ACTE I, TABLEAU I
Marcei..
Je vais tâcher de lui faire comprendre que c’est impossible... Eh! tenez 1 le voilà... Il s’est fait introduire par .un domestique de la maison : il ft’est pas gêné.
JULES
Laisse-nous. [A lui-même.) Que me veut cct homme? {Marcel sort.)
SCBMX V.
JULES, BLAVIGNY.
BI.AV1GNY.
Me pardonnerez-vous, monsieur, l’extrême liberté que je prends en venant vous importuner ici ? .Mais, après vous avoir cherché à Paris, j’ai appris que vous étiez à Satory, et j’ai osé...
JULES, ave humeur.
r Je suppose, monsieur, que votre visite a un motif impérieux.
BLAVIGNV.
Très-impérieux. Je vois, mon cher monsieur, que vous ne me reconnaissez pas.
JULES
Monsieur...
BLAVIGNY.
Au fait, il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus.
JULES
Si je vous ai jamais vu.
BLAVIGNY.
Vous m’avez vu : vous étiez bien jeune, il est vrai, votre respectable père vivait encore, et vous aviez le bonheur de grandir sous les yeux de votre mère. {Il essuie une larme.)
JULES, à part.
De la sensibilité : c’est un voleur.
-BLAVIGNY.
Une excellente femme, madame votre mère; entre nous, elle n’a eu qu’un tort, et ce tort a été aussi le mien, celui de croire que rien n’était changé en France depuis cinquante ans, et qu’il pouvait y avoir encore des jeunes gentilshommes comme au temps de l’OEil- de-Bœuf et de la bataille de Fontenoy... Hélas 1 je sais le contraire.
JULES
Mais, monsieur, pour vous permettre de parler ainsi de ma famille...
C’est que je suis do votre famille.
Digilized by Coogle
JULES
Vous, monsieur?... J’ignorais...
BLAVIGNT.
Jo suis votre cousin.
JULES, à part.
Allons, ce n’est pas un voleur ; c’est un parent. Le danger est encore plus grand que je ne le pensais.
BLAVIGNY.
Non-seulement je suis votre cousin, mais j'ai les mêmes prénoms que vous : Jean-Jules de Saint-Évremond, vicomte de Blavigny.
JULES
Très-flatté, monsieur. Fermettez-moi cependant de vous demander...
BLAVIGNT, sortant de sa poche un vieux portefeuille délabré.
La preuve de ce que j’avance, la voici. [Il présente des papiers à Jules.)
JULES, s'asseyant à droite et offrant un siège à Blavigny.
En effet, voilà qui atteste... Vous aviez quitté la France... D’où venez-vous, maintenant, mon cousin?
BLAVIGNY.
D’où je viens? de Saint-Pétersbourg, du Mexico, de New- York, de Londres, de Berlin, de Stockholm, de Calcutta, de partout où un homme comme moi pouvait être mêlé aux affaires de guerre, de diplomatie, de spéculations, d’argent, de chiffres, d’épée... sans tirer grand profit de cette activité de feu qui m’a dévoré.
JULES
Il me semble ën effet avoir entendu dire, dans ma famille, que la révolution vous avait réduit à des revenus insuffisants.
BLAVIGNY.
Il n’y a jamais eu de revenus suffisants.
JULES
Vous n’avez même pas, je crois, touché votre part du milliard de l’indemnité.
BLAVIGNY.
On me l’a refusée. Et maintenant, je n’ai rien, mais rien. Je n’aperçois plus à l’horizon de rives nouvelles où je puisse aborder. L’horizon est noir et fermé, et j’ai cinquante-cinq ans! cinquante-cinq ans!
JULES
Alon cousin, notre parenté me donne le courage de vous dire tout de suite que si je puis vous être utile...
BLAVIGNY.
Je ne m’étais pas trompé, je le vois, en venant à vous. Mais