Br., I
outre et qu'il noircisse ; qu'il paraisse souvent dur et sec : l'auteur du Rouge avait appris lui aussi, comme Julien Sorel, à connaître les hommes, dès son enfance, par la douleur et par la haine.
La haine, ce qui est assez naturel, rendit Stendhal méchant. Mais il n'est pas moins vrai de dire qu'elle le rendit en môme temps plus sensible et plus tendre.
Nous le savons déjà, ses rancunes lui venaient de son cœur trop aimant. Mais, par une réaction naturelle, cette haine, produite par une sensibilité trop vive, va l'aviver encore ; elle va surtout lui donner une profondeur et une finesse, qui, sans elle, lui auraient peut-être manqué.
« Haïr n'est pas un plaisir, a écrit Beyle dans Racine et Shakespeare ^,... c'est une peine, et une peine d'autant plus vive, qu'on a plus d'imagination ou de sensibilité. » Il a donc souffert de sa jeune haine. Que cette soufTrancelà l'ait rendu meilleur, je n'en crois rien. Mais elle exerça tout au moins son âme ; elle ne laissa point s'endormir dans l'apathie un cœur inoccupé ; elle le remplit de passions amères, au temps où les enfants n'ont d'habitude d'autres joies que leurs jeux, et d'autres douleurs que le travail. Déjà le deuil de sa mère avait donné à Beyle l'expérience de la mélancolie. La haine vint ajouter à cette souffrance une souiîrance nouvelle : celle-ci était une rage inassouvie et silencieuse, un dégoût furieux, et surtout le désespoir d'être faible et petit, toujours vaincu. A cette excitation sans trêve, Beyle se fit une âme plus tendue et plus vibrante.
La haine agissait encore par son contraste : plus cet enfant s'exaspérait dans le désir de la vengeance, mieux il était préparé à sentir délicieusement les émotions les plus douces. Comme la mort, la haine est un singulier excitant
à l'amour, et surtout si la haine est survenue en intruse dans un petit cœur affectueux qui ne la demandait pas.
On peut donc penser que, dans ces quelques années dures et desséchées de la tyrannie Raillanne, perfectionnée par Séraphie, Henri Beyle apprit à mieux sentir comme il est bon d'être aimé et d'aimer. Nous le verrons, en de brèves tendresses enfantines, chercher un bonheur qui lui semblera si vif parce qu'il ressortira sur un fond d'amertume et de haine.
Enfin si, par défiance des autres, il garde toujours avec jalousie le secret de ses émotions, elles resteront, par là, plus personnelles ; ne se racontant pas, elles emprunteront moins à la banalité des émotions publiques. Le reflet des amours vulgaires n'en gâtera point la nuance.
Ainsi la haine, qui avait préparé son cœur à sentir plus fortement et plus finement, lui apprit encore la pudeur et le mystère de la passion. Il lui doit donc quelques-unes des jouissances les plus rares de sa vie amoureuse. N'y avait-il pas là de quoi pardonner beaucoup à l'abbé Raillanne?
Une formation précoce de la volonté, le courage de vivre seul en face de soi-même, une ame libre chez un enfant de dix ans, l'habitude prématurée de ne respecter aucune tradition, aucune autorité, aucune croyance, un développement étrange et rare de l'esprit critique ; — par ailleurs le dégoût de sa ville natale, le besoin, dès son enfance, de s'évader hors de cette existence bourgeoise et plate, et, en attendant, une âme pleine de chimères romantiques ; — plus encore que le jugement ou l'imagination, une sensibilité profondément altérée, une inguérissable défiance étendue à tous, et, de peur d'être dupe et victime, la résolution de se masquer à jamais pour jouer son rôle devant les hommes ; — avec une expérience trop prompte des plus amères réalités, l'habitude de les observer ; — enfin, par un effet contraire, la haine avivant la sensibilité, et l'alfinant ; — cet ensemble si disparate
d'idées et de sentiments, n'est-ce point en quelque façon tout Stendhal? Et si vraiment nous avons pu reconnaître, dans chacun de ces phénomènes moraux, un effet de la haine, n'avons-nous pas le droit de penser que, grâce aux âpres rancunes provoquées inconsidérément dans leur élève par Séraphie, Chérubin Beyle et l'abbé Raillanne, ces trois tyrans scrupuleux, mais bornés, transformèrent sans le vouloir et créèrent Stendhal ^ ?
1. Il l'a très bien compris lui-même : « L'indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point... m'a créé, en dépit d'eux, le caractère que j'ai, s {H. Br., I, 225.)
Un compatriote de Beyle, l'illustre constituant Mounier, subit, comme lui, l'influence aussi prématurée que profonde d'une éducation trop dure ; il eut aussi son abbé Raillanne : « La sévérité démesurée de cet ecclésisatique fit fermenter dans l'âme de son élève [Mounier avait huit ansl... les premiers germes de la haine qu'il porta toute sa vie à l'injustice et à l'oppression. » {Notice historique sur J.-J. Mounier, en tète de son livre : De l'influence attribuée aux philosophes... sur la Révolution de France, Paris, 1822, in-8°, IX-X.)
l'ame profonde
Lambert. — Le voyage aux Echelles.
« Tout homme distingué fut d'abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. »
(De l'amour, 236.)
Les circonstances de sa vie avaient rendu Beyle haïssant ; mais sa nature l'avait fait sensible. On en a vu déjà, depuis sa première enfance, et jusque dans ses haines, mainte fois la preuve. Cette sensibilité secrète, qui seule permet d'expliquer profondément ce caractère compliqué, reparaît, çà et là, au cours de son adolescence, dans quelques épisodes où cette petite âme obscure semble se découvrir et s'illuminer pour un instant.
Pendant les années qui suivirent la mort de sa mère, Henri Beyle vécut inconnu ou méconnu des siens. En la perdant, il avait perdu son vmique confidente : il était entré dans la solitude ^.
« Je n'avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère.
1. Dans le livre profond et exquis où M. Romain Rolland a fait la psychologie d'un enfant, à quelques égards assez semblable à Henri Beyle, je retrouve chez son héros Jean-Christophe le même isolement volontaire :
« Christoplie se rejiliait donc en lui ; et, sans juger les siens, il sentait un fossé entre eux et lui. Il s'exagérait sans doute ce qui les séparait ; et, malgré leurs différences de pensées, il est bien probable qu'il se fût fait comprendre, s'il avait réussi à leur parler intimement. Mais chacun sait qu'il n'est rien de plus difTicile qu'une intimité absolue entre enfants et parents, même quand il y a des uns aux autres la plus tendre affection... » [Jcan-Chrislophe, le Matin, 16.)
LES ANNÉES AMÈrES 133
Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit ^. »
Qui aurait pu consoler ce petit orphelin pitoyable? Son père, Séraphie ? il les croyait acharnés à le faire souffrir ; il avait « le cœur ulcéré par tant de méchancetés ^ ». Son grand-père Gagnon, sa tante Elisabeth? Son grand-père, sans doute, « n'aimait au monde » que sa fille et son petit-fds. « J'étais le seul être, dit Beyle, à qui il voulût parler,,, de cet être chéri 3. » Ce triste et tendre souvenir rapprochait le vieillard et l'enfant. Mais il était tout de même trop vieux, et Beyle avait horreur de « tout ce qui était vieux ^ )>. D'ailleurs cet épicurien sceptique et las ne pouvait suffire au cœur de son petit-fils. Enfin Beyle respectait trop le docteur Gagnon pour l'aimer à son aise. Il respectait davantage encore sa tante Elisabeth. Cette vieille demoiselle héroïque ne pouvait évidemment se prêter à une chaude et naïve affection ^. Ce petit cœur jeune, ardent, plein de vie, débordait de tendresse inutile.
Dans ce dénuement, pour n'être pas tout à fait privé d'aimer, Beyle commence comme il finira. Faute d'hommes, il s'attache à quelque animal familier. A la veille de sa mort, deux chiens consoleront sa tristesse « de n'avoir rien à aimer ^ «. Tout enfant, il s'éprend d'une grive, qui sera pour un temps sa seule amie : « Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi '. »
Beyle pourtant n'éprouvait de félicité parfaite qu'à la cuisine. Le goiït de tous les enfants pour les domestiques ®