ACTE 1, TABLEAU I
laissons pour un moment mes douleurs personnelles et parlons de vous, de vos plaisirs, do vos occupations. Que faites-vous T
JULES
Rien... rien.
BLAVIGNT.
C’est ce que nous faisions tous avant la révolution. Ainsi, vous n’êtes pas placé?
JULES
Non.
BLAVIGNT.
Vous n’avez pas eu besoin d’entrer dans une carrière... Vous ôtes né avec delà fortune... vous avez su la conserver... Je vous en félicite... Gardez-la bien ! Moi aussi, j’ai été riche I... Ahl j’allais très-bien, me figurant qu’un gentilhomme, si là chance venait à tourner contre lui, avait toujours des ressources, une place toute faite, rien qu’avec son nom ; je me trompais. Les difficultés de position ne tardèrent pas à venir. Peu à peu je me démolis, je vendis mes tableaux, mes tapis, mes pendules , mes inscriptions de rentes... Un beau matin que je me croyais encore riche, je m’éveillai avec six cents francs, tout ce qui me restait de soixante mille livres de revenus I Six cents francs 1...
JULES, se levant avec une certaine impatience et froissant dans ses mains la lettre de Marthe , qu'il tient toujours.
U vous restait, en outre, la force et le courage de travailler.
BLAVtGNY, se levant.
Travaille-t-on quand on n’a pas commencé de bonne heure à soumettre sa volonté à celle d’un autre?
JULES
Mais vous aviez des amis, des connaissances, des relations ?
BLAViGNT.
Ces relations que, par droit de naissance, on trouve toutes faites dans le monde, s’éloignent de vous bien -vite. Un jour, on oublie de vous inviter ; un autre jour, on omet de laisser sa carte chez vous ; après deux ou trois mois il n’est plus question de vous dans le faubourg Saint-Germain... Voilà pour les connaissances. Parlons maintenant des amis. J’ai toujours regardé les amis comme des espèces de négociants avec lesquels on n’est en rapport qu’à la condition do leur donner quelque chose pour quelque chose : ils vous donnent un plaisir ; vous leur en rendez un autre. Qu’avez-vons à offrir en matière d’amitié? rien! Les amis s’en iront... et très-vite! Bientôt, la misère nous gagnant de plus en plus, il nous faudra changer de logement : la rue de Provence se nommera la rue Cloche- Perche. On change aussi de tailleur, de chapelier, de bottier, et l’on finit par n’avoir plus ni bottier, ni chapelier, ni tailleur, ün mange au cachet; un jour.
16 ' LA JEUJïESSE DORÉE-
les cachets finissent, etl’on va timidement demander à dîner... k qui? Je n’en sais rien. Si ce jour-là il pleut, il neige, il fait trèsfroid, on ne dîne pas. Enfin, au fond de son alcôve nue, déserte et glacée, on s’écrie : O misèrel... On connaît alors la misère, qui est entrée chez vous tonte armée, comme un voleur ! La misère ! la misère I la misère I
JULES, saisissant avec épouvante le bras de Blavigny.
Monsieur!...
BLAVIGNY, observant le trouble de Jules.
Pardon, mon cousin. J’ai cru que ces peintures de la pauvreté, de l’abandon, de la détresse, pouvaient être impunément offertes à vos regards. Dans le naufrage complet de ma vie, me souvenant qu’il restait encore à Pans un rejeton de ma famille, un parent... rtcfte, j’avais espéré qu’une planche de salut m’était réservée... Le hasard, ma mauvaise étoile en ont peut-être ordonné autrement. Quoi qu’il en soit, écoutez-moi. Je suis né noble, avec une fortune, des privilèges attachés à mon nom. Tout à coup, une nouvelle société s’est formée, qui a volé mon patrimoine, effacé mon nom, brisé tes rouages de la machine vaste et superbe dans laquelle se trouvait pour moi une place assurée. Après avoir fait ce chef-d’œuvre d’iniquité, cette société , qui m’avait violemment dépouillé, abattu, brisé, a refusé de me donner jusqu’au pain du repos. Voilà dix ans que, faute d’habit, de souliers, d’un chapeau, je ne puis me présenter dans cette société qui permet qu’on la vole, mais en gants blancs et en souliers vernis. Eh bien! désormais, guerre à mort à cette société, et avec toutes les armes qui me tomberont sous la main : ruses, violences, force, stratagèmes! Paris est le champ de bataille. Je suis seul, je veux être seul contre ses cinquante mille riches, ses dix mille hôtels et ses montagnes d’or. On saura ce que c’est qu’un homme qui sait vouloir ce qu’il veut, qui se fait éclair pour fuir, flèche pour s’introduire, massue pour frapper. La misère a eu Son Job ; elle aura son Achille !
JULES
Mon cousin, vous souffrez; ne désespérez pas ainsi de vousmême... Entre parents, on se doit des services...
BLAVIGNY.
Croyez- vous ?
JULES, tirant de sa poche le billet remis par Marcel.
Au nom de mon père, ceci vous est offert par moi dans toute l’effusion d’un intérêt sincère.
BLAVIGNY, gardant le billet, après avoir essayé de le rendre.
Mon cousin, le sacrifice que vous me faites est peul-ôtro trèsgrand... mais j’accepte pour ne pas mourir de faim. D’ailleur.s, c’est le dernier appel que le vicomte de Sainl-Evremond aura fait