‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 52 sur 57 · PER · texte numérisé non relu

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Il a conscience d’être élu pour un oftice sacré. Une lumière issue de lui se répand sur tout ce qui l’environne : « Je sens qu'une clarté intérieure m'est accordée, qui ne doit pas mourir, qui ne doit pas cesser d’être... Pourquoi brillent-ils autour de moi ceux que j'aime ?... J'ai des possessions qui n’appartiennent qu'à moi seul; j'ai quelque chose au dedans de moi qui n’est encore partagé par personne, pas même par le plus proche de moi et le plus cher, quelque chose qu’un puissant effort peut communiquer ; je le voudrais communiquer, je le voudrais répandre au loin (1). » Il n’a pas le droit de rester silencieux ayant lui-même reçu «un enseignement divin ». Il a en lui le génie qui est « l'introduction d’un nouvel élément dans l’univers intellectuel », et dont « le seul signe infaillible est d'élargir la sphère dela sensibilité humaine pour la jouissance, l’honneur et le bénéfice de la nature humaine (2) ».

Il a la plus haute mission terrestre à accomplir, celle qui appartint jadis au prêtre, celle que le philosophe et le savant ont essayé infructueusement de remplir à sa place ; il doit dire aux hommes les vérités essentielles sur la vie et sur le monde. Ou plutôt, affranchi du dogme et du raisonnement, il doit faire voir la beauté de l’univers et la grandeur du cœur humain. Beauté réelle, grandeur véritable, qu’il n’est pas question d’inventer, mais de mettre à nu.

Jamais encore la poésie n'avait eu si haute idée d’elle-même, Au xvrre siècle, elle se donnait modestement dans ses œuvres les plus ambitieuses pour la vulgarisatrice agréable et claire des idées philosophiques (3). Elle mettait sa gloire non à découvrir la vérité, mais à propager de son mieux la vérité déjà découverte. Les poètes hardis et fiers dela Renaissance étaient eux-

(1) The Recluse, 695-710.

(2) Essay supplementary to the Prefuce of the Poems. (3) Voir la préface de l’Essai sur l’homme âe Pope.

mêmes restés loin de la conception nouvelle. Ils s'étaient enorgueillis d’être les créateurs d’un monde merveilleux de beauté et de vertu, mais ils n’avaient pas cru que cet univers de leur création fût le même que celui où posaient leurs pieds. Ils avaient, selon le mot de Bacon, « satisfait par des ombres l’âme qui sent le vide et la vanité du réel (1) ». Seul Milton avait eu profondément le sens d’une révélation dont il était chargé. Il était inspiré « par cet éternel Esprit qui peut enrichir de parfaite éloquence et de parfait savoir, et qui envoie son séraphin avec le feu sacré de son autel, pour toucher et purifier les lèvres de celui qui a été élu (2)». Il avait vraiment cru la poésie, telle qu'il la concevait, plus vraie que la science et indépendante de toute science. Mais c'était à condition de s’enrouler étroitement autour de la religion, et d’interpréter aux hommes les livres saints.

Wordsworth s’affranchissait de toute tutelle philosophique ou religieuse. Sans autre bible que la nature, le poète était pour lui le Voyant dont les sens plus aigus, Pimagination plus intègre et plus fraîche font le maître suprême. C’est à lui qu’il appartient de rendre les hommes meilleurs et plus heureux en leur révélant ce qu’ils sont et l’univers qu’ils habitent. Dans sa foi opiniâtre de prophète méconnu, Wordsworth dira un jour quelle révolution morale il a la certitude d’accomplir par sa poésie, etce sera avec l’accent et presque avec les mots du Christ qu'il consolera une admiratrice du dénigrement dont il est l’objet :

Ne vous mettez pas en peine de la réception actuelle de mes poèmes, Qu'est cela auprès de la destinée que je prévois pour eux? — consoler les affligés; ajouter l'éclat du soleil à la lumière du jour en rendant les heu-reux plus heureux; apprendre aux jeunes et aux bons de tout âge à

(1) De augmentis Scientiarum, liv. Il, ch, xt, p. 3 (2) The Reason of Church Government.

voir, à penser et à sentir, et par conséquent à devenir plus activement et plus sûrement vertueux, tel est leur office, et j'ai confiance qu'ils l’accompliront fidèlement, longtemps après que nous (c’est-à-dire, tout ce qui est mortel en nous), nous serons tombés en poussière dans notre tombeau (1).

Or, vingt ans après que Wordsworth traçait ces lignes fières, elles trouvaient leur éclatante confirmation dans les impressions que la lecture de ses poèmes éveillait chez un jeune homme en qui se personnifiait l’intellectualisme intense et douloureux desa génération. John Stuart Mill traversait à peu près au même âge que Wordsworth une crise mentale semblable à celle que Wordsworth avait connue. L'abus de l’analyse avait tari en lui la source du sentiment. Il poursuivaitsesrecherchesquiavaient le bien de l'humanité pour objet sans éprouver aucun bonheur du noble travail de son intelligence. «IL me semblait, dit-il, qu'aucune puissance dans la nature ne pouvait refaire mon caractère et créer dans un esprit alors irrévocablement analytique de nouvelles associations de plaisir avec n’importe lequel des objets que l’homme désire (2) ». Il comprenait que le salut serait pour lui dans la culture des sentiments, mais il ne savait pas encore comment cultiver les siens. La lecture de Wordsworth dans l’automne de 1828 fut un des événements de sa vie ;

Les poèmes de Wordsworth, dit-il, me parurent comme une source où je puisais la joie du cœur, les plaisirs de la sympathie et de l’imagination, et où tout le monde pouvait aller puiser de même, que ne troublaient jamais les luttes ni les misères de la vie, et qui deviendrait plus abondante chaque fois que la condition physique et sociale de l'humanité s’améliorerait. C'était pour moi comme une révélation des sources éter-

(1) Lettre à Lady Beaumont, 21 mai 1807, Knight, Life of Wordsworth,Il, p.88.

(2) Mes Mémoires, Histoire de ma vie et de mes idées (Autobiography, 1873), traduit de l'anglais par M. E. Cazelles, ch. v. « Une crise dans mes idées. Un progrès. »

nelles du bonheur, quand les plus grands maux de la vie auront été supprimés. Je me sentais meilleur et plus heureux quand j’étais sous leur influence. Cette lecture me tira graduellement mais d’une façon complète de mon abattement habituel, et grâce à elle je n'y retombai plus

jamais.

Aünsi Stuart Mill a traduit avec ses propres impressions la reconnaissance que des milliers de lecteurs ignorés, souffrant à des degrés divers du même mal que lui, ont ressentie obscurément pour le poète. Encore Stuart Mill, juge contestable de la pure poésie, n’a--il vu dans Wordsworth que «le poète des natures qui ne sont pas poétiques ». Aux jJouissances qu'il dut à l’heureuse impulsion générale donnée par Wordsworth à son esprit, il faut ajouter celles, plus directes et plus exquises, que procure à d’autres un art, non sans doute exempt de défaillance, mais capable en mainte rencontre d’enserrer la beauté en des vers adéquats ou même en des poèmes tout entiers parfaits.

Vu et lu, En Sorbonne, le 18 juin 1895, Par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, A HIMLY Vu et permis d'imprimer, Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris, GRÉARD

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I. Caractères généraux de la poésie de Wordsworth II, Origine et valeur du Prélude,

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