‹ La jeunesse de StendhalChapitre 96 sur 288 · Br., I, 99, 9G · texte numérisé non relu

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à la méehanceté imaginaire des autres par une haine sournoise et rageuse. « J'exécrais tout le monde >), a-t-il écrit.

Henri Beyle ne se dépouilla ja^iais tout à fait de sa misanthropie d'enfant. II en garda au fond du cœur quelque chose de malheureux et d'aigri. Cette vieille rancune contre les hommes, qu'il avait prise tout petit, lui revint toujours, par accès, comme un mal invétéré. Elle troubla les meilleures joies de sa vie. Au milieu des abandons les plus confiants, avec la brusquerie d'un caprice mauvais, une défiance ironique et cruelle surgissait du fond de lui-même. îl ne savait pas plus s'en défendre que la cacher aux autres. Ainsi lui arriva-t-il de gâter des amitiés qui s'offraient, des amours qui s'étaient donnés déjà. Ce fut là le détraquement profond de sa sensibilité.

De telles bizarreries parurent inexplicables à tous ceux, amis ou lecteurs, qui ignoraient sa douloureuse enfance de soupçons et de haine ^. Ils lui reprochèrent son mauvais caractère, et ne surent pas reconnaître en Stendhal un tendre qui a mal tourné.

Misanthrope et défiant, Beyle prit l'habitude de ne jamais dire à personne le meilleur et l'essentiel de luimême. Qui a peu de confiance dans les autres ne donne en pâture à leur malignité que le moins possible de sa vie profonde ; il livre bien ses théories et ses idées, mais ne laisse rien voir de son cœur.

Le silence ne suffit pas encore. Le meilleur moyen de n'être pas victime des hommes, n'est-ce point de les faire vos dupes? Si l'on vous croit un cœur sec et méchant,

1. Romain Colomb, d'habitude moins perspicace, mais qui avait connu Beyle «nfant, a bien su discerner cette influence de son éducation sur son caractère : « ... on préféra l'éducation privée à l'éducation en commun. De là, peut-être, ces défauts de caractère et ces accès d'irritabilité qui, chez Beyle, ont voilé si souvent de rares qualités... » — « Cette lutte de tous les instants entre les désirs de l'enfant et les volontés absolues de ses parents imprima une fâcheuse direction aux sentiments de Beyle ; la déflance devint insensiblement une habitude de son esprit; jamais il n'a pu s'en débarrasser complètement; la crainte d'être trompé venait trop souvent se mettre en tiers dans ses relations les plus intimes, et leur enlevait ce qu'elles ont de plus doux, la confiance poussée jusqu'à l'abandon. » [Notice, VIII, IX.)

on ne pensera point à salir les illusions tendres dont vous faites votre vie secrète. Et Beyle mettra un masque de comédie sur une âme tragique.

C'est ainsi qu'enfant, adolescent, vieillard, Beyle jouera toujours son rôle ; le masque ne se lèvera jamais, ni devant la foule, cela va de soi, ni même devant les amis, sauf deux ou trois, les plus discrets et les plus silencieux. Et ce rôle, Stendhal le continuera pour la postérité. Aujourd'hui encore, combien de critiques ne voient que le costume et l'attitude de scène, et s'acharnent contre ce Stendhal, qui n'est que la caricature volontairement fausse du véritable Henri Beyle. Mais si Beyle, dissimulé dans sa famille, impénétrable à ses amis, a encore trompé, cinquante ans après sa mort, quelques-uns de ses historiens, c'est Chérubin Beyle, c'est Séraphie, c'est l'abbé Raillanne qui en sont cause. L'enfant qui ferma devant eux les secrets de son cœur n'osa plus jamais être tout à fait franc avec personne. Il était devenu, grâce à eux, l'être le plus « sournois ^ ». Avec quelques atténuations, il le resta.

De la misanthropie, de la défiance, une espèce d'hypocrisie, ce sont les fruits amers de la haine. Mais cette haine eut pour Beyle une conséquence plus heureuse. Elle lui apprit à réfléchir et à observer.

Tout enfant, refoulé en lui-même, il médite ; durement heurté par les choses et les hommes, il les regarde d'un regard sans illusion. La souffrance ne peut être distraite comme le bonheur. Il sait donc voir le monde avec le prudent mépris qui convient pour le bien voir. L'âpreté de l'expérience est déjà dans ce regard candide. Les laideurs du réel lui apparaissent avant ses beautés. Il est même porté à les exagérer. N'importe, cela fera de lui l'observateur précoce de la nature humaine, le psychologue si tôt averti, qui apparaît dès les premières pages du Journal. Mais il ne faudra plus être surpris que le réalisme de Stendhal manque parfois de sérénité ; qu'il

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