‹ La jeunesse de StendhalChapitre 38 sur 288 · Voir ma note sur les Gagnon, dans l'appendice · texte numérisé non relu

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gnon, cultivateurs, petites gens, vivent à Monteux, aux environs de Bédarrides ^.

Or, à la fin du xvii^ siècle, un certain Jean Gagnon eut à Bédarrides ^ un fils, qui devint chirurgien militaire. Les hasards de sa carrière conduisirent à Grenoble cet Antoine Gagnon ^, qui s'y maria, le 9 octobre 1718, avec Elisabeth Senterre, fille d'un marchand drapier. Et c'est ainsi qu'Henri Beyle, soixante-cinq ans plus tard, naquit d'un sang dauphinois et provençal, où, selon toute apparence, se mêlaient quelques gouttes de sang italien.

N'y aurait-il pas bien de l'agrément à s'expliquer ainsi cette grande passion pour l'Italie, qu'il aima d'un amour profond comme un instinct ? La naissance d'Henri Beyle, en cette famille francisée des Gagnon, serait un de ces faits étranges d'hérédité, qui font revivre, après des générations, l'âme et les traits d'un ancêtre oublié. Petit Italien perdu dans une ville et une maison françaises, il aurait confusément rêvé d'un autre ciel moins froid, d'autres hommes plus ardents ; il aurait souffert comme d'un exil ; il n'aurait été heureux qu'en retrouvant enfin, à l'âge d'aimer, sa vraie patrie ; la mystérieuse nostalgie d'un sang italien l'aurait conduit au pays d'Angela et de jMétilde ; il aurait désiré ses maîtresses milanaises avec toute l'obscure passion d'une chair qui retrouve sa chair ; il n'aurait pu désormais abandonner Milan et Rome ; et l'inscription de son tombeau ne paraîtrait plus que la reconnaissance tardive du pays de son cœur, qui serait aussi le pays de sa race.

Mais, Italiens ou non, ces Gagnon avaient passé par Avignon. N'est-ce point là qu'ils avaient pris ce scepti-

1. D'après le témoigna<5e de M. le curé de Bédarrides. L'un de ces Gagnon est meunier. Bien entendu, j'ignore s'ils appartiennent à la famille de Beyle.

Ce village de INIonteux est à 19 kilomètres d'Avignon, à 5 de Carpentras.

2. Ou, d'après M. Maignien (cf. p. 40), à Avignon. Mais que M. !Maignien n'indique-t-il ses documents et ses preuves ?

3. Il y fut nommé, en 1725, chirurgien major de l'arsenal (Arch. de Grenoble, EE17).

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cisme voluptueux et païen, cet épicurisme traversé de passions, ce goût pour les réalités précises et fines, cette poésie alerte, chaude et sèche, qui sont un peu de l'âme provençale ? De pareils traits ne semblent guère propres aux gens de Grenoble. Il est aisé de les retrouver en Stendhal. Le clair soleil de Provence pourrait expliquer chez lui bien des vivacités et des ardeurs, et surtout cette verve endiablée qui sera le charme éclatant de son esprit.

« J'avais pour ami intime mon grand-père... Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable,... mon seul camarade. »

{Henri Brulard, I, 29, 1G8, 109.)

Il semble que l'héritage moral des Gagnon se soit partagé, au temps de Stendhal, entre les deux êtres qui eurent sur lui l'influence la plus profonde ^, le docteur Henri Gagnon, son grand-père, et sa tante Elisabeth Gagnon. Henri Gagnon en recueillit l'esprit, la fine culture, même la bonté généreuse, tempérée d'ironie. Sa sœur Elisabeth prit pour sa part la noblesse de sentiment, l'énergie, l'amour du romanesque et de l'idéal. Stendhal devait faire plus tard en lui-même un singulier mélange de ces qualités discordantes.

C'est une charmante figure du temps jadis que le docteur Gagnon, un de ces honnêtes et fins bourgeois de l'ancienne France, qui savaient prendre la vie avec bon sens et avec bon goût. Par son grand-père, Stendhal aura

1. Colomb vient confirmer l'affection d'Henri Beyle pour son grand-père et sa Taian : « ... sa reconnaissance pour leur amitié, pour leurs bontés était entière, et sa parole prenait un accent visiblement tendre, chaque fois qu'il parlait de ses deux grands-parents. » [Notice biograph., VII.)

senti, dès son enfance, ce qu'était cette culture exquise du xviii^ siècle, qu'il ne pourra jamais oublier.

Le docteur Gagnon allait atteindre la soixantaine ^. Sa physionomie aimable et douce, aux lignes régulières, paisibles, mais d'un dessin sans fermeté, laissait deviner plus de finesse et de bonhomie que de caractère. Un grand front clair et pur, celui d'un homme intelligent qui accepte avec sérénité les hasards de l'existence, s'encadrait largement entre les boucles bien régulières d'une perruque poudrée. Les yeux assez beaux, au regard spirituel, sans rien de trop vif, semblaient voir toutes choses avec une bienveillance amusée. Le nez d'une courbe élégante ne disait rien. Mais la bouche aux ondulations fines, aux lèvres pleines, hésitait entre la bonté, la volupté et la malice. Les coins se relevaient un peu, en un sourire ironique qui n'allait pas jusqu'à l'amertume. Ce n'est point encore le pli railleur et les lèvres minces qui firent bien des ennuis à son petit-fils. Les joues s'empâtaient un peu, et le menton, qui eût été bien dessiné, allait se noyer dans un pli de graisse, douillettement appuyé au fin jabot de dentelle. A première vue, c'est une figure peu parlante, discrète, comme effacée ; puis on y devine un homme qui jouit de la vie sans passion, se prête aux autres sans se donner, et n'entr'ouvre qu'à peine une âme heureuse, délicate et molle, celle d'un lecteur d'Horace et de Voltaire ^.

Ce vieillard avenant, replet et propret, avait gardé d'une jeunesse aimée des femmes ^ quelque souci de

1. Il était né le 6 octobre 1728, et mourut en septembre 1813. On pourra consulter sur lui la trop brève notice de C. Stryienski : L'enfance de Henri Beyle, Grenoble, Gratier, 1889. Mais la bibliothèque et les archives de Grenoble contiennent maints documents qui le concernent, et que j'aurai l'occasion de citer à leur place. On trouvera en particulier, dans les manuscrits de Stendhal, plusieurs lettres do lui, pour la plupart inédites. Enfin Beyle et sa sœur parlent souvent et longuement de leur grand-père.

2. Tel m'apparaît le docteur Gagnon, d'après le grand portrait exposé à la bibliothèque de Grenoble, parmi les Dauphinois illustres. Ce portrait a été reproduit dans la notice de C. Stryienski, et, mieux, dans Henri Brulard, éd. Champion.

3. Si l'on en croit Stendhal, son grand-père était «accusé ...d'avoir été l'amant de plusieurs, entre autres Madame Teisseire, l'une des plus jolies de la ville... » (H. Dr., I, 34-35.) Ses biographes font aussi allusion à quelques péchés

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l'élégance. Elégance surannée, sans doute ; mais le respect des modes passées n'est-il pas, chez un homme qui a plu jadis, comme un souvenir et un hommage à celles qui l'ont aimé ainsi? « M. Henri Gagnon portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles, parce qu'il était docteur en médecine, et docteur à la mode parmi les dames... ^ »

Il avait aussi quelques innocentes manies, juste ce qu'il en faut pour gagner une popularité familière ^ : «... par principe » il « ne montait jamais en voiture et ne mettait jamais son chapeau ^ » ; chapeau dont le petit Henri se saisissait quelquefois pour s'en coiffer, au grand scandale de cette famille respectueuse et guindée.

Son tricorne sous le bras, dans sa main une élégante «petite canne à pomme en racine de buis, bordée d'écaillé», il s'en allait par les rues de Grenoble, d'un pas un peu hésitant, car il avait force rhumatismes, mais la figure avenante et prête à accueillir grands ou petits. Les pauvres l'aimaient pour sa bonté : il les soignait sans leur rien demander ^, et, à l'occasion, il risquait sa vie pous eux ^. Ils l'aimaient aussi pour sa cordialité facile, car il savait parler aux simples, qualité que Stendhal tiendra de lui. Le dédain qu'il avait pour eux s'accompagnait d'une grande bienveillance. Sa faiblesse de caractère, et un naturel besoin de sympathie, ne lui permettaient de rien refuser, pas même un mot aimable à un manant. II appartenait, comme son petit-fils, à ces âmes faibles qui ne peuvent se résigner « à être mal dans un cœur », Aussi

de jeunesse. (Voir la Réponse de M. Paul Fournier à M. C. Slryienski, à l'Académie Delphinalc, le 15 mars 1889.)

1. Cette perruque avait frappé Henri Beyie « .J'ai le souvenir le plus net et le plus clair de la perruque ronde et poudrée de mon grand-père, elle avait troisrangs de boucles. » (H. Br., I, 54.) En vérité, le portrait du docteur Gagnon ne montre que deux rangs de boucles.

2. « Ce costume avait contribué, ce me semble, à le faire connaître et respecter du peuple... » {H. Br., I, 54.)

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