‹ La jeunesse de StendhalChapitre 27 sur 288 · H. Br., I · texte numérisé non relu

H. Br., I

haine pour le monde et ses plaisirs ; après la mort de sa femme, « il s'imposa l'obligation de dire tous les offices du prêtre, il fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée dans les ordres ^. »

Cependant, et voilà qui montre bien le rude tissu de cette âme, pareille piété, qu'une grande douleur avait fait naître, n'avait rien d'attendri ; elle ne connaissait pas l'indulgence ; elle était dure aux autres comme à ellemême. Elle se manifestait par d'austères sermons, par la discipline sèche et mesquine que Chérubin Beyle voulait imposer à ses enfants. Elle n'était pas seulement sévère, elle était encore ennuyeuse. Sans douceur comme sans bonté, elle ressemblait trop à ces dévotions égoïstes et purement formelles, qui prêtent si bien à l'accusation d'hypocrisie. Aussi Stendhal n'y a-t-il point manqué ; il avait sur ce point les conceptions simplistes de Molière et de Voltaire. Je ne crois pas cependant que Chérubin Beyle fût un Tartufe ; mais il ne montrait aucune de ces vertus tendres qui font pardonner l'ascétisme.

Et pourtant ce n'était pas une âme dénuée de toute sensibilité. Il semble avoir eu pour sa femme une vraie passion, une de ces passions concentrées d'homme laid et déjà mûr, qui sont profondes et tenaces. N'est-il pas émouvant qu'au bout de dix années la chambre d'Henriette Beyle fût encore fermée comme un sanctuaire ^? Cette dévotion amoureuse a quelque chose de pitoyable dans un homme si peu gracieux, et d'apparence si rèche. Mais, en vrai Dauphinois, il cachait ses sentiments, et paraissait plus méchant qu'il n'était. Il savait pleurer de vraies larmes, et Stendhal nous le montre, à la mort de sa femme, les yeux rouges, et gagné à chaque instant par les sanglots. Il remarque même sans bienveillance qu'il était ainsi fort laid. Chérubin pleura encore quand son fils partit pour Paris, mais celui-ci, implacable, se con-

Page 1