ces hens vulgaires qui rattachaient les autres femmes à la société bourgeoise et provinciale, trop connue de Beyle. Rien ne rabaissait donc son rêve, ne pouvait le ramener à la réalité commune et journalière. Mademoiselle Cubly, pour ce jeune romantique, était la princesse lointaine de son imagination.
Et cependant il voyait de ses yeux, à quelques pieds de lui, le fin profil et le regard triste de celle qu'il adorait comme une déesse inaccessible. Ce rare mélange de chimère et de vérité ne pouvait qu'enchanter l'adolescent. Il aima donc Mademoiselle Cubly, parce qu'elle était une comédienne.
Il l'aima sans doute aussi pour des raisons qui ne s'analysent point, comme on aime. N'a-t-il pas écrit : « Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout à coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées... A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait charmé dans la Nouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia ^. »
Et ce fut vraiment un très grand amour, un des plus grands que Beyle ait jamais connus ^, s'il faut mesurer l'amour à la place qu'il se fait dans un cœur aux dépens des autres passions. Rien au monde ne compta plus pour Beyle, pas même ses haines : « Tout autre intérêt s'évanouit... Je devins tout à coup indifférent et juste pour