‹ La jeunesse de StendhalChapitre 9 sur 288 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

Ainsi exagère-t-il, du moins on le peut supposer, quelques traits vrais, mais que, par habitude d'artiste, il grossit inconsciemment ^,

Ce n'est donc point là une inexactitude volontaire et formelle. Sans toucher aux faits, Beyle les interprète ; aux actes réels il attribue des motifs, et il ne peut les imaginer que d'après la conception qu'il se forme, à cinquante ans, de ses parents et de lui-même. « Je ne vois la vérité nettement sur la plupart de ces choses qu'en les écrivant, en 1835, tant elles ont été enveloppées jusqu'ici de l'auréole de la jeunesse », écrit-il ^. Mais est-il sûr qu'en voulant, après un demi siècle, retrouver l'explication des caractères et des événements, il en voie bien « la vérité ? »

Beyle, comme Tacite, est un historien psychologue ; comme Tacite, il est misanthrope ; la tyrannie dont il a souffert le porte lui aussi, en toute sincérité, à noircir ses tyrans. Il les considère comme des coquins ; et, partant de ce principe, il recompose les possibilités qu'il ignore en supposant toujours le pire. Une imagination trop curieuse des causes morales, et un parti-pris involontaire, ont donc sans doute faussé quelque peu la vérité à^ Henri Brulard.

Sainte-Beuve a finement analysé le principe général d'erreur qui se retrouve, plus ou moins, chez tous ceux qui ont voulu raconter, de trop près et par le menu, leur lointaine enfance ; et l'on peut dire pour Stendhal ce qu'il écrivait de Chateaubriand : « Quant au fond, il se rappelle les faits, mais il semble avoir oubHé quelque peu les imjDressions, ou du moins il les change, il y ajoute

1. Beyle était trop avisé pour ne pas apercevoir lui-même le principe de ses propres erreurs. « Je n'ai pas grande confiance, au fond, — avoue-t-il, — dans tous les jugements dont j'ai rempli les 536 pages précédentes II n'y a de sûrement vrai que les sensations. » [H. Br., II, 57.) Il reconnaît bien souvent qu'il ne peut juger ni expliquer les caractères de ses parents ou de ses maîtres : « Je prie... le lecteur de ne pas s'arrêter à ces explications qui m'échappent en 1836 ; c'est du roman plus ou moins probable, ce n'est plus de l'histoire. » (Id., ih., 121.) Enfin il répète bien souvent (p. ex. II, 117-118) qu'il ignore absolument ce qu'il était lui-même dans son enfance.

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