H. Br., I
3. Deux autres enfants venaient travailler, aux côtés de Beyle, sous la direction de l'abbé Raillanne (94-95). C'était peut-être un expédient qu'avait trouvé Chérubin Beyle, toujours pratique, pour diminuer les frais de ce luxueux préceptorat.
baigner sans nous prédire qu'il finirait par se noyer, nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches... » En vérité l'abbé Raillanne était lui-même tout le contraire d'une âme pusillanime ; il allait bientôt braver avec beaucoup de courage les menaces des terroristes. Mais il jugeait que pour le commun des hommes la crainte est bienfaisante : elle fait des âmes soumises à l'autorité, et crédules.
Son élève, sur ce point comme sur les autres, ne lui fera nul honneur.
Et cependant il ne faudrait pas croire que l'influence de l'abbé Raillanne sur Henri Beyle ait été nulle. Elle fut profonde et durable. Mais ce fut une influence invertie ^. Les efforts du maître produisirent de magnifiques réactions. Le disciple mit un zèle extrême à prendre le contre-pied de tout ce qu'on lui enseignait. Il détesta les idées de l'abbé Raillanne autant que sa personne. Avec une minutieuse opiniâtreté, il s'efforça de devenir exactement l'inverse de ce qu'on voulait qu'il fût. Il y réussit.
C'est à l'abbé Raillanne qu'il doit une bonne partie de son incroyance : « ... je haïssais l'abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l'abbé, je haïssais encore plus la religion au nom de laquelle il me tyrannisait ^ ».
Ainsi l'abbé Raillanne détruisit en son élève, avec le respect de la religion, celui de la famille ; il est difficile d'imaginer résultat plus décisif.
L'instruction .donnée par l'abbé Raillanne valait-elle son éducation? Il est assez difficile d'en décider. L'enfant traduisait Virgile ^. Mais l'abbé essayait vainement de lui faire sentir la poésie des Géorgiques : lui-même y était peu propre, et son élève mal disposé à s'enthousiasmer sur sa parole *. Virgile, que Beyle aimera plus tard si tendrement, pâtissait alors de la défaveur du maître.
1. Telle est la manière dont Stendhal, toute sa vie, subira l'influence d'autruL 11 a le génie de la contradiction.