M. Cliuquet, Slendlial-Beyle
Chérubin Beyle lui refusa de l'argent pour s'amuser à Paris. Un vil motif d'intérêt, une rancune d'étudiant expliqueraient seuls un ressentiment encore inapaisé trente ans plus tard. Et Stendhal, déjà au seuil de la vieillesse, aurait tiré une vengeance posthume de son père, en le représentant comme le tyran détesté de sa triste jeunesse. Cette théorie est conforme au système qui prétend supprimer de la Vie d'Henri Brulard tout ce qui révèle une âme étrange, et hors de la routine des sentiments bourgeois. Il faut absolument que Stendhal ait aimé sa tante comme tous les autres enfants, et son père. A défaut d'autre mérite, cette psychologie a du moins pour elle la simplicité.
Mais elle n'est d'accord ni avec les vraisemblances morales ni avec les textes. Sans doute la question d'aro-ent jouera plus tard un trop grand rôle dans les rapports du père et du fds. Elle les brouillera à tout jamais. Elle laissera à Henri Beyle de son père une dernière image odieuse, qui déformera un peu, je le crois, tous les souvenirs précédents. Sans le vouloir, et surtout si l'on a une imagination forte, on ne juge un homme que sur la dernière impression qu'il vous laisse. J'admettrais donc volontiers que Stendhal, inconsciemment, a un peu noirci le portrait. Je croirais surtout que ses souvenirs se sont naturellement systématisés. Les impressions dominantes ^ ont peu à peu effacé les autres. Il est vraisemblable qu'enfant il a eu des moments de tendresse pour son père, et qu'il les a oubliés ; il est probable que ses sentiments n'ont pas toujours été les mêmes, que la désaffection a grandi peu à peu et d'année en année. La vérité est donc sans doute plus diverse, plus contradictoire qu'il n'apparaît dans Henri Brulard. Mais, pour admettre que sa haine ne soit née qu'aux temps de son séjour à Paris, il faudrait, non seulement supposer que les faits racontés dans sa Vie ont été laborieusement et savamment, d'un bout à l'autre, inventés, mais encore que tous les carac-
1. Il faut donc bien que les impressions de haine aient en effet, dès l'abord, dominé.
tères y sont faux. Et l'hypothèse est plus qu'invraisemblable.
Aussi bien ces caractères nous sont connus, et par d'autres témoignages que celui de Beyle. Les lettres de Chérubin nous le révèlent tout semblable au portrait que son fds a fait de lui. Or il suffit de connaître Chérubin Beyle et Henri Beyle pour comprendre qu'il ne pouvait y avoir entre eux que des rapports difficiles ; ce sont deux âmes faites pour se heurter et se blesser. On peut simplement varier dans la mesure de leur antipathie ; mais on ne peut douter de cette antipathie.
En présence de tous ces faits, suffit-il d'alléguer que, beaucoup plus tard, Henri Beyle paraît un jour adorer tous les parents qu'il a laissés à Grenoble, y compris son père ^ ? Dans un de ces moments d'enthousiasme illusoire fréquents chez lui, on le voit s'attendrir sur sa famille lointaine. C'est le prestige de l'absence, et l'effet de la solitude ^. Des sentiments aussi passagers seraientils la preuve qu'Henri Beyle, pendant toute son enfance, fut un petit garçon bien sage, très heureux, et qui aimait son père de tout son cœur? Il me paraît téméraire d'en tirer cette conclusion.
On peut donc admettre que Beyle eut de bonne heure pour son père une solide antipathie. Le système d'éducation dont il était la victime en fut la cause la plus profonde. Mais d'autres raisons vinrent à leur tour pousser à une haine grandissante ce petit prisonnier indomptable.
La première date de bien loin. Stendhal veut nous faire croire, il croit peut-être, que son premier sentiment
1. D'après quelques lignes de son Journal, que je me réserve de commenter quand j'étudierai cette période de sa vie.
2. Ne peut-on supposer aussi que Beyle, écrivant Henri Brulard, et s'efïorçant de revivre par le souvenir dans sa petite enfance, s'en trouve plus près qu'en 1803. Alors, revenant d'Italie, jeune homme ardent et tourné vers l'avenir, il devait mépriser les petites souïïrances de son jeune âge. Il les avait oubliées même alors, si on l'en croit ; « les magnifiques souvenirs de l'Italie, de Milan », avaient « tout eflacé ». (li. Br., I, 116.)
à l'égard de son père fut une jalousie d'amoureux. Il nous est permis d'en douter. Mais le souvenir et l'image de sa mère vinrent nuire sans doute à son alTection pour son père. Quand Henriette Gagnon fut morte, toutes les autres tendresses parurent à l'enfant froides et rebutantes, même celles qu'il aimait le mieux : « ... mon bon grand-père en m'embrassant me causait du dégoût ^. » Un grand amour perdu rend indifférent et ingrat. Mais surtout il y avait entre sa mère et son père un contraste trop douloureux. Le tendre visage et le sourire disparus d'Henriette Gagnon lui faisaient trouver désormais plus maussade et plus laide la triste figure de Chérubin ^. Les caresses de la morte le dégoûtaient de celles du vivant. Et puis les temps étaient changés ; à la gaîté libre avaient succédé la tristesse et la discipline ^. Chérubin n'était pas cause de ce deuil, s'il était responsable de cette sévérité. N'importe, l'enfant mit à son compte tout le funeste changement de sa destinée. Il en voulut à son père de leur commun malheur.
A cet obscur ressentiment vinrent bientôt s'ajouter les discordances de leurs deux natures. On vient de les voir se manifester déjà dans l'éducation froide et guindée, que ce père un peu obtus voulait imposer à un enfant vif et sensible. On les retrouve dans toutes leurs idées et dans tous leurs goûts. C'était plus grave. En effet avec le temps la discipline de Chérubin Beyle devait se relâcher ; mais à mesure que son fils avait moins de raisons pour lui en vouloir de sa sévérité, il en avait davantage pour détester un esprit si loin du sien. Et chacun sait que Stendhal fut toujours plein d'âpreté pour ceux qui ne pensaient point comme lui.
Plus il grandira, et plus toutes ses lectures, toutes ses pensées l'éloigneront de son père. Il aimera les livres des poètes, leurs passions folles, leurs fantaisies et leurs