‹ La jeunesse de StendhalChapitre 26 sur 288 · Mém. d'un Tour., II · texte numérisé non relu

Mém. d'un Tour., II

3. C'est ce que m'exposait, il y a quelques années, un écrivain Grenoblois, M. Texte, et ce que tout confirme. D'ailleurs d'autres l'ont remarqué. M. de Crozals écrit (46) : « L'esprit dauphinois a le goût de l'observation et de l'analyse... La plupart des hommes célèbres du Dauphiné se recommandent par ces solides qualités de l'esprit qui font le mathématicien, l'homme à raisonnement déductif et à système, l'observateur patient, l'inventeur ingénieux. Les dons de l'esprit qui font les succès éclatants dans les lettres y sont plus rares. La puissance de l'imagination, l'éclat de l'invention verbale leur font défaut. »

LES ORIGINES d'hENRI BEYLE

près de l'ironie \ ne manque-t on pas de cette naïveté qui fait les artistes ^P Toujours est-il que Stendhal, capable pourtant de goûter le Corrège et Cimarosa, ne veut pas se laisser séduire par l'alexandrin de Racine ou la prose harmonieuse de Chateaubriand, parce qu'il a peur d être dupe, raison essentiellement dauphinoise.

Mais les Dauphinois ne compensent-ils pas ce qui leur manque, peut-être, en imagination ou en enthousiasme, par tant de raison ferme, par tant de sensibilité précise et pratique ?

Ces mérites de leur caractère, toute leur histoire les confirme ^. Elle est faite de raison avertie, de prudence et de volonté. Us sont habiles, tenaces et froids. Jamais d'emportements inutiles, de passions maises et cruelles . Nulle part ailleurs, a-t-on remarqué, la Révolution ne fut plus modérée et moins sanglante que dans ce pays

où elle était née ^. -ru

L'orioinale indépendance de ce peuple «, vivant libre, en marge de la France, au temps de ses Dauphins, avait

1 « Ils sont prompts à saisir les ridicules et les tournent en raillerie avec nlus de verve qu. de bonhomie », écrit M. de Crozals (oi/p. cit. 34). '^2 Cette conséquence logique du caractère dauphinois -t d'a.Ueur. ,e le dois reconnaître, contredite par quelques exceptions troublante. . Berhoz, Hébert et celui-ci propre cousm de Beyle. .•.••„„

3 On s'en persuadera mieux en lisant l'excellente, érud.te et jud.c.euse Histoire de Grenohle, de M. A. Prudhomme. archiviste de l'Isère (Grenoble, Cratier 1888. 1 vol. in-8°). , ,. .

4 I 'va b en quelques moments fâcheux, au temps des guerre, de rehg.on.

5 Comme Stendhal. Michelet en a ainsi jugé. Il rencontra en 1 30 un mam.facturier de Grenoble : « Il m'apprend... un fait de Th.sto.re fe a RevoluUon qui importe. L'Isère se refusa toujours aux excès. Charnon chef des Jaco Sins de Grenoble ... alla déclarer à la Convention que sa v.lle n accepteraxt iamais la iruillotine. » (Rome, 320.)

' 6 M. de Crozals note que de tout temps et par sa nature propre le Dauph^ nois a été républicain. C'est un esprit indépendant, et qu. a son f^^^-P-^^j^Pcit., 23-24). Cette indépendance, cette franchise de langage se retrouvent chez Stendhal.

• Il s'appelait en réalité Chanrion. D'ailleurs il ne s'agissait pas d'envoyer la guillotine à Grenoble, mais une commission temporaire. Il est vrai que 1 une pouvait bien amener l'autre avec elle. (Voir Prudhomme, ou., cit., 641.)

prouvé déjà son énergie -^ et son individualisme ^. Mais il faut voir le détail même des événements, durant cette première période, si l'on veut comprendre quelle sagesse avisée et tranquille, mais opiniâtre, il avait fallu à ces bourgeois de Grenoble pour empêcher les empiétements des deux pouvoirs rivaux, le Dauphin et l'Evêque. Du dévouement à l'intérêt général, sans doute, mais point d'enthousiasme ; de la fidélité, mais sans excès ; et jamais une de ces maladresses qui livrent tout.

Pendant toute leur histoire, ils travaillent énergiquement pour conquérir, puis garder leur liberté ; et, quand ils l'ont perdue en s'unissant à la France, pour la donner, en même temps qu'à eux-mêmes, à tous les Français. Cette histoire est une admirable suite de compromis prudents au service d'une volonté entêtée et immuable.

Je n'ai plus à prouver désormais que Chérubin Beyle, avant Henri Beyle, était le produit de cette histoire, le pur enfant de cette race. Réfléchi, concentré, cachant prudemment une sensibilité profonde, esprit pratique et sans folles envolées, il en avait surtout les côtés un peu ingrats ; il en avait même la figure et l'aspect, «... l'air

1. La lutte acharnée contre les débordements du Drac, qui rappelle, avec quelques différences, celle des Hollandais contre la mer, est encore une preuve de cette énergie. Il est vrai que la nécessité séculaire de se défendre contre les forces de la nature a pu, inversement, former et endurcir les courages.

2. Miclielet, dans le passage cité tout à l'heure, donne un trait curieux de cet individualisme provincial : « Mon Dauphinois très fédéraliste regrette que les alliés n'aient point brûlé Paris, détruit la centralisation et le royalisme. » Voilà une férocité bien stendhalienne. Quant à la défiance jalouse de cette capitale de province à l'égard de Paris, nous en retrouvons la preuve dans ce passage d'Henri Brulard : « De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth,... Paris n'était point un modèle, c'était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l'influence» (I, 44). Chérubin Beyle pensait en ceci comme le docteur Gagnon, on le verra de reste. Et Stendhal lui-même, plus Dauphinois qu'il ne veut l'avouer, n'aura-t-il pas tout d abord de la répugnance pour Paris, et ne sera-t-il point malade d'ennui, parce qu'il n'a pas retrouvé, aux bords de la Seine, les montagnes de l'Isère ?

Ce trait a été remarqué par M. de Crozals (op. cit., 31) : « ... peut-être le Dauphinois a-t-il gardé trop longtemps quelque chose du reclus. Il s'est imaginé que le monde finissait où finissait son monde ; qu'il n'y avait rien au-delà de ses montagnes, et que, la montagne elle-même mise à part, rien ne valait la peine d'être vu ni aimé. »

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froid, mécontent, nullement civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins », comme l'a dit Stendhal ^. Et c'est à peu près avec les mêmes traits que, dans un autre passage, sans piété filiale, mais avec ressemblance, il dessine le portrait de Chérubin Beyle :

« Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique, disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes ^... »

Il y avait pourtant aussi dans Chérubin Beyle autre chose qu'un paysan devenu citadin, un avocat, et un bourgeois de Grenoble. C'était un caractère original, et point seulement l'empreinte commune d'un métier et d'une race.

Qu'il ait été aristocrate sous la Terreur, ultra sous la Restauration ^, je n'y vois rien de notable : telle était l'opinion générale de sa famille et de son milieu. D'ailleurs ne convenait-il pas qu'il fût attaché à la tradition comme un paysan et comme un juriste? Enfin cette âme précise et sèche était incapable à la fois de la générosité et de la candeur indispensables pour faire un jacobin.

Mais sa religion était bien à lui. Il était pieux, de « la plus absurde dévotion », dit irrévérencieusement Stendhal *, Ce n'était plus ici la piété banale et mondaine de quelques-uns de sa caste. Stendhal l'a comparé aux Genevois, pour l'âpre et dure conviction de sa croyance. Peutêtre même l'âme revêche de Chérubin Beyle cachait-elle une étrange profondeur de mysticisme. Il y avait dans sa foi je ne sais quelle sombre ardeur, de la tristesse, de la

1. H. Br., 1, 179. a Voir le caractère de Sorel père, dans le Rouge, » ajoute-t-il lui-même.

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