‹ La jeunesse de StendhalChapitre 81 sur 288 · Cf plus haut, p · texte numérisé non relu

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3. (î J'allais prendre » des « leçons sur la petite place Notre-Dame ; je puis dire n'y avoir jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaîté de la vie que j'avais menée de son temps. » (H. Br., I, 82.)

chimères. Plus pratique, Chérubin Beyle fait de la politique et de l'agriculture. Comme sa tante Elisabeth, l'enfant s'enivre de rêves héroïques, il s'exalte d'une généreuse ardeur. Mais son père raisonne et calcule ; il blâme aigrement les nobles enthousiasmes ^. Et Stendhal a déjà pour lui le dégoût exaspéré des romantiques pour les âines de bourgeois et de philistins. Enfin, comme son grand-père Gagnon, Stendhal se plaît aux occupations inutiles ; sa curiosité vagabonde aime à fureter à travers toutes les idées ; c'est un esprit toujours en éveil, à la façon de Montaigne : l'âme de Chérubin Beyle reste fermée à tout ce c[ui n'est point son étroite passion du moment ^. Leur intelligence ne les rapprochait donc pas plus que leur cœur.

Les anecdotes abondent, qui montrent le conflit de ces deux natures, impénétrables l'une à l'autre.

Celle-ci fera voir comment leurs cœurs se méconnaissaient ; Beyle la raconte avec une violence inapaisée qui fait sourire ^ :

« Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d'un tyran. J'avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle à manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait...

Tout à coup la grive disparut, personne ne voulut me dire comment : quelqu'un, par inadvertance, l'avait écrasée en ouvrant une porte. Je crus que mon père l'avait tuée par méchanceté ; il le sut, cette idée lui fit peine, un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort délicats.

1. « Rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette âme-là. » (H. Br., I, 78.)

2. «... il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père... » (H. Br., I, 79.)

3. //. Br., I, 199-200. Cette anecdote, qui décèle l'âme haineuse de l'enfant, ne montre pas moins sa tendresse. Mais, par un singulier partage, la haine est pour son père, et le tendre attachement pour l'oiseau.

LES ANNÉES AMÈRES lOD

Je fus sublime, je rougis jusqu'au blanc des yeux, mais je n'ouvris pas la bouche. Il me pressa de répondre, même silence ; mais les yeux, que j'avais fort expressifs à cet âge, devaient parler. »

Comme ce jour-là, dans la longue querelle, douloureuse et puérile, qui dura leur vie, chacun fut toujours intimement persuadé de son bon droit. Je ne me soucie pas d'en décider. Mais il faut reconnaître qu'Henri Beyle introduisait dans le procès un élément d'erreur dont Chérubin n'était pas responsable : l'imagination délirante de l'enfant prêtait à la réalité des aspects fantastiques ; il avait déjà, il eut toujours, la naanie de la persécution. Inconsciemment, ce petit garçon fît ainsi de son enfance un roman, roman sombre et atroce, où le rôle du traître était réservé à son père. Il ne doutait point de ses absurdes hypothèses, et il admettait comme une vérité certaine que ce père barbare, pour persécuter son enfant, avait écrasé un petit oiseau !

Ainsi Henri Beyle se façonnait de bonne heure l'âme morbide d'un héros romantique. Incompris, accablé par la persécution des hommes, plein de haine, il s'enfermait dans la solitude de son petit cœur, et se repaissait de noires chimères. On conçoit assez bien que cela rendît son éducation dilhcile. Chérubin Beyle, qui n'y comprenait goutte, fut la victime de ce romantisme puéril. Peut-être en souffrit-il plus que son fils.

Une autre anecdote, tout aussi pleine de signification, nous montre le conflit, non plus de leurs cœurs, mais de leurs intelligences. Henri Beyle avait ce qu'on appelle « mauvais esprit » : il raisonnait fort bien ^; mais Chérubin ne pouvait souffrir les audaces intellectuelles de son fils. Elles le révoltaient surtout quand elles s'exerçaient à ses dépens.

On venait de le déclarer « suspect ». Au temps de la Terreur, il avait droit de s'en inquiéter. Tandis que toute

1. Déjà Séraphie s'en plaignait : « Nous avions des scènes horribles ensemble, car je lui tenais tète..., je raisonnais et c'est ce qui la mettait en fureur.» (H. Br., I, 138 )

la famille était dans l'émotion, on entendit le petit Henri faire un raisonnement spécieux, mais inopportun : « Amar t'a placé sur la liste comme notoirement suspect de ne pas aimer la République, il me semble qu'il est certain que tu ne l'aimes pas ^ ».

Chérubin Beyle ne pouvait à coup sûr goûter tout ce que cette logique promettait pour l'avenir. Il y vit la preuve d'une âme pervertie ; toute la famille fut indignée.

« Je réfléchissais profondément : rien n'est plus vrai que ce que j'ai dit... ; quel droit ont-ils de se fâcher?

Cette forme de raisonnement : Quel droit a-t-il? fut habituelle chez moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma mère, aigrirent mon caractère, et m'ont fait ce que je suis ^. »

Ainsi, parce qu'il avait un goût prématuré de la logique, et une imagination trop facilement émue, Henri Beyle

1. H. Br., I, 134-135. Un mot sur cet incident, qui intéresse plue l'histoire de Grenoble ou de Chérubin Beyle que celle de son fils.

Les commissaires de la Convention publiaient, le 26 avril 1793, un arrêté, d'après lequel les personnes « notoirement suspectes d'incivisme par leurs propos, leurs écrits, leur correspondance ou leurs actions », devaient être emprisonnées. On procéda le lendemain aux arrestations. Des commissaires de police bénévoles se rendirent chez les citoyens inscrits sur la liste. Ils emmenèrent au couvent de Sainte-Marie-d'en-Haut, transformé en prison, ceux que par hasard ils trouvèrent chez eux. Mais ce fut l'exception. Généralement on leur répondait que l'inculpé était absent depuis plusieurs jours, mais qu'on allait le prévenir, et qu'il ne manquerait pas do se rendre à la prison. Les commissaires se contentaient de ces réponses. Quelques naii's seuls s'y rendirent en effet. Chérubin ne fut pas du nombre. Il s'était contenté de passer dans la maison de son beaupère. Quand on se présenta en son logis de la rue des Vieux-Jésuites, une femme, que le commissaire appelle «sa sœur», et qui pourraitbien être Séraphie, répondit qu'il était absent. D'ailleurs la police ne tenait nullement à arrêter ceux qu'elle venait chercher. On ne se présenta chez le citoyen Beyle que le 5 mai, neuf jours après l'arrêté. (Archives de Grenoble, LL 4 ; LL 85.) Il dut pourtant, trois mois plus tard, se constituer prisonnier. (Sur cette dernière période de l'affaire, voir Chuquct, 15, en contradiction avec Colomb, //. Br., II, 233. Cf. ici., 1, 207 ; 289.)

2. Ce sentiment do justice, si fréquent chez les enfants, lui faisait condamner sans cesse la conduite de son père : « Quand je demandais de l'argent à mon père... parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis, m'en donnait trois. Cela m'outrait ; comment ? n'être pas fidèle à sa promesse ? » {IL Br., I, 223.)

prit de bonne heure en face de son père l'attitude d'un enfant sournois et révolté.

La haine de ce petit être toujours indigné va si loin, qu'il en vient à rappeler amèrement, comme des cruautés inoubliables, les actions les plus inofîensives.

Qui le croirait, ce qu'il reprochait le plus furieusement à son père, c'était de l'avoir emmené trop souvent en promenade. Il est vrai que pareilles promenades l'ennuyaient, et l'ennui fut toujours pour Beyle le plus abominable des supplices. Un ennuyeux lui apparut toute sa vie comme un ennemi ^. Le premier des ennuyeux qu'il ait connu fut son père. Il ne le lui pardonna jamais.

« Me voilà vengé, tyran, s'écrie-t-il un jour ^, de l'air doux et paternel avec lequel tu m'as forcé tant de fois d'aller à cette détestable promenade des Granges, au milieu des champs arrosés avec les voitures de minuit (poudrette de la ville)... »

Aussi est-ce dans ces promenades, si on l'en croit, — et je l'en croirais volontiers, • — - que périt le peu d'affection qu'il pouvait conserver pour son père : « Rien ne m'était si odieux que quand mon père appelait nos courses à Claix nos plaisirs. J'étais comme un galérien que l'on forcerait à appeler ses plaisirs un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.

J'étais outré ^... »

Enfin, quand il quitta Grenoble pour Paris, s'il vit sans la moindre émotion couler les larmes de son père, ce fut, dit-il, à cause du souvenir affreux qu'il gardait de ces promenades ^.

Pourtant la haine d'Henri Beyle n'aurait pas eu cette

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