‹ La jeunesse de StendhalChapitre 88 sur 288 · H. Br., I · texte numérisé non relu

H. Br., I

3. « Nous traduisions... Virgile à grand'peine... Réellement nous ne savions pas du tout le latin... » (H. Br., I, 98). Beyle fit ce que font tous les écoliers ; il se servit en cachette d'une traduction, fut découvert : « scène abominable ».

4. (I ... j'accueillais ses louanges comme les pauvres Polonais d'aujourd'hui doivent accueillir les louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes vendues. » (//. Br., 1, 98.)

Il s'en fallut de peu que l'abbé Raillanne ne gâtât même pour Henri Beyle les montagnes sublimes du Dauphiné. « En été, vers cinq heures », « vers... trois heures » en hiver, le maître et les enfants allaient se promener le long de l'Isère. Tristes promenades, durant lesquelles l'abbé continuait ses leçons. Il pérorait, et, — c'était son métier, — discourait en phrases pompeuses sur 1' « aspect délicieux » du rocher de la Buisserate. Cependant, à ses côtés, l'enfant boudeur et frémissant ne l'écoutait guère, mais regardait d'un œil d'envie les petits polissons qui, seuls et libres, se baignaient dans la rivière, « excès de bonheur », rappelle-t-il, qui pour lui, « pauvre prisonnier », semblait à tout jamais impossible ^.

L'abbé Raillanne, hélas, ne quittait jamais son élève. Maintenant Beyle couchait près de lui, rue des Vieux- Jésuites, dans une chambre au fond de la cour ^. Cette chambre était « humide, obscure », et le soleil n'y « donnait jamais ». Sa seule consolation était de voir, du petit escalier qui rejoignait l'escalier principal, s'agiter à quarante pieds de terre les hautes branches d'un tilleul : ce bel arbre évoquait à l'imagination du jeune prisonnier un grand jardin que cachaient les murs. Mais aucune fenêtre ne donnait de ce côté, et l'enfant n'apercevait, dès le matin, que les parois crasseuses de la lugubre cour.

L'abbé Raillanne avait des goûts idylliques ; il élevait des serins et faisait pousser des orangers. Les serins, enfermés dans une immense cage ^, étaient logés dans la chambre de son élève ; les orangers, moins encombrants (ils avaient quelques pouces de haut), formaient l'ornement de la sienne.

« Au point du jour... ces diables d'oiseaux » réveillaient l'enfant. Il regardait voltiger « tristement, loin du soleil », cette « trentaine de pauvres serins », esclaves comme lui.

1. Id., 95-96. Ces promenades se faisaient, hors des remparts, dans ce qu'on appelle à Grenoble l'Ile verte, simple presqu'île enveloppée par une branche de l'Isère, au milieu d'un cirque admirable de montagnes.

2. Sur le manuscrit d'Henri Brulard, Stendhal a tracé un plan très détaillé de sa chambre et de celle de son maître. (Cf. plus haut, p. G7.)

3. Elle avait six pieds de ha<it et neuf de long; [H. Br., I, 93). Sur le plan, elle tient autant de place que le lit. Beyle s'indigne, quarante ans plus tard, de ce voisinage peu hygiénique.

« Bientôt après » il entendait « la pelle de l'abbé qui arrangeait son feu » dans la chambre voisine : désagréable rappel d'une présence odieuse. Même la minutie que cet homme méthodique mettait à toutes ses besognes exaspérait l'enfant. Il reconnut plus tard, assure-t-il, qu'un feu bien fait était le propre des jésuites.

Au moins les oiseaux amusaient-ils Henri Beyle ^ ; mais ces orangers ridicules étaient la source de tracas infinis. Si l'enfant mangeait son pain trop près d'eux, l'abbé Raillanne, qui avait réservé pour ses plantes et ses serins toutes les tendresses de son cœur, devenait furieux, car il « prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers - ».

Histoires amusantes, dans leur vérité puérile, mais que Stendhal raconte sans ironie, la rage au cœur.

De bon matin Henri Beyle se mettait au travail, sur une grande table placée dans la chambre de l'abbé. Puis, seul moment heureux de la journée, on allait dîner chez le grand-père Gagnon. « Comme une heure un quart sonnait à Saint-André », le dîner finissait, « et à deux heures il fallait quitter le beau soleil de la place Grenette pour les chambres humides et froides » de la rue des Vieux- Jésuites.

Cela dura des mois. La rage sombre du petit prisonnier s'exaspérait ; « je faisais des projets de m'enfuir, mais où prendre de l'argent ^ ? »

Un arrêté révolutionnaire délivra Beyle enfin *. L'abbé Raillanne fut emprisonné, et, quand on lui rendit la

1. « Quand ils nichaient, l'abbé les nourrissait avec des jaunes d'œuf, et de tout ce qu'il faisait cela seul m'intéressait. » (//. Br., I, 93.)

2. « L'abbé se mettait en colère calme, sombre et méchante », dit Stendhal. (Id., 94.) Je croirais difficilement, comme le prétend Colomb, que l'abbé Raillanne ait frappé son élève. Stendhal s'en fût souvenu. Mais Colomb, dans sa biographie, démarque trop souvent la Vie d'Henri Brulard, qu'il avait mal lue. Il ne faut le croire que s'il rapporte des souvenirs évidemment personnels.

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