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Mêm. d'un Tour., II

4. On en verra l'image, ainsi que celle des tilleuls, dans le livre de M. P. Brun.

nées semble n'avoir pas été trop remanié ^ par ses propriétaires successifs. La charmille a disparu, où Beyle allait se cacher pour lire Don Quichotte : un poulailler a pris sa place. Mais l'allée des tilleuls, — des tilleuls chétifs, qui manquent un peu de majesté ^, — s'en va toujours, d'un bout à l'autre du petit clos, dominant la prairie basse derrière laquelle se découvrent la vallée du Drac et son horizon de montagnes. Et l'on peut encore s'asseoir où s'asseyait Henri Beyle, au pied du second tilleul, tout près de la maison ^. De là se découvre bien la vraie beauté de ce jardin. Elle n'est assurément point dans les arbres médiocres, les pauvres parterres, ou l'étroit enclos, mais dans le décor somptueux des montagnes qui le dominent de toutes parts. Ce petit jardin n'est qu'une loge en face d'un spectacle sublime.

Henri Beyle n'a point décrit cet horizon de sa jeunesse. Mais pareil paysage est pour nous un document incomparable ; rien n'a changé de ces couleurs et de ces lignes ; en les regardant, nous saisissons en quelque sorte la sensation encore intacte d'Henri Beyle il y a plus de cent ans ; nous contemplons à notre tour, sous le même angle et dans la même lumière, le tableau qu'il voyait tous les jours en son enfance.

Derrière la maison, vers Grenoble, l'horizon est presque masqué par de petits tertres tout proches, couverts de vignes. Ilscachaient à Beyle la vallée de l'Isère, et cette ville si détestée. Au-dessus de la région où elle était tapie, il n'apercevait que l'étrange saillant de la dent de Crolles, et, vers la droite, dominant quelques collines vertes, la longue chaîne majestueuse de Belledonne, aux aiguilles blanches marbrées de noir.

Mais quand Beyle, tournant le dos à la vallée de l'Isère, s'asseyait sous les tilleuls, au bord de la prairie, les montagnes plus proches et plus variées qu'il avait au

1. A le comparer avec le plan que Beyle en a dessiné sur le manuscrit d'Henri Brutard.

2. Ils ne sont peut-être que les fils de ceux qui ont abrité Beyle.

3. » ... sous le second tilleul de l'allée du côté du parterre, dont le terrain •'enfonçait d'un pied... i (//. Br , I, 108.)

couchant et au sud présentaient à sa vue un spectacle bien autrement dramatique.

A côté de lui, au-dessus de la cime des arbres et du toit de la maison, se dressaient à droite comme un mur les flancs à pic du Moucherotte ^ ; le matin resplendissants de soleil, ils barraient le soir tout le ciel de leur masse sombre et formidable. Bien avant la fin du jour, leur grande ombre couvrait Furonières.

Contre cette paroi de pierre qui arrêtait le regard, on voyait, comme des flots qui battent une falaise, les prairies monter et se briser. Leurs grandes lames vertes et onduleuses offraient encore aux vaches et aux mérinos de Chérubin Beyle des pâturages nourriciers. Mais ce n'était plus au-dessus (jue la roche escarpée et nue, où restaient accrochés, au printemps, sur les rares saillies, quelques lambeaux de neige.

L'oppression de cette montagne était la tristesse de la maison. Mais il suffisait, pour s'en distraire, de regarder vers le midi la vallée tumultueuse du Drac. Là tout était lumière, espace, et liberté ^.

Du pied de ses tilleuls, Henri Beyle voyait d'abord les quelques arbres dispersés le long de la prairie en pente, et dessinant, sur un fond d'herbe, le fin détail de leurs branches : premier plan fragile, fait pour donner plus de majesté aux grands profils simples qui montaient là-bas dans le ciel.

Mais si le regard ne se laissait pas tout de suite attirer et maîtriser par les hautes cimes, il pouvait d'abord descendre jusqu'aux bords du Drac ; quelques maisons, bien disposées, suffisaient pour animer le paysage, le mettre à l'échelle de l'homme, et préparer l'imagination à mieux sentir, par contraste, une nature plus héroïque.

Car ce n'était plus, au fond de la vallée, et se déployant sur tout l'horizon, que de hautes montagnes surhumaines.

1. Ou, plus exactement, m'écrit M. Débraye, de la crête rocheuse qui reli» le Moucherotte au pic Saint-Michel.

2. De Milan, en 1800, Beyle rappelle avec émotion à sa sœur « la charmanto vue de la plaine de Claix, et, dans le lointain, celle des montagnes et du fond de la vallée. » (Corr., l, 8.)

Elles se mêlaient en désordre, les unes aiguës comme des volcans, les autres longues et dentelées comme des vagues de granit. Sur les premières on distinguait encore les arbres et les rochers ; d'autres, plus lointaines, semblaient uniformément teintes de brumes et de reflets, rosées, dorées ou bleuies par l'heure. A mesure qu'elles s'enfuyaient vers l'horizon, elles se faisaient plus légères, — jusqu'aux dernières et plus hautes cimes, qui détachaient sur le ciel leurs pointes fières et délicates.

C'est en face de cet horizon expressif, tantôt étincelant de lumière et de joie, mais bien plus souvent animé d'ombres étranges et de gestes passionnés, c'est devant cette toile de fond romantique que Beyle assista au spectacle de la nature pendant quinze ans de sa vie.

Il passait là généralement les mois d'août et de septembre, et, presque en toute saison, il y allait chaque jeudi avec son père. C'est là qu'il goûta en paix ses premières lectures, Don Quichotte et la Purelle, Molière et Néricault- Destouches. Plus tard, dans l'herbe du pré, les jambes nues de Séraphie lui donnèrent bon gré mal gré une volupté nouvelle.

C'est à Claix aussi que Beyle se livra à un sport qui est proprement le plaisir des hommes à imagination. Beyle fut un chasseur passionné ^.

1. Casimir Slryienski, et c'est impardonnable, nous l'avait laissé ignorer. La nouvelle édition d'Henri Brulard donne sur les chasses de Beyle maint ■détail curieux (I, 209 ; II, 37, 40, 43, 154). Qu'il ait aimé la chasse à la « fureur », nous n'en pouvons douter : il se rappelle encore et raconte avec volupté les plus beaux coups de fusil de sa jeunesse *. Il affirme d'ailleurs qu'il était fort bon tireur, et rapporte même, sur son adresse au pistolet, un exploit que ne croira guère quiconque sait manier une arme.

Mais Beyle fut un chasseur sentimental. Aux anxiétés délicieuses de l'attente se mêlaient les souvenirs de l' Arioste et les voluptueuses images qu'il avait coutume de placer parmi les bois et les montagnes. A l'alTùt du renard, il rêve « au beau paysage, à l'amour », et aux femmes nues qu'il imagine dans l'eau fraîche d'un ruisseau ombreux. Ainsi le goût de la chasse vint se confondre avec le sentiment de la nature ; ils s'embellirent l'un l'autre.

Plus tard seulement, quand l'imagination et le rêve cessèrent de poétiser pour Beyle ces inutiles massacres, il renonça à la chasse, par humanité.

* « Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie. » (II, 40.) Il s'agit de sa première grive.

Mais la solitude grandiose et la mélancolie de ce jardin ■de Furonières, perdu au flanc presque désert de la montagne, et enveloppé d'un horizon tragique, il ne les sentit qu'aux dernières années de son adolescence. C'est alors qu'il lit à Claix Jean- Jacques et Shakespeare, qu'il y vient rêver à Mademoiselle Cubly, qu'il s'y prépare en imagination une destinée de gloire et d'amour.

Et plus tard, à ses retours de Paris, l'intelligence fatiguée, les nerfs usés et le cœur déçu, il ira chercher à Claix, nouvelle Thébaïde, un apaisement, et y méditer avec luimême.

Là enfin il découvrira l'amitié de sa sœur Pauline, aussi ardente et plus romanesque que son frère. Elle-même à son tour cherchera dans la montagne les solitudes les plus propices à sa mélancolie passionnée ^. Et quand ce nouveau René se retrouvera, en de brefs séjours, auprès de sa Lucile, ils mêleront leurs rêves aux lignes violentes de ces montagnes, pleines de conseils romantiques et d'appels à je ne sais quoi de grand.

Enfin, de longues années après, quand il aura vendu Claix, et qu'il sera devenu un étranger dans sa patrie, il n'écrira point Milhj ou la Terre natale, mais il sera aussi fidèle que Lamartine, et plus discrètement, à la maison de son enfance. « Tous les deux ou trois ans », raconte son ami Colomb, il sentait le besoin de revoir le Dauphiné ^. Et ce n'était pas alors Grenoble, toujours détesté, qui l'attirait, c'était le jardin de Furonières, vraie patrie de son âme d'enfant. Un jour, en 1824, il vint rôder timidement autour de cette maison qui n'était plus à lui ; on vendangeait ; il se décida, non sans émotion, à acheter quelques grappes de raisin : « Beyle me redisait avec un plaisir charmant, écrit Colomb, la sensation délicieuse

Elle lui parut « un meurtre... dégoûtant. » — « Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte. »

1. Par exemple la cascade d'Allières, au-dessus de Furor.ières, dont elle lui parle dans ses lettres.

2. Et Colomb, qui ne comprend jamais, s'en étonne, puisque « Beyle parlait... avec dédain et dérision de sa ville natale... » Mais il ne parlait pas avec dédain de ses montagnes.

que lui procura ce raisin mangé sur les lieux mêmes où les plus doux moments de son enfance s'étaient écoulés ^ ». Cette gourmandise sentimentale est touchante. Mais soyons sûrs que, sans le dire à Colomb, il ne se contenta point de manger le raisin de son ancien domaine ; il regarda longuement le paysage qui s'était accordé avec tant de ces rêves que l'on n'oublie pas, et, dans les lignes tourmentées des montagnes, il se plut à retrouver le souvenir mélancolique et délicieux des tempêtes de sa jeunesse.

1. Notice, XLIX. Beyle, dans Henri Brulard, fait allusion à une visite semblable : t ... Maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que j'ai revue en 1828, vendue à un général. » (II, 228.)

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