H. Br., I, 106. Cf
3. « Natif d'un village de Provence i, avait dit Beyle sans exactitude. Jean-François Raillanne était né le 28 octobre 1756, nous apprend M. Pierre
Avril, qui a écrit dans Minerva (mars 1903) sur l'abbé Raillanne une très substantielle étude, à laquelle je vais faire plus d'un emprunt.
sa ville natale nulle gentillesse. Depuis 1782, il appartenait au diocèse de Grenoble. Prêtre libre, Claude Périer l'avait choisi comme précepteur de ses enfants, Augustin et Casimir. Quand il sortit de cette maison, si notoire à Grenoble, Chérubin Beyle, dont la tendresse ne refusait rien à son fils, lui offrit ce maître, qu'un tel début mettait hors de pair ^.
L'imagination maniaque de Beyle, si naïvement ingénieuse quand il s'agit de ses ennemis, n'a point manqué
1. L'abbé Raillanne ne fut pas, comme le croit M. Avril, le premier maître de Beyle pour le latin. Dès qu'il sut écrire, c'est-à-dire à l'âge de six ans (en 1789 ; cf H. Br., I, 37), on jugea qu'il était tout à fait « digne de commencer le latin », et on lui donna comme professeur un « pédant affreux..., grand, pâle,... horriblement maigre », M. Joubert, qui lui fit décliner mura, la mûre, et réciter le rudiment, « Dieu sait avec quelle sottise. » (38, 82.) Ces leçons duraient encore en 1791, après la mort de sa mère, puisqu'il pensait à elle, en traversant la place Notre-Dame, chaque fois qu'il allait chez son maître. Mais ce « pédant montagnard... à figure terrible ». toujours vêtu d'une « redingote noire, sale et déchirée », mourut ,en laissant comme legs à son élève une traduction de Quinte- Curce.
Si le Pierre-Antoine Joubert, originaire de la vallée de Barcelonnette, et âgé de 64 ans, dont j'ai retrouvé l'acte de décès sur le registre de la paroisse Saint- Hugues, est bien le maître de Beyle, celui-ci serait mort le 8 mars 1792.
L'abbé Raillanne lui succéda. Mais Beyle cherche vainement à se rappeler en quelle année, et pour combien de temps : « Je n'ai point de date pendant l'affreuse tjTannie Raillanne. » {H. Br., I, 96.)
Essayons d'être plus heureux que lui, sans prétendre à des certitudes. Nous savons par M. Avril que l'abbé Raillanne dut émigrer en Savoie à la fin de juillet 1792, comme tous les ecclésiastiques insermentés (a/*<. cit., 84-85). Mais il revint, dès le 6 décembre, pour être, au bout de quatre mois, le 26 avril 1793, déclaré suspect. Alors il se réfugia, toujours à Grenoble, chez sa belle-sœur. Mais, dès octobre 1794, nous le voyons absorbé tout entier par sa tâche apostolique, allant de commune en commune administrer les sacrements, et fort empêché de songer à Henri Beyle.
N'aurait-il donc été son précepteur qu'avant le 17 juillet 1792 ? Mais les leçons auraient été bien brèves, et Beyle bien jeune. Il est plus naturel d'admettre que l'abbé Raillanne vint habiter la rue des Vieux-Jésuites après le 6 décembre 1792. Il faut croire que, même déclaré suspect, il continua ses leçons, et ses promenades en compagnie de ses élèves, — la Terreur était peu sérieuse à Grenoble, — puisque différents détails (les mouches autour des orangers, les gamins qui se baignent) nous le montreront précepteur de Beyle en plein été. D'ailleurs, deux faits peuvent nous servir de points de repère : « Il me semble, dit Beyle (125), que la mort de Louis XVI... eut lieu pendant la tyrannie Raillanne » ; et ailleurs : « M"« Marine Périer... vint voir M. Raillanne... peu de temps avant son mariage » (97). Or j'ai fait rechercher l'acte de mariage de M"<= Marine Périer : l'union eut lieu le 31 juillet 1794.
En résumé, Beyle put donc recevoir les leçons de l'abbé Raillanne dès le printemps de 1792, mais il est plus probable qu'il fut son élève depuis l'hiver de 1792 (décembre 1792 ou janvier 1793) jusqu'à l'été de 1794. Cette « tyrannie « dura donc un an et demi, et s'acheva quand Beyle avait onze ans.
de supposer que l'abbé Raillanne avait été renvoyé par la famille des Périer « pour quelque méfait ». Nous savons au contraire qu'ils sont restés ses zélés protecteurs ^.
L'abbé Raillanne ne possédait nullement, comme on le pourrait croire, les vertus mondaines, l'aimable épicurisme et les mœurs douces, propres aux jeunes prêtres qui laissent le sacerdoce pour l'éducation des fils de famille. Ses ennemis l'appelaient un fanatique, ses admirateurs un apôtre, et Henri Beyle un « noir coquin ». Ces opinions peuvent se concilier.
Beyle n'a point oublié sa figure ; il la détaille avec horreur : « il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l'œil faux avec les sourcils abominables ^. » M. Avril, qui lui est plus indulgent, et qui a vu l'un de ses portraits, doit reconnaître qu'il avait « l'aspect sévère ». Sa physionomie accusait « un caractère hautain et triste ^ ».
C'était suffisant pour glacer l'enfant impressionnable : il n'exécrait rien comme ces « figures inflexibles qui ne rient jamais ». Tel le portier du séminaire où entrera Julien Sorel, l'abbé Raillanne avait « cette physionomie » qui « ne montrait pas le crime, mais plutôt cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse * ». Il semble que Chérubin Beyle avait su choisir, avec beaucoup d'adresse, un précepteur en parfaite harmonie avec sa maison et avec lui-même.
En homme qui a vécu dans les demeures des riches, ce prêtre était d'ailleurs « fort soigné et fort propre ^ ». Beyle lui en veut presque de cette espèce de mérite.
L'abbé Raillanne était un crovant et un homme aus-
1. P. Avril, p. 80. — Beyle ne va-t-il pas jusqu'à prétendre que, si tous les Périer étaient fous, ils le devaient à l'abbé RaiUanne ? [H. Br., I, 83.)