‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 51 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le culte de Wordsworth pour le fait précis et le détail minutieux est conforme a l'esprit de la nation d’où il est issu. Il a sa bonne part de ce «matérialisme mental » qu'Emerson (1) regardait comme le trait caractéristique de l'esprit anglais et qu’il retrouvait non seulement chez les romanciers réalistes, chez Swift qui «décrit ses personnages fictifs comme pour un rapport de police », chez Defoe qui accumule les renseignements précis et minuscules jusqu’à la prolixité, mais encore chez les penseurs les plus abstraits tels que le platonicien Henry More et le transcendantal William Browne.

Par là, Wordsworth rejoint ou semble rejoindre le poëte qui fut à la fois son devancier et son contemporain et qui avant lui réclama contre la fantaisie les droits de la réalité. Déja Crabbe avait, dans le Village, protestant contre la fiction poétique, mis

(1) English Traits, Literature.

en vers les anecdotes qu’il connaissait de la vie humaine et placé ses personnages dans un décor qui n’avait rien de chimérique. Cependant, outre qu’il circule dans l’œuvre de Crabbe une veine de satire triste qui est juste l'opposé de l’optimisme de Wordsworth, quelle différence dans la façon dont l’un et l’autre ont vu la réalité et comme Wordsworth, toutes les fois qu’il parle de Crabbe, a soin de faire ressortir cette différence (1) ! Tandis que la réalité est pour Crabbe comme une matière dure et impénétrable à laquelle se heurte son esprit et qui lui ferme obstinément les avenues du monde suprasensible, elle est pour Wordsworth capable de se dissoudre et de se spiritualiser, de se laisser percer à jour, et à travers elle l’œil du poète arrive, sinon à contempler, du moins à entrevoir le monde idéal. Cest elle que tous les deux regardent obstinément ; mais, tandis qu’au regard de Crabbe elle semble de plus en plus lourde, accablante et sombre, l'œil fixe de Wordsworth la voit peu à peu s’alléger, rayonner et s’évanouir en pure lumière. L'un la subit, l’autre la transfigure, et tous deux cependant reconnaissent d’un commun accord qu’elle doit être l’unique objet de la poésie. C’est que si l'imagination n’a pas, selon Wordsworth, d’autre champ que la réalité où s'exercer, il faut se garder pour cela de croire qu’il fasse delle l’esclave du réel, qu’il la veuille inerte et passive, reflétant comme un miroir sans vie les aspects de l’univers. Pour lui, au contraire, elle est une force active et vivante qui agit sur la nature autant que la nature agit sur elle, « qui crée le monde autant qu’elle le perçoit (2) ». N’entendez pas par là qu’elle opère une factice transformation des choses, sans vérité et sans signification profonde. « Gomme l'humidité ou le poli sur un galet, le génie ne déforme pas les objets et ne leur donne pas de couleurs fausses ; mais, au contraire, il fait ressortir plus

(1) Voir entre autres Lucy Gray, note-préface. (2) Tintern Abbey, v. 106 (Lyrical Ballads, 1798).

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d’une veine et plus d’une teinte qui échappent aux yeux de l’observation commune, élevant ainsi au rang de pierreries ce qui avait été souvent repoussé avec dédain par le pied précipité du voyageur qui suit la grande route poudreuse de la coutume (1) ». L'imagination voit juste; mais, parce qu’elle voitavec force, elle voit ce qui n a jamais été vu, ou encore elle voit mieux et avec plus de lumière les objets étalés devant le regard de tous les hommes. Elle est vraiment une clarté issue de l’âme. elle est «le rayon, la lumière qui ne fut jamais sur terre ni sur mer, la consécration, le rêve du poète (2) ». Projetée sur le monde, cette lumière en fait ressortir Ja beauté. Sans doute cette beauté y existe, quoique latente, quoique cachée aux yeux du plus grand nombre. C’est l’affaire du poète de la dégager. Il lui appartient « de donner le charme de la nouveauté aux choses de chaque jour et d’exciter un sentiment analogue au surnaturel, en réveillant l'attention de l'esprit de la léthargie de la coutume et en la dirigeant vers les charmes et les merveilles du monde qui est devant nous : trésor inépuisable, mais pour lequel, à cause de la taie de la familiarité et des soucis égoistes, nous avons des yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n’entendent pas et des cœurs qui ne sentent ni ne comprennent (3) ». Un paysage qu'éclaire la lune ou que dorent les rayons du soleil couchant n'est pas moins vrai que le même paysage vu dans la terne clarté d’un ciel nuageux. Il est le même et pourtant combien différent, combien plus beau, combien plus impressionnant ! Il semble que sous l'influence de la lumière céléste une métamorphose se soit accomplie, ou mieux une création. Ainsi peut créer le génie ; ainsi crée celui de Wordsworth. «Dans les apparences de la vie de chaque jour, il voit clairement un monde nouveau, un monde qui peut être transmis ou rendu visible pour d’autres

(1) Coleridge, Biographia literaria, ch. xxn. (2) Wordsworth, Peele Castle (1805).

(3) Coleridge, Biographia literaria, ch. x1v.

yeux, car il est gouverné par ces lois fixes où la dignité spirituelle prend son origine, par ces lois qui lui donnent l'existence et qui, en même temps, maintiennent un équilibre, un échange ennoblissant entre les actions du dehors et celles du dedans, — excellence, pure fonction et suprême vertu à la fois des objets vus et de l'œil qui voit (1). »

Ce monde nouveau, c’est le véritable. C’est celui que révèlent à l’homme ses sensations directes, complètes, non analysées. C’est le monde des sens, mais des sens que le raisonnement n’a pas faussés, l’habitude pas émoussés encore. Toutes les erreurs fondamentales de l’homme viennent de ce qu’il ne sezt plus la nature, qu’il ne la voit n1 ne l'entend, mais qu'un acte rapide et presque irrésistible de l’intelligence fait qu’il raisonne aussitôt sur ce qu'il sent, sur ce qu’il entend et sur ce qu’il voit. Si Wordsworth se croit poète, c’est parce que lui-même regarde la terre avec les yeux du premier être humain, «comme s’il était son premier-né et si nul n’avait vécu avant lui (2) ». Il est poëtephilosophe parce qu’il a «un œil et une oreille inévitables ». Seuls, les sens sont de grands métaphysiciens et peuvent saisir en de certains moments la vie centrale du monde, l’essentielle vérité. La plus haute connaissance que l’homme puisse acquérir sur lui-même et sur les. choses, il l’atteindra en se plaçant en pleine nature, sans rien faire que sentir.

Un ami reproche-t-il à Wordsworth de passer le jour à rêver en plein air et de négliger les livres, «ces flambeaux légués à

(1) Prélude, XII, 368-378.

(2) Expostulation and Reply (Lyrical Ballads, 4798),

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des êtres qui sans eux seraient délassés et aveugles ? (1) » Le poète lui répond :

L’œil ne peut s'empêcher de voir,

Nous ne pouvons interdiré à l’oreille d'entendre ; Notre corps est sensible, en quelque lieu qu’il soit, Que nous le voulions ou non.

De même, je crois qu’il est des puissances

Qui spontanément impressionnent notre esprit,

Que cet esprit qui est nôtre nous pouvons le nourrir Dans une sage passivité.

Crois-tu que dans tout cet immense ensemble De choses éternellement parlantes,

Rien ne viendra de soi-même,

Et qu’il nous faut toujours chercher (2) ?

À son tour, il interpelle son ami et lui reproche de donner toutes ses heures à la lecture :

Les livres, c’est une ennuyeuse et éternelle dispute ; Viens entendre la linotte des bois,

Que sa musique est douce ! Sur ma vie,

Il 32 plus de sagesse en elle.

Ecoute ! comme le chant de cette grive est TE ! Elle aussi s'entend à prêcher.

Viens donc voir à la lumière des choses,

Que la nature soit ta préceptrice.

Elle a un monde de richesses toutes prêtes

Pour faire le bonheur de notre esprit et de notre cœur: La sagesse spontanée qui s’exhale de la santé,

La vérité qui s’exhale de la joie,

(1) Expostulation and Reply (Lyrical Ballads, 1798). (2) Tbid.

Univ. DE Lyon. — LEcouis. 30

Une seule impulsion venue d’un bois printanier Peut t'en apprendre plus long sur l’homme, Sur le mal et sur le bien moral,

Que ne le pourraient tous les sages.

Doux est le savoir qu’enseigne la nature ; Notre intelligence qui s’immisce en tout Défigure les belles formes des choses ; Nous tuons pour disséquer.

Assez de science et d’art!

Ferme ces feuilles stériles ;

Viens et apporte avec toi un cœur Qui guette et recoit (1).

C’est là le «sensualisme » ,mais le plus éloigné de la sensualité, le plus spirituel qui soit; celui de Berkeley que Goleridge et Wordsworth admirent en ce moment par-dessus tous les philosophes, de Berkeley qui a célébré l’universel et divin langage des sens, qui a dit que «la vision est le langage de l’auteur de la Nature ».

Ce n’est point pour elle-même, ni pour la joie ou la souffrance qui accompagnent que Wordsworth glorifie la sensation,mais pour la révélation qu’elle fournit. Ce n’estpas d’ailleurs pour la claire connaissance de détail qu’elle peut apporter à l'intelligence ; c’est parce que dans chacune, prise tout entiere, avecle mystère dans laquelle elle baigne de toutes parts, il tient une conception du monde. Mais combien il est devenu difficile d'entendre le langage pur et spontané des sens ! Le raisonnement aussitôt s’interpose pour le dénaturer sous prétexte de le rectifier et de l’expliquer. Cependant, encore aujourd’hui, après tant de siècles d’hérédité raisonneuse, nous ne sommes pas tout à fait incapables de retrouver en nous quelques traces des in-

(1) The Tables turned (Lyrical Ballads, 1798).

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tègres sensations premières. Sans doute il faut maintenant le concours des circonstances, des décors extérieurs et des dispositions intimes de l’homme pour les faire naître. Il faut quelque étrangeté dans la sensation pour qu’elle donne faiblement cette révélation jadis obtenue sans effort. Ce n’est plus n’importe quel son, entendu n’importe où et n'importe quand, qui peut jeter l’âme dans l’état visionnaire. Mais dans l’enfance, au milieu des champs, un cri bizarre comme celui du coucou peut Py conduire encore :

O joyeux nouveau venu! je viens de t’entendre, Je t’entends et me réjouis ;

O Coucou ! t’appellerai-je Oiseau,

Ou seulement une Voix errante ?

Tandis que je repose sur l’herbe J'entends ton cri double ;

I1 semble passer de colline en colline A la fois loin et près.

Bien que tu ne fasses que babiller à Ja vallée De soleil et de fleurs,

Tu m’apportes l’histoire

D’heures visionnaires.

Trois fois bienvenu, oiseau cher au Printemps! Maintenant encore tu es pour moi

Non un oiseau mais un être invisible,

Une voix, un mystère ;

Le même que dans mes jours d’écolier J'écoutais; ce Cri

Qui me faisait regarder de mille côtés

Dans le buisson, dans l’arbre et dans le ciel.

Pour te chercher je courais souvent

À travers les bois et sur le pré;

Et tu étais toujours un espoir, un désir; Toujours souhaité, jamais vu. ù

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Et je puis t’'écouter encore,

Je puis m’étendre sur la plaine

Et écouter, jusqu’à ce que j'enfante Ce temps doré de nouveau.

:O Oiséau béni! la terre où nous marchons De nouveau paraît être Un lieu irréel et féerique, Un séjour digne de toi (1).

Or cet évanouissement du monde matériel est pour le poète une vérité plus haute et plus sûre que les plus ingénieux édifices philosophiques élevés par l’entendement de l’homme. Car la sensation qui ne dépend point de l’homme est donc divine et son enseignement est sacré. Mais se servir des sens uniquement pour dresser le catalogue des aspects et des sons de la nature, avec l'espoir d'atteindre ainsi à la parfaite connaissance, c’est les employer à l’usage le moins précieux. Chaque sensation doit mettre et met en réalité en contact non avec l’objet qui la fait naître mais avec l’âme qui est cachée derriere, avec la vérité absolue. C’est un dialogue de l'esprit de l’homme avec l'esprit des choses. Les sens en procurent le moyen et lesobjets l’occasion. « Les sublimes esprits ne sont pas asservis aux impressions sensibles, mais rendus par leur impulsion plus prompts à converser avec le monde spirituel (2). » C’est par le raisonnement que nous croyons à la matière. L’opacité des choses diminue et devient transparente si nous sentons assez fortement. Quand la sensation a atteint son intensité suprême, il ne reste plus qu’une vie, qu'un être, qu’une réalité dans l'univers, dont nous ne saurions dire si c’est nous grandis à l'infini ou noyés dans l'infini. | na

Il est un nom pour ces minutes ineffables de la vie, c’est l’extase. Elle n’est pas sensation même, bien qu ’elle ne puisse

(1) The Cuchoo (1802). , (2) Prelude, XIV, 106-8 (1802).

naïtre sans elle. Mais il faut qué la sensation expire en lui donnant naissance. La gloire de l'âme éclate «quand la luümière des sens s'éteint, mais avec un éclair qui a révélé le monde ‘invisible (1)». C’est alors «l’état d'âme béni dans lequel le fardeau du mystère, le poids lourd et accablant de tout ce monde inin+ telligible s’allège; l’état d’âme serein et béni dans lequel. les affections nous guident doucement, jusqu'à ce que, le souffle de notre corps etle mouvement même du sang humain étant presque suspendus, nous nous endormions corporellement et devenions une âme vivante; alors, d’un œil pacifié par le pouvoir de l’harmonie et par le pouvoir profond de la joie, nous Koons jusqu’à la vie des choses (2) ». . :.:: |

Sans doute, s’il est possible d'atteindre à de files habtoürs, il est ne de d’y séjourner. L’atmosphère en est à peine respivable pour l’homme. « Trop, bien trop étroits sont ces urs de chair, cette chaleur vitale est trop froide, ces orbites visuels quoique merveilleusement doués sont trop troubles, pour les passions de l’âme qui mènent à l’extase (3) ».

Mais si l’extase est de sa nature rare, brève et incommunicable, elle n’est pas sans laisser après elle des. traces bienfaisantes. Tout ce qu’il y a dans l’homme de sublime vient de là. Pour lui-même le poète en rapporte l’origine à ses extases effrayées d'enfant parmi les bruits mystérieux de, la nature : «Je me promenais seul sous les calmes étoiles, età cette époque jai senti tout ce qu’il y a de puissance dans le son pour inspirer un état d'âme sublime, non profané par la forme ou l’image ; et je restais debout, si la nuit était assombrie par l’approche de l’orage, sous quelque roc; écoutant les notes qui sont le langage spectral de la terre ancienne, où qui ont leur

& Prélude, VI, 600-602.

(2) Tintern Abbey (Lyrical Doté 106) (3) Excursion, IV, 179-183. a LE à DETTE

sombre séjour dans les vents lointains. C’est là que je buvais le pouvoir visionnaire. Et ne croyez pas sans profit ces états fugitifs d’exultation pénombreuse, non pour cette raison qu'ils sont apparentés au plus pur de notre esprit et de notre vie intellectuelle ; mais parce que l'âme se rappelant comment elle a senti, mais ne se rappelant pas ce qu’elle a senti, conserve un sens obscur de sublimité possible, où elle aspire avec des facultés toujours grandissantes, sentant toujours que, quelque point qu’elles atteignent, elles ont encore quelque chose à poursuivre (1)».

C’est peu encore de déposer dans l’esprit de l’homme la notion du sublime. Les sens mettent l’homme en présence immédiate de la divinité. Le Dieu des panthéistes au lieu d’être le terme extrême d’une série de syllogismes peut devenir le pur produit de la sensation. Le poëte a senti en certains moments la vie universelle lorsqu'il s’est placé au milieu de la nature les sens ouverts: «J’ai senti une Présence qui me trouble par la joie de pensées élevées ; j'ai eu la sensation sublime de quelque chose de profondement infus, dont l’habitation est la lumière des soleils couchants, et l'Océan arrondi, et l'air vivant, et le ciel bleu et l’esprit de l’homme, — mouvement et souffle qui donne l'impulsion à tous les êtres pensants, à tous les objets de toute pensée, et qui roule à travers toutes choses (2) »

Le poète ne croit plus en Dieu ; ille voit. L'univers lui devient comme le voile transparent de la divinité. Le bruit du monde est comme la voix sensible de Dieu :

J'ai vu un enfant curieux qui vivait dans l'intérieur des terres appliquer à son oreille un coquillage enroulé aux lèvres polies ; dans le silence son âme écoutait attentivement ; et bientôt son visage rayonna de joie, car dans le creux de la coquille il entendait des murmures par lesqueJs

(1) Prélude, 11, 302-322.

(2) Tintern Abbey, v, 92-102 (Lyrical Ballads, 1798).

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l'objet exprimait sa mystérieuse union avec la mer, Pareil à ce coquillage est l'univers même pour l'oreille de la foi. 11 y a des instants, je n’en doute pas, où il vous communique des nouvelles authentiques des choses invisibles, du flux et du reflux, du pouvoir éternel, de la paix centrale subsistant au cœur de l'agitation sans fin. Vous êtes là qui adorez et vénérez quand vous ne le savez pas, pieux au delà de l'intention de vos pensées, dévots au delà de votre volonté. Oui, vous avez senti et vous ne pouvez pas cesser de sentir. Le sort de l’homme serait, en effet, misérable si les fausses conclusions de la faculté raisonnante rendaient l'œil aveugle et fermaient les passages par lesquels l'oreille converse avec le cœur (1)!

Si les sens donnent Dieu, il est évident qu’ils enseignent le bien et le beau. Comme il est possible d'extraire d'eux une théodicée, il l’est aussi d’en tirer une esthétique et une morale. Wordsworth s’est plu à reconnaître dans « la Nature et la langue des sens, l’ancre de ses plus pures pensées, la nourrice, la conductrice, la gardienne de son cœur, de son âme et de tout son être moral (2) ». Il a dit « que la Nature n’a jamais trahi le cœur qui l’aimait; que c’est son privilège, à travers toutes les années de cette vie, de conduire de joie en joie », tant elle peut «imprimer d’images calmes et belles au-dedans de nous, et nous nourrir de sublimes pensées (3) ». Il a dit que l'esprit de l’homme dont les sens se sont ainsi exercés dans la nature « devient la demeure de toutes les formes charmantes ; que sa mémoire devient l'habitation de tous les beaux sons et de toutes les harmonies (4) ». Il a pu par ce moyen, malgré les tristesses de l'humanité, se confirmer dans « la foi joyeuse que tout ce que nous contemplons est plein de bénédictions (5) ». Il a senti en lui-même les joies de ses sens se transformer obscurément en vertu. Il leur a dû « ces sentiments de plaisir oublié,

qui n’ont peut-être pas une petite et médiocre influence sur cette (1) Excursion, IV, 1132-1142.

2) Tintern Abbey, v. 107-111 (Lyrical Ballads, 1798).

3) Ibid., v. 122-128.

4) Ibid, v. 139-142.

( (6) Tbid., v. 132-133.

portion la meilleure de la vie d’un homme de bien, ses menus actes sans nom, ignorés, de bonté et d’amour (1) ».

« Si nous aspirons profondément la vie des choses, nous deviendrons sages nécessairement... Tout ce que nous voyons et sentons tendra à aviver et à raffiner, fixera dans de plus calmes sièges de force morale les désirs terrestres, et élèvera à de plus sublimes hauteurs d’amour divin notre âme intellectuelle. » L'homme apprendra «ses devoirs detoutes les formes » offertes à ses regards. À ne contempler que les objets de la nature qui n’excitent ni passions morbides, ni inquiétude, ni vengeance, ni haine, il sentira nécessairement « la joie du pur principe d'amour ». Il répandra cet amour autour de lui, oubliant l’aversion et sentant « une sainte tendresse envahir son être ». Il regardera autour de lui, cherchant le bien, et trouvera le bien qu’il cherche (2) ».

La Nature et les sens ont-ils cet effet et donnent ils un pareil enseignement? Audacieux #éfi lancé à ceux qui voient dans la Nature une force aveugle, muette et sourde, immorale et stupide ; qui accusent les sens de suggestions POLE ou de conseils licencieux. Après avoir essayé de la même cure que Wordsworth et dans les mêmes lieux, Coleridge, devenu incapable de joie devant la nature, reconnaissait que nous ne pouvons pas espérer «extraire des choses extérieures la passion et la vie dont les sources sont au-dedans de nous (3) ». La joie même de Wordsworth, il expliquait, on l’a vu, comme étant le principe et non le résultat de sa religion naturelle. Aussi la sereine confiance avec laquelle Wordsworth professe sa foi est-elle faite pour surprendre. Il est sincère pourtant et il est même véridique en ce qui est de la Nature restreinte qu’il a chantée, et en ce qui est de ses sens à lui, à la fois si pénétrants et si incomplets. |

(1) Tintern Abbey, v. 30-5 (Lyrical Ballads, 1798). (2) Excursion, IV, 1207-1274 (passage écrit en 1798). (3) Ode to dejection.

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Notez que les sens dont il parle c’est l’ouïe et la vue. Le monde qu'il célèbre, c’est celui de l’œil et de l'oreille, « qui le perçoivent à moitié et le créent à moitié ». Combien puissants et avivés chez lui ces deux sens, il n’est plus besoin de le démontrer après avoir si copieusement cité le Prélude. Le meilleur de sa poésie est fait des impressions qu’il en a reçues. Mais si grandes que fussent leur force et leur acuité, ils n'étaient pas avant tout, ou n'étaient pas uniquement épris de belles formes et de sons harmonieux.

Tous ceux qui ont décrit Wordsworth sont d’accord pour trouver dans son regard plutôt l’expression du « Voyant » que celle de l'artiste. Hazlitt nous dit qu’il y avait une flamme dans ses yeux « comme s’il voyait quelque chose de plus dans les objets que leur apparence extérieure (1) ». De Quincey a vu prendre à ses yeux après une journée de marche « Paspect le plus solennel et le plus spirituel qu’il soit possible à l’œil humain de posséder... La lumière qui en sort semble venir de profondeurs insondables (2). » Et Leigh Hunt disait de même: «Je n’en ai certainement jamais vu qui eussent un air si inspiré et si surnaturel. Ils ressemblent à des feux à démi-flambants et à demi-couvants, avec je ne sais quelle âcre fixité dans le regard. On pourrait s’imaginer Ezekiel et Isaïe avec ces yeux-là (3) ». Et en effet l’œil du poëte.jamais satisfait de la pure forme ou

(1) My first acquaintance with poets.

(2) The Luke poets,; Wordsworth.

(3) The autobiography of Leigh Hunt FR ee 1860), p. 249.

couleur des choses a toujours cherché à apercevoir au travers l'âme ou l'idéal. N’a-t-il pas protesté contre la tyrannie de l'œil du corps, le plus despotique de tous les sens, qui, si on s’abandonne à son goût pour la seule beauté physique, s'oppose à la spiritualisation des choses, qui se plaît à comparer et à critiquer les dehors alors qu’il s’agit de découvrir l'esprit intérieur ? Aussi le poète a-t-il fait de vigoureux efforts pour retarder la venue de ce moment d’impuissance visionnaire où « l'œil n’est plus qu'un serviteur de la faculté raisonnante ».

Son oreille a la même culture ou plutôt la même absence de culture. Mille subtiles notations de sons naturels prouvent suffisamment le développement aigu de ce sens chezlui, mais ce était en aucune facon un développement artistique. Sans doute plus d’un poète a été comme lui privé de l'oreille musicale. Wordsworth l’était entièrement et fut longtemps incapable de distisguer un air d’un autre. Mais l'oreille poétique même n’était pas chez lui exercée à un degré éminent. Il remarquait que Coleridge avait « l'oreille épicurienne ». Lui-même ne l’avait pas. Ses premiers poèmes étaient rocailleux et pénibles, et ce n'est pas proprement par la mélodie que sont beaux les plus beaux vers de sa maturité. Il n’a pas été créateur de rythmes, à une époque où vivait Coleridge, où chantaient Keats et Shelley. Le vers blanc est celui où il a excellé et qui en effet convenait le mieux à sa sévérité puritaine — pareil en cela à Milton vieillissant lorsque l’auteur du Lycidas devenu le chantre du Paradis perdu rougissait presque de ses belles rimes de jeunesse et se reprochait d’avoir fait usage de sonorités voluptueuses. Autant qu'il l’a pu, Wordsworth a tâché que son vers fût beau par l’âme seule. |

Dans la nature même, Les sons préférés de Wordsworth n’ont pas été préférés pour leur douceur ou leur mélodie, mais pour leur signification, pour leur étrangeté saisissante, pour le symbole qu’il y découvrait ou pour l’état spirituel qu’ils provo -

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quaient. Le cri bizarre du coucou ou la plainte de la tourterelle lui ont été plus chers et l’ont mieux inspiré que les trilles du rossignol. Le croassement du corbeau ou le cri du hibou sont parmi les voix de la nature celles dont il a le mieux senti et reproduit les effets.

Et les autres sens ? Il paraitrait à lire son œuvre qu’il n’y en ait point. Il ne semble pas pourtant que le poète les ait supprimés par prudence, refrénés par principe. Il y a lieu de croire qu’ils étaient chez lui rudimentaires de nature (lui-même le reconnait pour l’odorat), et qu’ils allérent s’abolissant par désuétude, Wordsworth ne se plaisant à exercer que « ces deux sublimes facultés de voir et d'entendre » qui seules lui four nissaient spontanément des données neuves et profondes. Aussi, trop personnel et trop sincère pour reproduire autre chose que ses propres impressions, n’a-t-1l presque rien mis dans ses vers qui ne lui soit venu de l’ouïe ou de la vue. Et sa poésie est véritablement — nous voudrions qu’il y eût moyen de le dire sans paraître exprimer une critique, mais avec l’intention de préciser ses limites — une des moins parfumées, une des moins savoureuses qui soient. Nul n’a composé un parterre de fleurs plus chastes, moins capiteuses et moins enivrantes. Celles qu'il préfère, aimées déjà non pour leur beauté mais pour leur air rustique ou leur apparence modeste, comme la marguerite et la petite chélidoine, sont sans odeur. Il n’a pas aspiré ces parfums qui feront « se dissoudre l'âme » de Shelley. On voit rarement des roses dans sa poésie, on n’en sent presque aucune. Il n’a qu’imparfaitement rendu l’âme des fleurs, plus pénétrant dans ses descriptions d’oiseaux et de rivières, purs objets de la vue et de l'oreille (1).

De même, sa frugalité si glorieuse, qui lui permit de vivre

(1) Comparez à cet égard ses poèmes sur la Péquerette (To the Daisy), ou sur la Chélidoine (To the Celandine) avec son merveilleux Linot vert (The green Linnet), ou avec le ruisseau décrit dans «It was an April morning ».

indépendant plusieurs années avec des ressources si minces, trouvait son appui dans sa nature même si peu sensuelle. Le poète ne paraît pas avoir été plus sensible à la succulence qu’au parfum des choses. Il n’est certes pas besoin de longues descriptions de banquets rabelaisiens pour que ce sens se trahisse. Le poète le plus spiritualiste le révèle par deux vers :

Ce jour s’est écoulé comme fond dans la bouche Un fruit délicieux sous la dent qui le touche (1).

On chercherait vainement dans Wordsworth la trace d’une de ces jouissances du goût. Décrit-il un repas rustique, les mets servis sur la nappe blanche deviennent des objets de beauté dont l’œil seul paraît avoir connaissance. Le beurre qu'offre à ses convives le Solitaire de l'£Zxcursion semble destiné au seul plaisir du regard: « gâteaux de beurre curieusement bosselés qui avaient pris aux fleurs des prés une teinte dorée, délicate comme leur propre couleur réfléchie dans un ruisseau lent (2) ». Et quand le sobre poète buveur d’eau s’efforcera de comprendre et de rendre les joies de l’ivresse — il a exceptionnellement pour cette faiblesse l’indulgence de Rousseau — il n’y verra, qu’il juge le Tam 0° Shanter de Burns (3) ou chante les aventures de son roulier Benjamin (4), que cette glorieuse transformation des choses, cet allègement passager du poids de la vie, cette extase particulière et à sa façon révélatrice dont est suivi le plaisir sensuel du buveur. |

De là, sans qu’il ait besoin de recourir à une sorte de mutilation vertueuse, une sensibilité épurée qui paraît naturelle au poète. De là, une image en quelque sorte virginale de la nature

(1) Jocelyn, Première époque, v. 1-2.

(2) Excursion, 1, v. 178-181. k

(3) À Letter to a Friend of Robert UP 1816 (Prose Works, II, p. 1-19). (4) The Waggoner. ét

reflétée en lui. De là, une saine et chaste morale construite avec les seules données des sens. Sans doute, le poète ne peut pas ignorer entièrement l’autre côté du sensualisme. Sans doute aussi, de ce que cette admission est à peine faite dans son œuvre, il serait excessif de conclure à l’existence chez l’homme d’une sensibilité toute angélique (1). Cependant, alors que son optimisme a pour ombre constante la peur de la tristesse et n’est sorti vainqueur qu'après une lutte douloureuse, sa foi dans la morale des sens est demeurée à peu près imperturbable. Si la nature est suspecte de conseiller la sensualité, ce n’est pas en Europe, sauf peut-être sur les bords du lac de Côme, du moins pas en Angleterre. A-t-elle quelque part cette influence mauvaise, c’est bien loin, dans quelque région tropicale, en Géorgie par exemple, où le ARTE de Ruël a pris ses mœurs licencieuses :

Le vent, la tempête rugissante,

Le tumulte d’un ciel tropical

Pouvaient bien être une dangereuse nourriture Pour ce jeune homme à qui fut donné

Tant de la terre et tant du cie}

Et un sang si impétueux.

Tout ce qu’il trouvait dans ces climats D'irrégulier en aspect et en son Communiquait à son esprit

Une impulsion sœur, semblait allié A ses propres pouvoirs et justifiait Les agitations de son cœur.

(1) On peut accorder à de Quincey que les passions intellectuelles de Wordsworth, comme celles de tous les grands poètes originaux, ont eu pour base « une extraordinaire sensibilité animale ». Mais il est difficile de suivre de Quincey (lequel d’ailleurs se contredit à plus d'une reprise, sur .ce sujet) quand il dit que cette sensibilité était « répandue dans toutes les passions animales ou appétits ». Pour voir la contre-partie de cette assertion, lire le récit du mariage de Wordsworth dans Knight, Life of Wordsworth, vol, 1, ch. xvt. Voir aussi, dans le seul poème où Wordsworth se soit essayé à décrire l'amour sensuel, son aveu d’impuissance après quelques beaux vers ;

Pour nourrir la pensée voluptueuse

Les belles formes de la nature opéraient

Et les beaux arbres et les fleurs charmantes ;

Les brises prétaient leur langueur,

Les étoiles avaient des sentiments qu’elles envoyaient Dans ces bosquets magiques.

Encore exagère-t-on sans doute l’influence dangereuse de ces climats :

Pourtant, jusque dans ses pires emplois, je crois Que souvent intervenaient

De pures espérances et de hautes intentions :

Car les passions liées à des formes si belles

Et majestueuses ne manquent pas d’avoir leur part De noble sentiment (1).

Cette réserve faite à regret, la Nature est sage et morale. Sa joie, reflet de la joie du poète, est presque spirituelle. Ce simple quatrain de Victor Hugo oùtous les sens sont sollicités à la fois :

Parfums et clartés nous-mêmes Nous baignons nos cœurs heureux Dans les effluves suprêmes

Des éléments amoureux (2),

rend l'effet physique du printemps plus entièrement que tous les vers, si nombreux et si beaux, souvent supérieurs par la justesse des détails et par la solidité de la peinture, dans lesquels

il s’agit d'une nuit d'amour : « Je passe sur les ravissements de ce couple; — un tel sujet est par d’innombrables poètes traité en vers plus délicieux que mon talent ne les saurait moduler, surtout par ce barde chéri qui parla de Juliette et de son Roméo... » (Vaudracour and Julia, v. 87-91.)

(1) Ruth (1799).

(2) Victor Hugo, Les Contemplations, I, livre II, Après l’hiver.

CSN

Wordsworth a célébré cette saison. Voyez comme la même pensée s'exprime chez lui religieusement :

C'est la première douce journée de mars; De minute en minute plus suave

Le rouge-gorge chante sur le haut mélèze Qui se dresse près de notre porte,

Il est une bénédiction dans l'air

Qui semble donner un sens de joie Aux arbres nus, aux montagnes nues Et à l'herbe du champ vert.

L'amour, né partout à la fois,

Se glisse de cœur en cœur,

De la terre à l'homme, de l’homme à la terre; C'est l'heure de sentir.

Un seul moment peut nous donner plus Que des années de laborieuse raison ; Nos esprits vont boire par tous les pores L'esprit du renouveau.

Nos cœurs traceront des lois silencieuses Auxquelles ils obéiront longtemps ;

Nous pouvons pour l’année à venir recevoir Notre empreinte de ce jour-ci.

Et sur la puissance bénie qui roule

Autour, au-dessous, au-dessus de nous,

Nous accorderons notre âme selon sa mesure ; Elle sera mise au diapason de l’amour (1).

C’est à sa sœur que parle ici le poète. Et vraiment l’amour fraternel — le plus fort et le plus passionné qu’il ait connu dans

(1) To my Sister (Lyrical Ballads, 1798).

sa vie — n’est-ce pas celui qu'il éprouve encore envers la nature, qu'il y trouve et qu’il y répand? Il n’est pas l’amant pour qui tous les voiles se lèvent. Il n’a de commun avec elle que les heures de causerie affectueuse et leur intimité s'arrête en deçà de certains sujets inabordés. La nature qu'il chante n’est pas celle qui procrée.

Elle n’est pas non plus celle qui détruit. Et aussi bien, puis que nul n’a vu que quelques-uns de ses aspects infinis, comment la définir telle qu’il Pa conçue ? Il en a trouvé l’image dans le pays où s’écoula son enfance et où va s’écouler bientôt sa vie, dans ces belles montagnes modérées du Cumberland où ne sont à redouter ni les fauves ni les avalanches, qui n’ont pas de sublimes horreurs ni de solitudes désolées, où dorment des lacs sans naufrages, où se précipitent en allègres cascades des ruisseaux qui jamais ne sont des torrents, où le paysan bâtit et cultive sans craindre la lave des volcans n1 le déchirement du sol. Belle nature sans grands périls en qui nous ne sentons pas une ennemie ; ayant assez d’effroi dans son aspect pour faire frissonner le petit écolier de 'Hawkshead, point assez pour accabler l’homme qui ne trouve dans ses plus fortes colères que des excitants délicieux de ses méditations.

Celle qu'il célèbre a pu être hostile aux êtres humains jadis, mais, depuis, elle s’est associée à eux, s’est prêtée à leurs besoins; et elle leur offre le luxe de sa beauté, maintenant qu’ils sont — beaucoup d’entre eux — assez affranchis des soucis matériels pour en jouir, pour contempler ses formes et ses couleurs, pour admirer les fleurs de ces plantes dont les fruits seuls les avaient d’abord attirés.

Heureuse conséquence de cette étroite vision ! heureuse lacune des sens du poète! IL va pouvoir « trouver sa sagesse dans son plaisir (1) ». "Tout en cherchant assidûment le fait réel, en refu-

(1) The Kitten and the falling leaves.

sant de se laisser bercer par la fantaisie, 1l va vivre dans une réalité plus délicieuse que illusion. Ge n’est pas au pays d’utopie, ni à la venue du millénaire qu’il reporte ses rêves de bonheur facile et de beauté idéale ; — c’est en lui-même qu’il réussit à combiner ou plutôt qu'il combine sans effort apparent le vrai avec le bien et tous les deux avec le beau. Il a conscience d’avoir répudié l'erreur pour voir ce qui est, et d’avoir trouvé ce qui est magnifique et moral. Il peut être sincère en annonçant la bonne nouvelle aux hommes.

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Vers la fin de son séjour à Alfoxden, Wordsworth a pris pleine conscience de sa mission poétique et morale. Déjà le rôle qu’il doit jouer se dessine nettement à ses yeux. Curieux est le contraste entre le sort actuel du poète et les hautes ambitions qu’il porte en lui. |

Au premier abord rien dans son aspect n’annonce les mer veilles que promet en son nom, à tout venant, la langue éloquente de Coleridge (1). Il n’est pas beau, sa sœur elle-même

(1) Un certain Richard Reynall, préparé par Coleridge à admirer Wordsworth, écrivait en août 1797 : « J'ai visité Alfoxden, résidence d’un M. Wordsworth,

parmi les hommes vivants un des plus grands; du moins Coleridge, qui a vu la

plupart des grands hommes de ce pays, l'affirme, et moi qui ai vu Wordsworth une seconde fois depuis, j'incline à l’estimer très hautement. Il a certainement des traits de génie dans la physionomie. Il a le front haut et mâle, l’œil plein et compréhensif, un nez fort pour supporter la superstructure et dans l’ensemble un air très agréable et très saisissant. » Illustrated London News, April 22, 1893 (Unpublished Letters of S. T, Coleridge.)

ne peut s'empêcher de le reconnaître; son long visage osseux repose sur un corps maigre aux épaules étroites et fuyantes, aux jambes, sinous en croyons de Quincey, mal tournées et plus solides qu'ornementales. Nulle élégance : le portrait de lui qui fut fait en 1798 et où il estreprésenté vêtu d’une redingote sombre, à revers épais, le cou et le menton même engoncés dans la lourde cravate blanche de l’époque, a la mauvaise grâce sérieuse d’un jeune fermier endimanché. Son costume ordinaire est plus caractéristique. Hazlitt le trouve en veste de futaine brune et en pantalon à grandes raies. Peut-être a-t-il chaussé ces fameux souliers si pesants et massifs que Lamb, les ayant un jour en dépôt, les montrera à ses amis de Londres comme des curiosités de la province (1). S'il marche, c’est avec un roulement et un balancement qui font songer à son héros le colporteur Pierre Bell. S'il parle, « c’est avec un mélange de clairs accents jaillissants dans la voix, une profonde intonation gutturale et une forte teinture du « burr » du nord, qui est comme le dépôt d’un vin (2) ».

Il faut le voir au repos et arrêter longuement son regard sur les traits du visage. Encore n’est-ce pas le poète qui se révèle tout d’abord. C’est l’air de santé animale qui frappe, marqué par la robuste ossature de la mâchoire aux fortes dents blanches, par la saillie et le gonflement de toutes les parties de la face qui entourent la bouche. Cet air, en ce moment corrigé par le teint bronzé qu'encadrent des cheveux châtains, ira s’accentuant à mesure qui s’y substituera une rougeur sanguine mise en relief par la chevelure grisonnante.

La force de la volonté est ce qui saisit ensuite. Elle est dans le menton busqué, dans les lèvres fermées malgré la lourdeur de la mâchoire, ce qui fait grimacer la bouche, lui donnant « une

(1) Lettre à Coleridge du 4 novembre 1802, (2) Hazlitt, My first acquaintance with poets.

inclination convulsive au rire, en désaccord avec l'expression solennelle et majestueuse du reste du visage (1) » ; ce quitire les joues et y creuse des sillons pénibles. Elle est dans le puissant nez aquilin, aux arêtes vives, dans le haut front fuyant aux tempes profondes. Les lignes déjà tourmentées de ce visage qui vieillira de bonne heure révèlent les luttes contenues, la peine prise pour refréner un caractère violent et irritable, les efforts de la pensée solitaire, le travail d’une flamme intérieure qui n'apparaît elle-même que quand l’œil, relevant ses paupières lourdes, prend à de certaines heures l’étrange impression que Hazlitt, Leigh Hunt et de Quincey nous ont décrite.

Et ce qui domine le tout, c’est la gravité solennelle, la fixité de la pensée, l’enthousiasme concentré et honnête. À première vue Hazlitt a songé à Don Quichotte, — et si bizarre, si irrévérencieux même que le rapprochement paraisse, il exprime bien la tension presque douloureuse d’une pensée unique qui fut folie là et qui sera génie ici. De Quincey découvrira une saisissante ressemblance entre Wordsworth à quarante ans et l’austère portrait de Milton peint par Faithorne, quelques années avant la mort du grand poète puritain et républicain. Et nous, nous ne pouvons nous empêcher de voir dans le portrait du jeune Wordsworth un des types les plus purs de cette époque révolutionnaire où la foi dans le bonheur terrestre eut chez beaucoup la solennité d’une religion.

Mais combien peu voyaient alors en Wordsworth au delà de la première apparence gauche et vulgaire ! Peut-être en dehors de sa sœur, de Goleridge et de Poole n’a-t-il autour de lui personne qui ait foi entière dans sa force et dans sa destinée. L’intimité la plus étroite est nécessaire pour extraire de son cœur la tendresse passionnée, de sa tête les pensées profondes qu'il y cache. Lui qui deviendra un causeur complaisant et

(1) Hazlitt, My first acquaintance with poets.

mème bavard, il commence à peine à acquérir cette promptitude à lier les idées qu’exige la conversation. « Rarement, dit Coleridge, sauf avec moi, dans le tête à tête, 1l s’élève jusqu’à l’éloquence (1). » Il a le don et l’amour du silence (2).

Il est retiré comme la rosée à midi,

Ou comme la source des bois au milieu du jour; Et il faut que vous l’aimiez, avant

Qu'il vous semble digne de votre amour (3).

Il est pauvre et ne se rattache encore par aucun lien ni par aucune espérance aux puissants et aux fortunés. IL a rompu avec sa famille, avec toute profession, avec tout parti politique, avec toute foi religieuse (4). Aucun chemin ne lui est ouvert pour atteindre à la gloire et au bonheur que celui de la poésie.

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Mais là tous ses grands espoirs, toutes ses ambitions personnelles ou généreuses se sont réfugiées.

(1) Lettre au Rev. J. P: Estlin, mai 1798. (Letters of S. T. Coleridge, edited by Ernest Coleridge I, p. 246.)

(2) De Quincey, The Lake poets, Wordsworth.

(3) À Poet’s Epitaph (1799).

(4) Coleridge écrivait au Rev. J. Estlin, ministre unitarien, dans la lettre citée plus haut: « Il est un seul sujet sur lequel nous nous taisions habituellement. Nous avons trouvé nos données dissemblables et nous n’avons jamais repris l'entretien. C'est sa coutume et presque sa nature de communiquer toute la vérité qu’il sait sans jamais attaquer ce qu'il croit être l'erreur, si cette erreur sert de support à la vertu ou au bonheur. Il aime et vénère le Christ et le christianisme. Je voudrais qu'il fit plus, mais il serait injuste qu’un désaccord avec l’un de nos vœux altéràt notre respect et notre affection pour un homme dont notre Grand Maître nous enseigne de dire que n'étant pas contre nous, il est avec nous, »

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