Br., I
lentes caresses ; il ne pouvait se détacher de cette chair d'où il était sorti ; ses lèvres reprenaient instinctivement le désir de ce sein cjui l'avait nourri ; et il voulait « qu'il n'y eût pas de vêtements ». Telles sont les impressions simples et humaines dont il nous rapporte, très exactement, le confus souvenir. Tendresses encore tout près de la nature assurément, faites de chair et de sang, et dépourvues, comme tous les instincts profonds, d'abstraction et de spiritualité.
Beyle, qui avait une mémoire tenace ^, les retrouva telles quelles dans son souvenir. Il ne sut pas les comprendre. Sa vieille âme de débauché salit sans le vouloir cet innocent besoin de leur chaleur et de leur corps qu'éprouvent les petits enfants et leurs mères. Il essaya de l'expliquer ^ jDar tout ce qu'une longue expérience lui avait appris des désirs humains, et des voluptés charnelles. Et il fit, avec les transports naïfs d'un enfant, un « criminel )) amour. Cette laborieuse explication fait sourire. Trop de science rend parfois sot. Le petit Henri Beyle avait été, comme la nature le voulait, une jeune chair vivace, câline, et innocente ; le vieil Henri Beyle, accoutumé à d'autres caresses, se mit gauchement à la place de cet enfant ^.
C'est l'illusion d'un psychologue trop spécialisé, qui ne connaît que sa spécialité *.
On ne saurait donc lui en vouloir, bien qu'il prenne un plaisir un peu désobligeant à insister sur ce crime
1. La mémoires des faits, mais non des sentiments avec leur nuance exacte, d'où son erreur.
2. D'ailleurs il n'est pas toujours aussi sûr de l'explication hypothétique qu'il ajoute aux faits réels. Il dira plus loin (//. Br., I, 170) : « L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. »
3. 11 peut arriver, même à un poète idéaliste, de confondre sans le vouloir, de la façon la plus choquante, le sentiment d'un père pour sa fille et l'amour d'im amant pour sa maîtresse. Les vers de Lamartine après la mort de Julie {Rec. Poét., V) pourraient parfois faire illusion. 11 y a peut-être plus d'impureté réelle dans cette contamination inconsciente que dans le laborieux effort de Bcylc pour gâter un sentiment pur.
4. Je rappelle que Stendhal, depuis la mort de sa mère, qu'il perdit à sept ans, n'a connu d'autres tendresses féminines que celles de ses maîtresses.
d'amour, qui lui semble commencer, de façon point trop bourgeoise, une existence romanesque ^. Les friands de dépravations rares devront pourtant se résigner à croire que Stendhal aima sa mère à la façon de tout le monde, mais avec la violence, la tendresse et l'émoi du petit cœur le plus sensible et le plus fou qui ait jamais été. A vrai dire ce grand amour, encore très chaste, promettait beaucoup pour l'avenir ; car tout se tient.
Ainsi reprennent toute leur sincérité touchante, sans plus rien de trouble, ces mots de Stendhal : «... il y a quarante-cinq ans que j'ai perdu ce que j'aimais le plus au monde. »
La disparition de sa mère va être l'événement capital de sa jeunesse, et peut-être de sa vie, celui qui, plus que tous les autres, inclinera sa destinée et changera son avenir.
Si sa mère avait vécu, rien sans doute ne se fût passé de la même manière, et Stendhal, tel que nous le connaissons, n'aurait jamais apparu. Jusqu'ici, malgré sa pétulance un peu brusque, c'est surtout une petite âme tendre ; à cet âge où tous les enfants sont des poètes, et vivent dans le monde de leur fantaisie, il a seulement une imagination plus sensible et plus ombrageuse que les autres. Auprès du joli visage rieur de sa mère, la tendresse aurait prévalu. Les inclinations délicates de son caractère, ce besoin d'être aimé, cette facilité au:; émotions, au lieu d'être comprimées et faussées, se seraient épanouies dans la société de cette jeune femme affectueuse, qui lui ressemblait. Il aurait été gai : personne ne fut mieux fait pour la joie et le rire.
L'éducation de la joie transforme singulièrement. Heureux, il n'aurait pas connu les amertumes qui afîer-
1. Cette déformation de sentiment apparaît déjà dix ans plus tôt. Dans un article nécrologique écrit par lui en 1822, et où il s'arrange pour la postérité, il écrit : « 11 n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu'il perdit à sept ans. » [Journal de Si,, 469.)
missent le caractère, les tristesses qui lui donnent intensité et profondeur, les désirs vains qui font rêver, et créent le monde idéal des romanciers et des poètes ; il n'aurait pas été à la rude école de la haine, qui habitue aux passions fortes ^. Sans lutte, sans concentration douloureuse, sans âpres rancœurs, il aurait vécu une jeunesse aimable et facile. Rien de ce qui l'a fait tel qu'il fut, mélancolique et violent, plein de duretés étrangement mêlées de faiblesses, réfléchi, volontaire, et follement capricieux, coupé de contrastes et bigarré de contradictions, rien de tout cela n'eût été ^.
Grâce aux relations de sa mère, à ses goûts mondains, il aurait vu cette société de Grenoble, où l'on s'amusait. Apparemment il s'y serait amusé aussi. Précoce et ardent, il aurait trouvé là bientôt mille liens délicieux. Des amourettes de province auraient peut-être retenu Henri Beyle à Grenoble, qu'il n'aurait point tant détesté. Eût-il jamais été à Paris, aurait-il vu l'Italie, aurait-il mené cette vie incohérente d'artiste et de soldat, qui forma ce génie vagabond? N'aurait-il pas plutôt, facilement attaché, comme il le fut toujours ^, par le laisseraller des affections molles, continué, à Grenoble, les plaisirs d'une vie aisée, vie de famille, Hbre et gaie, comme celle que menait son oncle, vie mondaine, agrémentée de piquantes aventures. Ainsi que tant de ses amis, il aurait, un jour ou l'autre, épousé quelque jolie fdle, riche et bien née, à laquelle il n'eût pas été trop fidèle ; et, dans quelque facile sinécure, il aurait achevé à Grenoble une existence provinciale et heureuse.
Je ne suis pas bien sûr qu'il eût jamais rien écrit; et qu'aurait été d'ailleurs la littérature d'Henri Beyle, s'il
1. Ce serait une erreur de croire que son caractère le portait nécessairement à la haine : « J'ai toujours eu le défaut de me laisser attendrir comme un niais...», a-t-ilécrit (H.Br., I, 146).
2. On me reprochera de me contredire : n'ai-je pas soutenu que l'origine de ce caractère contrasté était dans ses ascendances ? — Mais sans doute, si la vie de Beyle n'avait pas favorisé sans cesse les germes que l'hérédité avait mis en lui, leurs fruits auraient avorté.
3. C'est ainsi, on le verra, que plus tard il aima Milan, et ne put le quitter qu'au bout de sept ans»
n'avait connu ni Paris, ni l'Europe, ni les aventures disparates et pittoresques qu'il laissa un peu partout? Elle lui aurait valu peut-être d'entrer à l'Académie Delphinale.
C'est ainsi que la mort de sa mère fit le malheur d'Henri Beyle, et, par le jeu compliqué des événements, créa Stendhal.
« Là véritablement a commencé ma vie morale... »
[H. Br., I, 46.)
Le 22 novembre 1790, on avait envoyé Henri Beyle et sa jeune sœur Pauline se promener dans la rue Montorge. C'est une petite rue ^ qui passe devant le jardin public, et vient tomber sur la place Grenette, à côté de la maison de M. Gagnon. Henri Beyle revint mille fois dans la rue Montorge, mais il ne se souvenait que de cette promenadelà.
On avait éloigné les deux enfants de la maison paternelle, pour leur cacher le mystère d'une naissance, qui s'y préparait. Au lieu de les ramener rue des Vieux- Jésuites, on les fit ent'^er dans la demeure de leur grand-père, où ils devaient passer la nuit. Cependant, leur mère se mourait.
Henri Beyle ne se doutait de rien ; il fut réveillé à deux heures du matin par les sanglots de son grand-père et de ses tantes, qui venaient de voir expirer Henriette Gagnon. Sa vieille bonne dut passer la nuit à côté du matelas où couchait l'enfant, pour le consoler.
Stendhal a conservé de cette nuit tragique, et des heures lugubres qui suivirent, le plus précis des souvenirs. Il en a fait un long récit, ^ un de ceux qui le révèlent.
1. Alors une des rues élégantes de Grenoble ; on y trouvait le principal hôtel de la ville, celui où logera Napoléon à son retour de l'île d'Elbe.
2. « J'écrirais un volume sur les circonstances de la mort d'une personne si chère. » (//. Br., I, 43.) Il n'a écrit en réalité que six ou sept pages, mais elles sont parmi les plus remarquables de son livre.
D'abord il n'eut pas de chagrin : «j'étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort. » Et il s'endormit après un long dialogue avec Marion ^ ; elle lui expliquait que l'on allait porter sa mère au cimetière, et lui ne pouvait la croire.
Mais le lendemain, en se réveillant, lorsque, au lieu d'aller baiser le gai visage maternel, il fut conduit dans la sombre ruelle du lit où son père était seul, il sentit que vraiment il ne la reverrait jamais plus ; cet homme sévère et triste lui sembla presque un étranger : « J'avais, dit-il, de l'éloignement pour mon père et de la répugnance à l'embrasser. »
Ce jour-là peut-être, par le simple effet d'un douloureux contraste, Henri Beyle s'aperçut pour la première fois qu'il n'aimait pas son père. « Je trouvais mon père bien laid ; il avait les yeux gonflés et les larmes le gagnaient à tout moment. » Mais les enfants n'ont pas de pitié, et lui en a moins que personne. La douleur ne rapproche que ceux qui s'aiment. Pour n'avoir eu jusque-là sans doute que peu d'intimité avec son père, le petit Henri Beyle, ce triste matin de deuil, se sentit plus loin de lui que jamais.
Caché dans l'alcôve obscure, il entendit alors un mot terrible : « Mon ami, ceci vient de Dieu », disait l'abbé Rey à Chérubin Beyle. L'enfant, qui avait la logique simple de son âge, trouva méchant ce Dieu qui lui enlevait sa mère. Il le dit à sa bonne Marion -.
1. « Tout le dialogue de la nuit m'est encore présent, cl il ne tiendrait qu'à moi de le rctranscrire ici... » [H. Br., I, 46.)
2. « Oserai-je écrire ce que Marion m'a souvent répété depuis en forme de reproche ? Je me mis à dire du mal de God. » (//. Br., I, 47.)
M. Romain Rolland, dans son Jean-Chrislophe, a imaginé une scène enfantine toute semblable à l'épisode véridique lïllenri Brulard. Jean-Christophe vient de perdre son grand-père :
« Il faut se soumettre », lui dit son oncle.
« Christophe secoua la tcte avec révolte. — Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. // l'a voulu là-haut. Il faut aimer ce qu'/Z veut. — Je le déteste ! cria Christophe haineusement, en montrant le poing au ciel... son cœur bouillonnait... il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et l'IUre monstrueux qui l'avait pu créer. » [Jcan-Chrisiophc, le Matin, 32-33.)
Beyle était de ceux qui n'oublient point. Cette première indignation contre un Dieu cruel, cette révolte de son cœur et de son bon sens, ne serait-ce point le petit germe lointain d'une future incrédulité? « Ce mot, dit-il,... me fit réfléchir profondément. »
Le lendemain, dans la maison de la morte, l'enfant, enveloppé d'une mante de deuil, entre les genoux de son père, regardait les parents et les amis venus pour assister aux obsèques de sa mère. Silencieux, il écoutait, observait, réfléchissait. Trait singulier, où l'on reconnaît déjà Henri Beyle : parmi les émotions les plus douloureuses, si petit qu'il soit, il conserve sa raison lucide. A le voir tranquille, le regard éveillé, on le croit insensible ^ ; on l'en accuse. Pour la première fois, Henri Beyle est méconnu. Ce ne sera point la dernière.
Mais, pendant que des parents sans intelligence reprochent à l'enfant sa froideur, lui s'indigne douloureusement de l'insensibilité des autres, ce cousin, qui ose parler des événements du jour, et ce frère de la morte, cet oncle Gagnon si frivole, qui vient à un enterrement « vêtu,... coiffé avec la dernière élégance », parfumé et poudré ^. Et Beyle, pour la première fois, dans son petit cœur d'enfant de sept ans, découvre avec amertume l'hypocrisie et le froid égoïsme de l'homme social. Que d'expériences en un seul jour !
Puis vint le moment de la grande douleur désolée, et Beyle apparaît enfin beaucoup plus semblable à un autre enfant : quand il vit « la bière couverte du drap noir ou était sa mère », il comprit qu'elle était morte. Alors il fut saisi « du plus violent désespoir. »
On ne lui épargna pourtant aucune sensation cruelle. On le condusit, gauche et pitoyable dans son grand manteau noir, jusqu'à l'église Saint-Hugues, qui, au flanc de la cathédrale, croise les lourds arceaux de ses voûtes sombres. Dans le ciel de novembre, les cloches sonnaient le olas des morts.
1. « Ma tante Séraphie m'avait déjà accusé d'être insensible. » [H. Br., I, 49.
Cette petite âme tendre et désespérée ne put résister à tant d'impressions lugubres. Il se mit à sangloter si fort qu'on le dut emmener. Et jamais plus il n'oublia le son des cloches douloureuses ^.
Mais on le conduisit encore au cimetière ^. La sensibilité des gens d'alors, malgré la littérature, restait grossière. Cet enfant de sept ans eut une émotion affreuse, quand il entendit les mottes de terre tomber rudement sur le corps de sa mère, qui l'embrassait si fort deux jours avant : « Je fis, dit-il, des folies que Marion m'a racontées depuis. Il paraît que je ne voulais pas qu'on jetât de la terre sur la bière de ma mère, prétendant qu'on lui ferait mal ^. »
« Avec ma mère, a écrit Stendhal, finit toute la joie de mon enfance. »
1. « J'épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l'église paroissiale de Saint-Hugues. J'étouffais, on fut obligé, je crois, de m'emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit. Je n'ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Hugues... » {H. Br., 1, 49-50.)
2. Le cimetière de la rue des Mûriers, dans le voisinage de la cathédrale, et depuis longtemps disparu.
3. Dans son ensemble, le récit d'Henri Brulard paraît présenter tous les caractères intrinsèques de la vérité. Beyle raconte les faits tels qu'il se les rappelle. Quant aux sentiments qu'il se prête, le témoignage de Colomb vient les confirmer : « Henri perdit sa mère à l'âge de sept ans ; sa douleur fut profonde, et tout indique que c'est la plus grande qu'il ait ressentie. Fort souvent, dans nos entretiens, j'ai pu apprécier l'amertume de ses regrets. » [Notice, VII. Cf. i/.2^r., 1,219, II, 167.)