‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 14 sur 96 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

à Félix A ruer s.

Bade, 24 juillet r835.

Oui, mon cher ami, lu es bien coupable et bien paresseux, mais je te pardonne de grand cœur en raison du service que tu m'as rendu. Vous êtes mes deux sauveurs, Henri et toi, et vous méritez que, jusqu'à la fin de ma vie, je vous appelle mes anges et que je baise le bout de vos ailes comme Voltaire dans ses lettres au comte d'Argental. Vous m'avez débarrassé de la plus grande salope qui fût au monde, d'une rouée sans cœur. C'est la vraie prostituée de Babylone. — J'ai appris sur elle des infamies qui m'ont tout à coup changé en pierre comme dans la fable. Pourtant il ne faut pas que je m'y fie encore. Je l'ai bercée si longtemps dans ma tête et mon cœur, je l'ai caressée avec tant de tendresse et d'amour que la place qu'elle occupait en moi est chaude encore. Après cela est-ce sa faute ? Son cœur était-il encore susceptible d'épouser ce qu'il y a de grand et de bon dans l'amour ? N'en a-t-il pas déjà usé tous les ressorts ? Depuis six ans ne travaille-t-elle pas à se blaser sur tout? Dans sa pauvre tête, ne tâche-t-elle pas d'atteindre ce

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bel idéal qu'elle a rêvé sans doute, et qu'elle ne joindra jamais, et après lequel elle voudra toujours courir ? Voilà mon tort ; c'est de m'être adressé à une femme usée de cœur jusqu'à la corde, mais l'ai-je cherchée, et est-de bien ma faute si je n'ai pas lu dans ses beaux yeux qu'elle n'avait rien au fond de l'âme ? Le proverbe italien a menti cette fois et tant d'autres ! ... Je n'avais pas assez réfléchi à quelque chose de bien vrai pourtant : c'est que les femmes qui ont eu beaucoup de liaisons ne sont plus aptes à aimer profondément. Elles ont semé en trop d'endroits la divine semence du Seig-neur, elles ont répandu sur trop de têtes le parfum contenu dans leur cœur, et au moment d'avoir une passion durable, la force et la puissance leur manquent. Elles avaient compté sur des ressources qu'elles n'ont plus, elles croyaient qu'elles pourraient aimer longtemps parce qu'elles avaient aimé souvent, et elles se trompaient. Il y a dans toute âme humaine une certaine somme de délicatesse et de sentiment qui, une fois dépensée, ne se retrouve plus. Au lieu d'en faire une seule et même g'erbe, elle a distribué une à une les fleurs odorantes, elle en a paré bien des boutonnières, et quand le moment est venu de déposer aux pieds d'un homme tous les trésors de son cœur, elle l'a trouvé vide comme si la mort y avait passé.

Mais c'est assez parler de cette femme dont je ne veux plus prononcer même le nom. Quant à mon système que tu blâmes et qui est maintenant ma seule joie et ma consolation, je ne le quitterai pas avec des rosses pareilles. Je serais propre maintenant si j'avais toujours fait avec elle de l'amour sentimental. Elle m'aurait de même planté là, seulement un peu plus tôt ; et je n'aurais pas le plaisir de m'être veng"é par avance et par prescience .

■JfÔ LA JEUNESSE DOREE

J'en serais pour mes frais de houlette et de berg-eries, et c'est alors qu'elle ferait des g'org-es chaudes et qu'elle rirait de moi entre deux baisers^ comme nous rapprend Alexandre le Grand, dit Dumas. Aussi je ne me repens de rien et ferais encore de môme si, laissant le passé, il m'était donné de recommencer ce roman qui a de si curieux chapitres.

Pour l'oublier tout à fait et revenir à Paris dans deux mois bien froid et bien réservé, je vais suivre l'itinéraire suivant qui aura sans doute ton approbation. De Bade à Stuttgard, Schaffouse, Constance, Ausç-bourg", Munich, je veux me rendre à Vienne par le Tvrol et la Styrie (Saltzbourg- et Graetz) ; descendre le Danube jusqu'à Presbourg" et Pesth en Hong-rie, aller à Prag'ue, où j'assisterai peut-être au couronnement de l'empereur d'Autriche, puis à Garlsbad et Tœplitz ; de là à Dresde où je verrai ce cher Gabriel, Leipsik, Berlin et Hambourg-, où je prendrai le bateau qui m'amènera à Amsterdam en 36 heures. Voilà le voyag-e que je viens de composer dans le silence du cabinet. Il est, je crois, bien complet, et j'en rapporterai une riche moisson de souvenirs. N'en parle pas encore chez mon père, parce que la crainte des dépenses qu'il occasionnera pourrait bien me couper les ailes. Je quitterai Bade, le 3 ou 4 août. Ecris-moi poste restante à Vienne et tâche de me donner des nouvelles de tout le monde. Hélas ! je ne t'en demanderai plus de ce bon M. de Coupig-ny. Sa mort m'afflig-e beaucoup. G'était un de ces aimables vieillards si rares, à la répartie fine et à la mémoire toujours fidèle. Il manquera bien souvent à nos dîners d'hi\er, et à ma bonne mère surtout à qui, de temps en temps, il tenait compag-nie ; as-tu quelques détails sur sa mort ? S'est-il confessé? A-t-il rendu l'âme en

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philosophe, en déiste, comme il le disait toujours, ou bien a-t-il failli comme tant d'autres ? Serons-nous ses lég'ataires universels au détriment de ses neveux et nièces et de sa g-ouvernante Sophie ? A qui revient son arsenal de pêche ? Dans quelles mains tomberont les armes de cet Achille du hameçon ?

Je viens de recevoir cinq ou six lig-nes de Ternaux qui me promet une long-ue lettre pour ces jours-ci. Dislui de me l'adresser à Vienne, poste restante, s'il a encore cette bonne idée-là. Avant de finir la mienne il faut que je vous remercietous les deux encore une fois. Pardonnez-moi les expressions qui m'ont échappé dans la colère et aimez-moi toujours. J'étais bien malade (d'une vraie maladie honteuse que je croyais passée dans le sang" et incurable) et je suis g"uéri maintenant. Merci mille fois, merci. Le malade fera honneur aux médecins. Adieu et tout à vous de cœur.

ALFRED T

Quand tu verras P. Foucher, demande-lui donc Valérie, qu'il a depuis l'année dernière.

M. DE COUPIGiNY

Je ne sais pas si les pêcheurs à la lig'ne, plus nombreux que jamais sur les bords de la Seine, ont gardé le souvenir de M. le baron André- François de Goupigny qui eut de son vivant une telle renommée dans leur corporation (i), mais ce

(i) On a publié sous son nom un traité de l'art de la pêche, mais il paraît que ce livre était d'Horace Raison.

que je sais bien c'est que personne ne se souvient de ses chansons palrioliques, encore moins de ses romances.

Et pourtant ses Hymnes à la République, composés dans les moments de loisirs que lui laissaient ses fonctions au ministère de la Marine, furent presque aussi célèbres en leur temps que ceux de Marie-Joseph Ghénier, bien qu'ils n'aient pas eu la chance d'être mis en musique par Méhul.

Quant à ses romances, si elles n'étaient g^uère plus littéraires que celles des cafés-concerts d'aujourd'hui, elles avaient au moins ce mérite qu'il s'était efforcé d'y appliquer tout ce que le vieux rondeau avait de bon. On connaît les règles vétilleuses de ce genre de poésie. M. de Goupigny eut l'idée de prendre au rondeau ce qui avait pu séduire dans ceux de Clément Marot et des poètes du seizième siècle. 11 fit revenir à la fin de chaque couplet le premier hémistiche du couplet de début et cette innovation produisit de si bons effets, qu'elle tenta nombre de compositeurs. Je citerai ici, comme exemples, deux de ses meilleurs romances :

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