‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 2 sur 96 · AVANT PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT PROPOS

Il y a quatre ans, après avoir lu mon livre sur Alfred de Musset, M. le vicomte Melchior de Vogué m'écrivait que c'était, à son avis, le tableau le plus vivant qu'on eût encore tracé des mœurs de l'époque romantique, et il m'eng-ageait aie compléter au plus tôt par la publication intégrale de la correspondance d'Alfred Tattet qui était dans mes mains (i). C'est ce que je fais aujourd'hui, en regrettant que M. de Vogué ne soit plus là pour lire ces lettres si vives, si débridées, et à la fois si averties sur les hommes et les choses de ce temps.

On sait déjà qu'elles me sont venues de deux sources différentes : celles adressées à Guttinguer m'ont été données avec tous ses papiers par son fils Gabriel ; celles adresjsées à Félix Arvers m'ont été communiquées par son légataire universel, M. Ch. PouUain.

Elles sont des mêmes années et de la même encre.

(i) J'ai publié un certain nombre de lettres d'Alfred Tattet à l'appendice du t. I de mon Sainte-Beuve et dans le corps du premier volume de mon livre sur Alfred de Musset.

LA JEUÎtESSK DOREE

et ce qui double leur intérêt, c'est qu'elles se complètent les unes les autres. Mais elles avaient besoin d'être éclairées pour prendre toute leur valeur au regard de ceux qui les liront, et c'est pourquoi je les ai fait suivre de commentaires, de ponraits, de notices, où je me suis efforcé de mettre le plus possible de choses neuves.

Quelque opinion qu'on ait sur elle, on peut dire que la Jeunesse dorée du règne de Louis-Philippe ne ressemble à aucune de ses devancières ou de ses suivantes.

Née, comme l'Enfant du Siècle qui la personnifie mieux que tout autre, au milieu des guerres de i'Empire, elle atteignit sa majorité sans pouvoir dépenser dans les camps l'ardeur et l'enthousiasme dont on l'avait animée et remplie sur les bancs du collège. La France ayant remis l'épée au fourreau, dans les circonstances tragiques que Ton sait, cette jeunesse impatiente, avide de gloire, se rua littéralement dans toutes les carrières que la paix ouvrait devant elle. Elle demanda aux lettres et aux arts les lauriers qu'elle n'avait pu cueillir sur les champs de bataille. Et comme, au bout du compte, l'homme ne vil pas seulement du pain de l'esprit, elle apporta dans ses passions, et notamment dans celles de l'amour, la même ardeur, la même furie que dans ses travaux intellectuels.

sous LOUIS-PHILIPPE

Et personne n'en fut offensé, pas même ceux qui, venus à la religion derrière Fauteur du Génie du C hrislianisme ,auT8Lient dû montrer une sévérité toute janséniste sur le chapitre des mœurs. Il est vrai que Chateaubriand était le premier, sous ce rapport, à donner le mauvais exemple. L'amour n'était pas alors la chose compliquée, hypocrite, qu'il est devenu depuis pour les pharisiens qui chassent en temps prohibé sur ses terres. « Il avait, comme dit Aimée d'Alton, une autre allure qu'à présent. Quand le monde le trouvait excusable » — et nous sommes d'un pays où l'on pardonne tout à l'amour — « il allait jusqu'à le protéger. Lorsqu'on se mêlait d'aimer, rien ne se faisait à demi (i). »

Cela étant, mon devoir était tout tracé. Ayant entrepris de dresser le bilaa du Romantisme dans toutes les parties de son domaine, je ne pouvais me dispenser de faire le compte du bien et du mal dont il est responsable, en même temps que celui du beau et du bien qui doivent être portés à son actif. Toute médaille a son revers, et l'historien digne de ce nom ne doit rien laisser ignorer de ce qui caractérise une époque. Suétone est le complément de Tacite : l'un apporte Texemple, et l'autre la leçon.

(i) Alfred de Musset : Lettres d'amour à Aimée d'Alton, p. 49-

Je proteste donc de toutes mes forces contre ceux qui m'accusent à la légère de sacrifier au g-oût malsain du jour en enquêtant minutieusement sur la vie privée des individus qui ont joué un rôle public. C'est un procès jugé depuis longtemps pour quiconque a le sens critique : l'homme «t l'œuvre étant étroitement unis chez les écrivains de l'école romantique, il est presque impossible de les séparer l'un de l'autre, quand on les étudie à fond. Par conséquent leurs mœurs, bonnes ou mauvaises, relèvent de l'histoire au même titre que leurs ouvrages, et GU moment que ceux-ci sont, la plupart du temps, le reflet de celles-là, je ne vois pas comment on pourrait analyser les uns saîis s'occuper des autres. Non, je ne cherche pas le scandale, mais j'aime avant tout la vérité, et quand le hasard ou la chance fait tomber dans mes mains des documents d'où il peut jaillir un peu plus de lumière, aucune considération ne saurait m'empêcher de les publier. Ma devise est celle de Sainte- Beuve : « le vrai, le vrai seul ». Et je m'y tiens. Tant pis pour ceux que la vérité offense !

Paris, 20 septembre 1910,

ALFRED TATTET

Personne ne s'étonnera, je pense, de trouver le portrait d'Alfred Tattet au seuil de ce livre, étant donné qu'il fut, sous le règ-ne de Louis-Pliilippe, le représentant le plus original de la Jeunesse dorée.

Fils et petit-fils d'agents de change (i) qui avaient fait fortune rue de l'Echiquier, où il naquit le 19 novembre 1809, Alfred Tattet habitait, en i83o, rue Grange-Batelière, l'hôtel que son père avait acheté, sous la Restauration, du marquis de Lillers, ancien chambellan de Napoléon, lequel l'avait acheté de M. Bocher. C'est même à cette circonstance qu'Alfred Tattet dut sa liaison avec Charles et Alfred Bocher — leur père ayant continué d'habiter cet hôtel, après l'avoir vendu (2).

La rue Grange-Batelière n'avait pas alors la même configuration qu'aujourd'hui. Quand on y entrait par la rue du Faubourg-Montmartre, elle faisait

(i) Charles-Frédéric-Guillaume Tattet, grand-père d'Alfred, avait débuté à la banque Perregaux et reçu en don du prenaier Consul une charge d'aî^ent de change le lo juillet 1801. — Son fils, Pierre-Frédéric-Ferdinand, père d'Alfred, fut agent de change du 23 octobre 1817 au 17 septembre iSaS. [Note de M. Eaffène laitet.)

(2) Mémoires de Charles Bocher, i, I, p. 98. — Cet hôtel était situé au n» i5, aujourd'hui n" 12.

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un coude à la hauteur de la rue Rossini actuelle et débouchait, par un second crochet, au lieu et place de la rue Drouot, entre le boulevard Montmartre et le boulevard de Gand. C'était un des principaux centres d'affaires et de plaisirs, depuis qu'on avait transporté l'Opéra, de la rue Richelieu à la rue Le Peletier, c'est-à-dire depuis l'assassinat du duc de Berry (i).

Le n® I delà rue Drouot, autrefois n° i de la rue Grange-Batelière, était occupé par l'hôtel de Gramont qui avait appartenu, vers 1820, à M. Morel de Vindé, l'ami de M. et M"^ Charles, et, quelques années après, à M. Fould, banquier (2).

Aux no^ 3 et 5 était l'hôtel de ChoiseuL l'ancien ministre du roi Louis XV, qu'on avait affecté à la direction et à l'administration de l'Opéra.

Au no 2 était l'hôtel Delaage qui, après avoir été habité par Gabriel Delessert, futur préfet de police, et puis par Foucher-Borel, agent de Louis XVIII pendant l'émigration, devint le siège du Jockey- Club.

La Taglioni habita longtemps au n^ l\,ci Viardot au n° i3. — Enfin, au n° 6, s'élevait l'hôtel d'Auguy où fnt donné, sous le Directoire, le bal fameux des Victimes, et qui, sous l'Empire, fut le

(1) On sait que l'Opéra était situé alors sur l'emplacement du square Louvois actuel.

(a) C'est même au bout du jardin de l'hôtel de Gramont que fut bâti l'Opéra de la rue Le Peletier. Une partie de ce jardin devint alors une double galerie de boutiques qui conduisait du boulevard à la nouvelle salle.

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Cercle des étrangers. C'était encore une maison de jeu sous la monarchie de Juillet ; or, comme Alfred Tatlet demeurait presque en face, il arrivait souvent qu'en sortant de chez lui entre deux vins, les lions et les dandys, ses camarades, allaient s'y faire décaver.

Alfred Tattet avait d'abord recruté ses amis dans l'industrie et la finance. C'étaient les quatre frères Ternaux, Hippolyte et Alfred Mosselman, Feray, Sallandrouze-Lamornaix, Edouard Manuel, les frères Bocher, etc. Mais il était si érudit et si lettré, qu'il éprouva très vite le besoin de se créer des relations dans le monde des arts et des lettres. C'est Arvers, son condisciple de l'intitution Massin, qui se chargea de le présenter à Alfred de Musset. Celui-ci le mit en rapports avec Guttinguer et Roger de Beauvoir, et puis vinrent à la ronde Achille Bouchet, Victor Roqueplan, Alfred Arago, Florimond Levol, Emile de Girardin, Romieu, Sainte-Beuve, d'Alton-Shée et son jeune collègue à la Chambre des pairs, le comte Germain, qui, pour rendre plus attrayantes les réunions delà rue Grange-Batelière, ne trouva rien de mieux que d'y amener sa maîtresse, la sémillante Virginie Déjazet.

Et ici qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse. 11 y a trois ans, quand je publiai les lettres d'amour de Frétillon à Félix Arvers (i), j'ignorais ce détail que m'apprirent depuis les Mémoires de Charles Bocher, et j'insinuai que Félix et Virginie

(i) Voir notre Alfred de Musset, t. I, pp. 227 et sq.

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avaient dû lier connaissance dans quelque maison où Ton faisait la fête. Je ne m'étais pas trompé. Seulement ce n'était ni au Rocher de Cancale, ni au Café de Paris, c'était tout simplement chez Alfred Tattet. Je ne m'étonne donc plus qu'en i834 ce dernier ait emmené Déjazet en Italie.

1 es compagnons de plaisir de la rue Grange- Batelière, suivant en cela l'exemple de leur amphytrioii, avaient pris de bonne heure l'habitude de se repasser leurs maîtresses et de mettre tout en commun, jusqu'à l'argent. Je ne vois guère qu'Alfred de Musset qui, sous ce rapport, ait toujours fait bando à part, encore qu'il ait eu plus d'une fois recours à la bourse de Tattet pour payer ses dettes de jeu. Il faut dire qu'il était capricieux comme une jolie femme et le moins régulier des hommes dans son commerce avec ses amis. Gomme l'écrivait un jour Tattet, on ne le voyait « que dans les grandes joirs ou dans les grandes douleurs », partant, quand il était heureux ou malheureux au jeu ou en amour. Mais il était si séduisant dans son élégance mitive, avec sa tête de Ghérubin et son petit air cavalier, il savai*t être si aimable quand il voulait s'en donner la peine, qu'il était toujours le bienvenu rue Grange-Batelière, à Bury ou à Margency (i). Ces jours-là^ il était bien rare que la

(i) Bury était la maison de campagne de M. Tattet, père; Margcncy, le pavillon de chasse ou de rendez- vous du fils. On menait joyeuse vie dans l'une et dans l'autre. Bury existe encore : il est situé près d'Erniont, dans la vallée de Montmorency.

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Muse ne lui soufflât quelques rimes nouvelles, et lorsque, après une chevauchée en forêt, M^e Tattet, la mère d'Alfred, tendait en souriant son album au jeune poète, elle était à peu près sûre qu'il y coucherait de jolis vers. Les stances désolées de Tristesse lui vinrent de la sorte, en descendant de cheval, et aussi le sonnet suivant que son frère ne voulut jamais faire entrer dans ses œuvres complètes, de peur d'accréditer sans doute la légende fâcheuse qui les lui avait inspirés.

Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe g-uère, Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, Ceux mêmes dout hier j'aurai serré la main Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin.

Ils sont moins mes amis que le verre de vin Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère ; Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,

Est-ce à vous de me faire une telle injustice

Et m'avez-vous si vite à ce point oublié ?

Ah ! ce qui n'est qu'un mal n'en faites pas un vice.

Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice. Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.

Ce qu'il y a de singulier dans ces vers poignants c'est que Musset les composa pour M^^^e Jaubert, sa marraine ; d'où je conclus que M'"® Tattet lui faisait les mêmes reproches. Elle ne Ten aimait pas moins d'ailleurs. Et comment ne l'aurait-elle pas aimé, après tout ce qu'elle savait de lui et tout ce qu'elle en avait entendu dire ? N'est-ce pas à Bury

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qu'il avait lu pour la première fois la Coupe et les lèvres, et cette fleur étincelante de jeunesse et de poésie ne l'avait-il pas ensuite épinglée à la boutonnière de son fils ? Cela remontait à i832. Deux ans plus tard, quand il revint, le cœur saignant, de sa folle équipée de Venise, n'est-ce pas encore à Bury qu'il trouva le réconfort dont il avait si grand besoin ? Il avait tout brisé, tout mis en pièces chez lui, en y rentrant, les bibelots, les gravures et les livres. Alfred Tattet fut assez heureux pour le réconcilier alors avec l'art et la vie, en lui faisant accepter une belle épreuve de la Sainte-Cécile de Raphaël. Ce sont là des chosesqui ne sauraient s'oublier de part ni d'autre. Aussi longtemps après, à Bury encore, Musset s'écriait-il dans une heure d'allégresse :

Qu'il est doux d'être au monde, et quel bien que la vie Tu le disais ce soir par un beau jour d'été. Tu le disais, ami, dans un site enchanté Sur le plus vert coteau de ta foret chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l'herbe fleurie : Et moi, silencieux, courant à ton côté Je laissais au hasard flotter ma rêverie ; Mais dans le fond du cœur je me suis répété :

— Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ; Il est doux d'en user sans crainte et sans soucis ; Il est doux de fêler les dieux de sa jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse. D'avoir vécu trente ans comme Dieu l'a permis. Et, si jeunes encor, d'être de vieux amis.

Cependant, si Musset était l'ami dont Tattet se

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montrait le plus glorieux à juste titre, ce n'était pas celui qui était le plus près de son cœur. Et Musset le savait bien. « Ne m'appelezjamais illustre, lui écrivait-il un jour, vous me feriez regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment appelez-moi votre ami... » (i). Mais Tami préféré de Tattet se nommait Félix Arvers. Lui seul, depuis qu'ils s'étaient rencontrés sur les bancs de l'institution Massin, était dans ses secrets les plus intimes ; lui seul le tutoyait de tous les camarades ; lui seul avait l'oreille et la confiance de ses parents. C'est au point qu'ils lui avaient fait l'honneur de le demander comme parrain de leur fille.

Quand Alfred passait la frontière, et cela lui arrivait chaque fois qu'il enlevait une femme mariée^ c'est Arvers qu'il chargeait de ses intérêts durant son absence. Il voyageait même, pour plus de sûreté, sous son nom et avec son passeport — ce qui faillit lui attirer un jour à Naples une histoire assez désagréable. Mais il n'était pas de ceux qu'on prend sans vert. Il avait un tel aplomb, il était si entraînant et si joyeux, qu'il se tirait de toutes les mauvaises passes. — « Vous, Arvers? allons donc ! j'étais à Massin avec lui, il me semble que je dois le connaître ! — N'empêche, Monsieur, que je suis son cousin germain, voire même que nous nous appelons Félix tous deux !» — Et pendant qu'il roulait dans la voiture d'Hippolyte Mossel-

(i) Lettre du 17 août i838.

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man; pendant que Ternaux, Sallandrouze et Dejean surveillaient les abords du palais de justice, Arvers faisait la navette entre la rue Grande-Batelière et Bnry, et manœuvrait si bien qu'il conjurait les foudres paternelles. Et ne croyez pas qu'il se désintéressait, étant en puissance de femme, des choses et des gens qu'il laissait derrière lui. Il continuait de se tenir au courant de la vie parisienne. Il lisait tous les journaux et toutes les nouveautés littéraires, surtout celles qui étaient signées de ses amis , il s'amusait de tous les bruits du boulevard et du théâtre, car, s'il n'était pas chiche de son encre, il avait dans Guttinguer le correspondant le mieux informé de Paris. Et lorsqu'il revenait d'Allemagne, de Belgique ou d'Italie, avec ou sans la dame de ses pensées, qui restait, enelfet, quelquefois en route, c'est tout juste si Ton ne tuait pas le veau gras à Bury, tant on était heureux de le revoir.

Cette vie désordonnée dura environ douze ans. Mais tout a une fin. Un beau jour on apprit que Tattet se retirait du monde où l'on s'amuse. II avait encore enlevé une femme mariée, mais cette fois pour de bon, j'entends pour en faire sa maîtresse légitime. Par malheur, la dame appartenait, au regard de la loi, à un Allemand de Francfort qui ne voulait point se prêter à la combinaison, au moyen du divorce. En sorte que, après une fugue de plusieurs mois, comme ils ne pouvaient vivre maritalement à Paris sans risquer d'être appré-

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hendés au corps, nos amoureux prirent le parti d'aller se cacher dans la forêt de Fontainebleau. Ce fut un gros événement sur le boulevard deGand. On en parla longtemps chez Tortoni, au Café de Paris, au bal Mabille et chez les Frères- Provençaux. Mais il était pour l'heure si bien enjôlé, dominé, conquis, que rien n'empêcha Tattet de donner suite à son projet de retraite. Et ce fut chez Tami Guttinguer, dans sa maison des Lilas à Gourcelles, que tous les camarades se réunirent au mois de mai i843 pour lui faire leurs adieux. On connaît le beau sonnet que Musset lui dédia à cette occasion :

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir I Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie, Quel que soit le chemin, quel que soit l'avenir, Le seul guide en ce monde est la main d'une amie.

Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie. Mais qu'importe ? L'espoir de vous voir revenir, Me donnera, malgré les dég-oûts de la vie, Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir.

Quelquefois seulement, près de votre maîtresse. Souvenez-vous d'un cœur qui prouva sa noblesse Mieux que l'épervier d'or dont mon casque est armé ;

Qui vous a tout de suite et librement aimé. Dans la force et la fleur de la belle jeunesse, Et qui dort maintenant à tout jamais fermé.

J'ai visité tout récemment, par une belle journée

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d'été, en compagnie de Georges d'Esparbès et d'Aristide Marie, le distingué biographe de Gélestin Nanleuil, la maison dite la Madeleine, où Tattet passa les dernières années de sa vie. Elle est bâtie sur la lisière de la forêt de Fontainebleau, du côté de Samois dont elle dépend, au penchant d'un coteau qui regarde la Seine, presque en face de la petite chartreuse de Valvins où mourut Stéphane Mallarmé.

Cette maison, qui fut à l'origine un simple pavillon de chasse, a une histoire assez intéressante.

Après avoir fait partie du domaine privé du roi Charles X et de la liste civile de Louis-Philippe, elle fut réunie au domaine de l'Etat par un décret du gouYernement provisoire du i8 avril i848. M^® Hamelin, l'ancienne merveilleuse du Directoire devenue la confidente de Chateaubriand, en fut locataire quand elle était encore aux gages de Montrond, cette âme damnée de « Paillasse-Tallejrand », comme elle disait. Berryer l'y visita plus d'une fois en se rendant à sa propriété d'Augerville, et elle y a écrit un certain nombre de lettres extrêmement piquantes que M. André Gayot a eu la bonne fortune de découvrir. M""® Hamelin se plaisait beaucoup à la Madeleine ; elle adorait ce coin de l'Ile-de-France et en parlait avec autant de charme et d'enthousiasme que M""^ de Sévigné décrivant les Rochers :

« Cette nouvelle route, disait-elle le 19 octobre i8/jO,est une suite de Téniers^ c'est la nature verte

encore, mais ivre des vendanges; la vapeur traverse tout, vit avec ces charmants cottages; c'est un million de fois plus joli que tout ce que TAngleterre offre de plus joli, surtout par la variété inouïe des aspects, et ce mot variété n'existe pas dans l'empire britannique, mais ils font bien les traités et paraissent encore plus habiles que Paillasse-Tallejrand. Donc on arrive à Gorbeil,on traverse à l'instant le dernier champ de bataille choisi par Napoléon pour défendre sa France, l'on admire cette admirable position, unique en France, diton, avec laquelle il pouvait reformer son armée, défier l'Europe, puis l'attaquer et la vaincre encore. Raguse donna quittance pour solde et, ma foi, ce compte est bon pour eux.

« Après ce terrible spectacle des plaines d'Essonnes, vous traversez les belles futaies de Fontainebleau et vous voilà à la Madeleine, devant une matelotte ou des perdreaux...

« Nous avons ici un éclat, une fraîcheur, un air vivifiant qui sèche les larmes en caressant les joues. Les soirées surtout sont radieuses, tant la rivière, la lune, la futaie font assaut d'enchantements! 0 belle Patrie ! toi seule étais digne du lumineux passage de Napoléon (i). »

Mise en vente par l'administration des Domaines sous la présidence de Louis-Napoléon, la Madeleine fut adjugée, le 1 3 juin i85i, à Alfred Tattet, qui rhabitait depuis le départ de M™« Hamelin.

(i) Communiqué par M. André Gayot.

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Je ne garantis pas que le paysage soit resté le même, en tout cas j'aperçois sur les coteaux des maisons blanches et rouges qui ne sont pas du temps, et la Madeleine n'avait certainement pas l'aspect bourgeois et lourd qu'elle présente aujourd'hui. Les deux ailes dont elle est flanquée, au lieu d'être plus élevées que la partie centrale du bâtiment, étaient plus basses qu'elle. C'était un pavillon, assez exigu, de style dix-huitième siècle, composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage mansardé, dont la porte, du côté de la forêt, s'ouvrait au ras du sol, et dont les fenêtres, du côté de la Seine, donnaient sur un jardin à la française, encadré de charmilles. Les communs et les écuries étaient dissimulés derrière un rideau d'arbres. Le principal, d'aucuns diraient l'unique agrément de cette maisonnette, était le voisinage de la forêt et le coup d'œil admirable dont on jouit sur la Seine. Elle arrive, à la hauteur de Samoreau, dans un tournant d'une courbe molle, s'attarde à caresser ses berges plates ou bien encore à respirer la fraîcheur que les grands bois répandent sur elle, et puis elle passe, avec un léger froufrou de robe traînante, entre la Madeleine et les hameaux épars de Vulaines et de Valvins, pour se perdre au-dessous de Samois, dans un bruit lointain de guinguettes ou de coups de filets plombés tombant sur l'eau.

C'est évidemment ce ravissant spectacle qui avait enchaîné Tattet à cette rive, car il aimait trop les arts pour ne pas aimer la nature. « Quelle belle

chose, écrivait-il un jour, en contemplant la mer, de la terrasse du chalet de Guttingaer, que d'avoir encore au fond du cœur un petit coin intact qui s'ouvre à ce qui est grand! » Mais il n'était pas homme à se contenter de la vue des choses, il voulait en jouir de toutes les façons, aussi son premier soin fut-il d'embellir l'intérieur de la Madeleine. Les murs étaient à peu près nus, quand il en devint propriétaire; il appela un peintre décorateur qu'il chargea de peindre sur les panneaux blanc et or de son petit salon, dans un encadrement de style Empire, les figures des neuf Muses, afin que, lorsqu'il leur plairait de venir le voir, Arvers, Guttinguer et Musset se crussent chez eux au milieu d'elles.

Mais ils n'attendirent pas qu'il fût installé à la Madeleine pour le visiter à Fontainebleau (i). Ils vinrent le voir souvent, dans les premiers temps surtout, pour l'habituer à sa vie nouvelle. Et nous avons le charmant sixain qu'Alfred de Musset écrivit sur sa carte, le jour de sa première visite à M«»e Alfred Tattet, qui était absente :

Qu'un jeune amour plein de myslère Pardonne à lu vieille amitié.

D'avoir troublé son sanctuaire.

D'une belle âme qui m'est chère Si j'ai jamais eu la moitié Je vous la lègue tout entière.

Que si, à la longue, nos trois poètes espacèrent

(i) Il habita d'abord à Fontainebleau, rue Saint-Honoré, au coia de la rue Royale.

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un peu trop leurs visites, ce ne fut jamais par indifférence; ohl non, ils n'étaient pas de ceux qui laissent pousser l'herbe sur le chemin de Tamitié. Mais Guttinguer n'était plus jeune, quoique toujours vert. Les quatre heures de chemin de fer qu'il y avait de Paris à Fontainebleau, aller et retour, avaient fini par lui peser.^ Sans compter qu'il habitait plus souvent à Saint-Germain qu'à Paris. Et quant à Musset, il avait pour excuse que, lorsqu'il n'était pas au lit, son médecin l'envoyait dans les Vosg-es. Nous avons même quelques lettres de lui, datées de cette époque, qui prouvent que, de loin comme de près, le souvenir de Tattet ne cessait de le poursuivre.

« Oui, mon cher, lui écrivait-il de Mirecourt le 28 mai 1845, je suis dans les Vosg-es, et vous pouvez dire en songeant à moi : « Epinal, Vosges, Epinal », en toute vérité, car, grâce à Tamabilité du préfet et aux avances flatteuses des indigènes, je voltige de-ci et de-là, en attendant que l'eau de Plombières soit chaude. Je suis un papillon de mairies, une joconde d'arrondissement, je dîne avec des principaux de collège et même des inspecteurs généraux, l'unique gendarme des bourgs circonvoisins se découvre devant ma boutonnière, je suis fêlé partout, on m'offre de la bière. Je ne sais pas encore ce qu'en pensent les dames, attendu qu'il n'y en a pas. Çà et là quelques potirons affectent bien la forme humaine, mais c'est une contrefaçon lorraine. J'ai vu à Lagny, près Paris, une

assez jolie maîtresse de poste, et quelques volées de grisettes à Nancy (le hussard y respire).

« Entre tous les pays que j'ai visités, la Champagne partout m'a ravi, ou du moins la moitié de la Champagne. Je ne sais qui Ta surnommée pouilleuse, mais c'était un grand géographe. La langue n'a point d'autre mot, il n'y a point d'équivalent, lorsqu'on regarde avec délices ces belles plaines de sable et de craie, cette nature luxuriante d'échalas, ces oriflammes de toiles de blanchisseuse, et ces habitations charmantes qui saluent le passant en attendant qu'elles tombent, ces clochers pleins d'urbanité qui semblent toujours prêts à ôter leurs toits pour vous faire accueil. Napoléon est inexcusable d'avoir piétiné sur ce beau pays avec ses escadrons crottés ; ce devrait être le théâtre choisi par un romancier d'outre-mer pour une pastorale à la crème : deux amants persécutés, par exemple, se donnent un rendez-vous clandestin au milieu de cette contrée pittoresque. Où trouver un endroit propice pour se dérober aux yeux des jaloux ? Point d'arbres, pas un buisson à six lieues à la ronde; les toiles de blanchisseuse sont à jour. La campagne est plate comme une écuelle; avec une lorgnette de poche on voit depuis la cathédrale de Strasbourg jusqu'à Notre-Dame. Que faire? Ils se couchent à plat ventre dans un sillon parfaitement chauve et se récitent un chapitre de Balzac. Voilà, je crois, une situation.

« Sérieusement parlant, j'aurais mauvaise grâce

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à me moquer de ces braves gens qui me reçoivent à merveille. Je suis ici d'un calme incomparable, chose dont j'avais grand besoin. Si peu que je voie, je vois du nouveau. Ce ne sont pas, du moins, les mêmes bottines, les mêmes tailleurs^ ce sont d'autres Buloz, des Gerdez différents (i),des protesqui ne m'impriment pas, des créanciers à qui je ne dois rien. Ce spectacle innocent me rafraîchit beaucoup. Mon argent se réjouit de m'appartenir. Du reste, je suis d'une sagesse exemplaire.

« Adieu, cher Alfred, présentez mes respects à Madame, d'abord, puis à M. le comte (2), à M^^« Jeanne (3); on me dit que je trouverai à Plombières (si j'y vais) plusieurs genres de sylphides. Si j'y découvre, par hasard, l'objet qui doit me fixer pour la vie, je vous en ferai part sous le sceau du secret avant que tout le monde le sache. Ecrivez-moi à Mirecourt.

« A vous.

« ALFRED DE MUSSET (4)

Au mois de septembre suivant, Musset était de retour à Paris, et voici la nouvelle lettre qu'il adressait à Alfred Tattet;

(i) Gerdez était le caissier de la Revue des Deux-Mondes.

(2) Le comte Andréani, sans doute, qui fut le légataire universel d'Alfred Tattet.

(3) Fille de Tattet.

(4) Cette lettre, que nous a communiquée M. Eugène Tattet, ne figure pas dans la Correspondance d'Alfred de Musset que nous avons publiée en 1907.

i< Merci, mon cher ami, de votre exactitude et de votre obligeance. Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit. Il est clair que la postérité vous bénira.

« Pour ce qui est d'aller vous voir, je n'ose dire que le diable s'en mêle, cela y ressemble pourtant beaucoup. Je viens de finir un tout petitproverbe(i) pour le puissant Buloz, après quoi j'avais noté sur mes tablettes, id est caput meum, que j'irais galoper avec vous. Voilà maintenant que le mari de ma sœur (entre nous soit dit) arrive mercredi, or vous comprenez

Que ma présence en robe est ici nécessaire.

« C'est cependant une chose comique que nous soyons toujours si près l'un de l'autre avec la meilleure envie de nous voir et que nos verres se cassent dès que nous voulons trinquer.

« Je vais faire une nouvelle très courte pour Véron. Je comptais la faire à peu près chez vous. C'eût été facile, attendu que je travaille maintenant à la papa, comme une personne naturelle. Après avoir été une vache enragée, je suis un honnête bœuf dans son sillon. Mais foin ! comme dit Molière.

« J'ai pensé que, ne pouvant partir d'ici cette semaine, je pourrais du moins partir l'autre. Encore foin ! car il est probable que je serai obligé alors d'aller aux répétitions de l'Odéon, et de veiller à

(i) Il faut qu'une porte soit ouverte oufernxée.

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mon fiasco. Tout le monde dit que ce sera charmant, délicieux, etc., etc.. Seul, contre tous, fort du passé, et ne doutant pas de l'avenir, je compte héroïquement sur les pommes cuites (i).

« Ma petite prima dona a décidément une paire d'yeux magnifiques. Elle a dix-neuf ans. La connaissez-vous? Elle a été célèbre sous son vrai nom de Planât, devenu Naptal par manière d'anagramme, au théâtre Gastellane. Que Dieu me préserve de ses jeux, car elle demeure dans ma propre maison, au-dessus de ma tête, c'est beaucoup trop près. Voyez un peu quelle niche du hasard.

« Et donc, pourtant au milieu de tout cela, il faudra que je m'échappe, d'une façon quelconque, et que j'arrive chez vous la bride sur le cou, quand ce ne serait que pour vous demander à déjeuner, et m'en revenir. Vous me donnerez bien quatre œufs sur le plat et une poignée de main. Ainsi je ferai une escapade. Je vous apporterai ce que vous me demandez. Le nom du dessinateur qui doit me dessiner m'est inconnu, attendu que M. Arsène Houssaye, qui m'a fait proposer la chose, a laissé le choix à ma disposition et que je l'ai remis à la sienne ('2).

(( Adieuy cher ami, remerciez Madame de ce que vous m'avez dit d'aimable de sa part et veuil-

(i) On sait que Bocage avait eu l'idée de monter le Caprice et que, pour une cause ou pour une autre, ce projet n'aboutit pas.

I2) Il s'ag-it du portrait de Musset qui parut dans l'Artiste sous la signature de Riffaut.

lez me garder tous deux une petite place au coin de votre feu, que je ne veux cédera personne. <( A vous.

« ALFRED DE MUSSET (l). ))

Mais le diable s'en mêlant, comme il disait, Musset n'occupa désormais que de loin en loin cette place, dont il paraissait si jaloux, au coin du feu de ses amis. D'abord, à quelque temps de là, pour un bon conseil qu'il prit assez mal, il eut une petite querelle avec Tattet, qui jeta du froid dans leurs rapports; puis il tomba malade de nouveauet, à peine remis, il fut accaparé par les répétitions du Caprice, que Buloz s'était avisé de monter à la Comédie, non plus avec les beaux yeux de M^^^ Naptal, mais, ce qui valait infiniment mieux, avec le talent et la grâce incomparables de ]yime Allan, reto'ar de Russie.

On sait que le Caprice alla aux nues (2), malgré les prévisions pessimistes deson auteur. Car, depuis la tentative avortée de Bocage à l'Odéon, Musset était resté convaincu que ce petit chef-d'œuvre ferait four au théâtre. On jugera de la surprise que lui causa son succès, en lisant la lettre que Paul de Musset écrivait à Tattet, quinze jours après la représentation :

(1) Cette lettre m'a été communiquée, comme la précédente, par M. Eugène Tattet.

(a) La première représentation du Caprice eut lieu le 27 novembre 1847. Sur la genèse de cette pièce voir les Lettres d'amour d'Alfred de Musset à Aimée d'Alton, librairie du Mercure de France, 19 10.

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« 12 décembre 1847.

« Mon cher Alfred,

« Mon frère vient d'être malade, et j'en suis convalescent. C'est ce qui nous a empêchés tous deux de vous écrire. Il va bien à présent et fait des projets de travail. Nous verrons s'il se tiendra parole à lui-même. Vous avez bien raison d'appeler alouette rôtie ce qui lui tombe du ciel en ce moment.

« Le succès est complet et durera longtemps. On parle beaucoup de ce charmant petit acte. Tout Paris y passera. Ce garçon-là a un bonheur étonnant ; l'actrice est parfaite et elle apporte au théâtre une grâce aussi nouvelle que celle de la pièce même. Le hasard et les hommes sont aux pieds de mon frère. Il n'a qu'un ennemi, un seul, mais implacable.

« Je comprends parfaitement ce qui a dû se passer dans votre discussion^ quelle en a été la cause et comment votre impatience légitime et vos avis ont été reçus. « J'en ai sur moi copie », comme dit l'Intimé. Mais le personnage a oublié cela, je n'en doute pas, et comme il est actuellement charmant et lui-même, il répondra probablement un de ces jours à M"^« Tattet (i) :

(i) M™» Tattet, pour mettre fin à la brouille des deux amis, avait écrit une gentille lettre à Musset, qui lui avait répondu :

« Madame, je vous demande pardon d'avoir eu un petit accès de sotte susceptibilité. Mais il m'est impossible de le regretter, puisqu'il m'a valu votre charmante et excellente lettre. Je vous supplie d'oublier ce que j'ai pu dire, mais veuillez croire que je n'oublierai pas ce que vous y avez répondu. » {Lettre inédite.)

3o L>^ JEUNESSE DOUÉB

« Lorsque j'aurai le plaisir de vous voir à Paris, je vous dirai aussi entre nous les véritables motifs qui m'ont privé de Tagréable partie dont j'avais fait le projet l'automne dernier. Vous ne les trouverez que trop bons. Mais je ne veux pas pour cela renoncer à aller à Fontainebleau, J'attends ma belle et je la trouverai.

« Je vous plains de toute mon âme d'avoir la goutte et surtout de la suivre des yeux allant d'une jambe à l'autre. Quoique je ne connaisse point cette tristesse détestable, je m'en fais une idée peu agréable et je sympathise avec le patient. Au milieu de ces ennuis bien réels, vos Dieux lares, quoi que vous en disiez par modestie, sont bien précieux et vous en devez bien sentir le prix. Un petit intérieur tranquille et commode, une femme charmante, quelques amis auprès de vous, de jolis enfants, ne sont-ce pas là les mots qu'on retrouve dans toutes les peintures du bonheur? Il n'y a de trop que la goutte, mais elle se lassera d'habiter chez vous et s'en ira ailleurs.

« Il faut que vous veniez à Paris, voir ce gentil Caprice. Mon frère avait envie, la veille de la première représentation, de vous envoyer une loge à Fontainebleau. Depuis que j'ai reçu votre lettre, je regrette bien plus qu'il n'ait pas exécuté cette bonne idée. Si vous venez, arrangeons-nous pour aller au théâtre ensemble. J'aurai du plaisir à voir comme vous jouirez de ce bijou ?

(( Le linceul de brouillard qui nous enveloppe

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n'engage pas beaucoup à chevaucher à travers la forêt ; c'est le tour des campagnards à venir voir leurs amis de la ville.

(( Tout à vous.

« PAUL DE MUSSET (l). ))

Ainsi Alfred Tattet n'avait pas été invité à la première représentation du Caprice! Ne vous pressez pas d'en conclure que Musset boudait encore. Non, puisque son frère vient de nous dire qu'il avait eu envie, la veille, de lui envoyer une loge. Mais évidemment il s'était ravisé, de peur de le déranger pour un four. Et Tattet qui connaissait son homme et ses préventions à ce sujet, avait été si peu froissé de ce qu'il aurait pu considérer comme un manque d'égards, qu'en apprenant le succès du Caprice il avait félicité l'auteur de cette alouette qui lui tombait toute rôtie du ciel.

Ce ne devait pas être la dernière. Dans l'espace de quelques années, Musset vit, en effet, jouer au théâtre trois ou quatre de ses proverbes qui lui furent autant d'alouettes rôties. On pense bien que ses amis en eurent leur part. Il avait souffert trop longtemps de ne pouvoir leur rendre à son gré leurs politesses, pour ne pas se rattraper à présent qu'il était riche, ou du moins qu'il gagnait de l'argent.

Les journaux de l'époque ne soufflent pas mot de certain dîner dm Café de Paris où, sous couleur

(i) Cette lettre a été publiée par M. J. Hanoteau dans le supplément littéraire du Gaulois, du 6 juillet igio.

d'arroser ses nouveaux lauriers (on venait déjouer, dans les salons de Plejel, On ne saurait penser à ^OM^)(i), Musset mit les petits plats dans les grands. Mais Ulric Gutting-uer, qui était de toutes les fêtes, nous a conservé dans ses Mémoires inédits le menu de ce dîner (a) et les noms des convives. Il y avait là, autour du poète des Nuits, la fleur des pois du boulevard de Gand, à savoir : Tattet, Guttinguer, Roger de Beauvoir, Félix Arvers, Chaudesaigues, Véron, d'Alton Shée, Roqueplan, Béquet, Mosselman et Alfred Arag-o. « Les douze apôtres ! » dit Ulric qui, pour notre édification, ajoute : « Il ne manquait que Belg'iojoso, qui avait fui avec l'Amour en Italie. »

On s'en aperçut au Champagne, quand, après les toasts, Roger de Beauvoir, dont la voix grêle était couverte par la fumée du vin, se leva pour chanter un boléro andalou de la composition de Musset. Où Belgiojoso eût triomphé, Roger de Beauvoir ne réussit qu'à faire regretter le prince beau et

(i) Ce proverbe fut joué au profit des pauvres, le 3 mai 1849. {2) Voici le menu de ce dîner.

Potage à la tortue

Truite saumonée essence d'écrevisses

Cailles désossées en caisse

Faisan rôti bardé d'ortolans

Petits pois à la française

Sorbets an marasquin

Fromag'es, et fruits de la saison

Vins :

Johannisberg glacé, Clos Voug-eot, Chypre de la Commandcrie,

Champagne.

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Joyeux. Gela n'empêcha pas les convives de reprendre chaque couplet en chœur.

Voici ce boléro, qui n'a été publié qu'en 1869 dans le Magasin de librairie de l'éditeur Charpentier (i) :

Nous venions de voir le taureau,

Trois g-arçons, trois fillettes.

Sur la pelouse il faisait beau ; Et nous dansions un boléro.

Au son des castagnettes :

Dites-moi, voisin, Si j'ai bonne mine.

Et si ma basquine Va bien, ce matin.

Vous me trouvez la taille fine?...

Ah I ah !

Les filles de Cadix aiment assez cela.

Et nous dansions un boléro.

Un soir, c'était dimanche.

Vers nous s'en vint un hidalgo Cousu d'or, la plume au chapeau, Et le poing sur la hanche :

Si tu veux de moi.

Brune au doux sourire.

Tu n'as qu'à le dire.

Cet or est à toi.

— Passez votre chemin, beau sire...

Ah! ahl Les filles de Cadix n'entendent pas cela.

Et nous dansions un boléro, Au pied de la colline.

Sur le chemin passa Diego, Qui pour tout bien n'a qu'un manteau

(1) Il y était accompagné de la musique de Glapisson, membre de l'Institut. Maurice Clouard ne fait pas mention de cette musique dans sa Bibliographie des œuvres d'Alfred de Musset.

Et qu'une mandoline :

La belle aux yeux doux. Veux-tu qu'à l'église, Demain, te conduise Un amant jaloux?

— Jaloux ! jaloux 1 quelle sottise !

Ah! ah!

Les filles de Cadix craig-nent ce défaut-là.

Le dîner finit sur celte chanson; mais on sait qu'il n'y a pas de belle fête sans lendemain. Avant de se séparer, les « douze apôtres » se donnèrent rendez-vous le dimanche suivant à Fontainebleau, elle jour venu personne ne se fit excuser. Or, voilà qu'au moment de se mettre à table, Guttinguer, qui était superstitieux comme un Breton, quoique Normand, remarqua qu'on était treize, par la grâce de M'"®Tattet, qui présidait, et dit tout haut, moitié riant, moitié sérieux :

— Mes amis, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer : quelqu'un de nous s'en ira cette année.

— Où ça? oiseau de malheur! demanda Roger de Beauvoir.

— C'est une idée, repartit Roqueplan, si Ton tirait le pays au sorti

— Pourvu que ce ne soit pas chez le diable 1 s'écria Musset (i).

Un an après on enterrait Félix Arvers.

Depuis quelque temps il souffrait d'une maladie de la moelle épinière, et, comme s'il avait eu le

(i) Mémoires inédits de Guttinguer.

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pressentiment de sa fin prochaine, Tattet lui écrivait à cette époque :

(( J'apprends des morts de tous les côtés. Hier, c'était M™® Carron qui allait retrouver son homonyme ; c'était cette pauvre M^^ Vallier, cette ancienne amie de la famille; aujourd'hui c'est la mère de Sallandrouze et bien d'autres. Notre tour viendra bientôt sans doute, et c'est pour cela qu'il ne faut pas trop nous perdre de vue, et que je saisirai toutes les occasions qui se présenteront de te presser les mains et de te répéter que je t'aime du fond de mon cœur (i). »

Dans la bouche de Tattet, cette bouffée de sentiment était absolument sincère, et je ne sais rien de plus touchant que les témoignages d'affection qu'il prodigua à Félix Arvers durant les dernières semaines de sa vie. Tant il est vrai que chez les âmes bien nées la débauche n'entame pas le fonds de tendresse.

La perte inopinée de cet ami si cher fit donc un grand vide dans l'existence de Tattet, mais il avait heureusement, pour s'en consoler et le remplir,de beaux enfants et une femme charmante.

Nous avons vu que la goutte, en le privant de l'usage de ses jambes, le retenait souvent à la maison. Il fut un temps où il aurait supporté malaisément cette infirmité. A présent qu'il avait trouvé dans sa femme une autre Sœur Marceline, il prenait son mal en patience.

(i) Lettre du i8 mai 1849.

(( Mon pauvre vieux, mandait-il à Arvers au mois de septembre i85o, je ne suis plus heureux décidément que dans ma maisonnette que je ne quitterai guère plus, à ce que je vois. Fini des voyages et des déplacements ! Cela n'est bon que lorsqu'on estjeune, curieux, avide d'émotions nouvelles et de romantiques aventures. A mon âge, il faut rester dans le nid que l'on s'est fait et ne pas lâcher la proie pour l'ombre, comme le chien de la fable. »

Quand Tattet écrivait ces lignes, il n'avait guère que quarante ans, mais il était plus vieux que son âge, ayant brûlé, comme on dit, la chandelle par les deux bouts. La goutte qui ne pardonne pas, lui fît expier durement ses excès de toute sorte. Il mourut dans d'atroces souffrances, le 4 novembre i856, neuf ans jour pour jour après son père.

C'était le deuxième anneau qui se brisait dans la chaîne de vie de la Jeunesse dorée. Sept mois plus tard, Alfred de Musset rompit le troisième. On connaît son mot : « Tattet m'appelle, je ne tarderai pas à le rejoindre. » Mais ils ne devaient pas reposer dans le même cimetière. Alfred de Musset repose dans la grande nécropole de Paris, qui à certains jours est aussi bruyante que le boulevard. Tattet est enseveli dans le petit cimetière de Samois. « Cache ta vie », dit le sage. Ce joyeux viveur s'est borné à cacher sa tombe, mais il ne pouvait choisir un endroit plus retiré et plus tranquille. On accède à ce petit cimetière, comme aux

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belles maisons de campagne, par une allée ombreuse qui invite à y entrer. C'est vraiment la maison du silence. On n'y entend tout le jour que le chant des oiseaux dans les cyprès, et l'herbe par endroits est si haute, qu'elle assourdit le pas de ceux qui viennent prier.

La tombe d'Alfred Tattet est au bout de la première ailée à droite, au milieu d'un bosquet de fusains taillés aux ciseaux, d'où s'élance une g-rande croix de pierre blanche. Autour de cette croix, disposées en forme d'étoile, se dressent cinq pierres tombales dont une plus petite recouvre le corps d'un enfant. Tattet dort au milieu des siens, comme un bon père de famille, et la façon dont son enfeu est entretenu prouve qu'il y a quelque part des âmes qui gardent pieusement son souvenir.

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