‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 3 sur 96 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

à Félix Anvers.

Brest, 21 octobre i83i.

Oui, mon ami, je viens d'être assez sérieusement malade; maintenant il n'y a plus que de la faiblesse et de la fatigue. Le danger est loin de moi. J'ai été jugé assez mal pour être passablement martyrisé, et, comme distraction, ces messieurs m'ont affublé de sangsues, de sinapismes ou de vésicatoires aux jambes, dont je ne suis point encore libéré. Une fois certaines limites passées, il faut se livrer à ces infâmes médecins : et ici comme partout ils taillent à leur joie dans la chaire humaine. Je vais pourtant aviser bientôt au moyen de les laisser opérer à Brest sans moi. Quand j irai tout à fait bien, je prendrai cette bonne route de Paris. Là-bas on n'est jamais malade, n'est-ce pas ? Tu conçois aisément que je me suis assez peu occupé de politique et de littérature dans ces derniers temps. Mais mon goût va reprendre avec la santé, et nous allons nous retrouver chacun dans notre élément, toi combattant, acteur; moi spectateur, jugeant, les bras croisés. Tu as bien raison de songer à la scène, mon cher ami. Bien souvent, tu le

sais, je t'en ai parlé. C'est une grande et belle carrière que tu as là devant toi. Elle peut réaliser tous les rêves de bonheur et de fortune. Tu auras l'actrice qui jouera ton rôle, si elle est jolie. Tutoucheras de l'argent, si ton drame réussit, ce qui est certain. Te voilà en perspective deux choses fort agréables assurément. Je ne parle point de la gloire, mot creux quand il n'y a pas d'argent avec, mais qui cependant chatouille assez agréablement l'amour-propre. Et puis, c'est quelque chose de dire aux auteurs dramatiques : «Faites-moi place, j'ai vingt-quatre ans, n'importe, faites-moi place ! » P'.t l'on marche de pair avec ces gens-là, si l'on tient enfin à quelque chose.

Je ne serai bien heureux, je te l'ai dit cent fois, que lorsque j'aurai applaudi à un beau succès de mon ami Arvers, et quand, dans ses moments perdus, il pourra me faire les articles de Jules Janin dans les Débats. Voilà ta vie, à toi, garçon spirituel s'il en fut : il faut nous faire rire, mais il faut te faire bien payer. A propos de J. J., dis-moi donc s'ily a raccommodement entre lui et V. H. (i). Ce dernier l'a traité devant nous, certain jour, comme il le méritait, mais l'autre a fait un

(i) Se rappeler la lettre que Victor Hugo écrivait à Sainte-Beuve le 2 novembre 182g :

« Hélas 1 mon pauvre ami, hors vos lettres, il ne m'est guère venu de joie du dehors depuis trois semaines. Tout s'assombrit autour de nous. Nous voilà revenus comme à nos premiers jours de lutte et de combat. Ces misérables Janin et Latouche, postés dans tous les journaux, épandent de là leur envie et leur rage et leur haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos rang's au moment décisif. La vieille école qui ne soufflait plus a repris l'offensive. Un orage terrible s'amonccle sur moi, et la haine de tout ce bas journalisme est telle, qu'on ne me tient plus compte de rien. Othello a réussi cependant, non avec fureur, mais autant qu'il le pouvait, et grâce à nous... )>

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article sur Marion, qui a dû lui valoir des remerciements. Il était, en effet, tout à la louange de l'auteur de Hernani. Le pauvre H[ug'o] a dans ce moment un procès bien désagréable : tout le monde sait maintenant, et cela peut le contrarier, que les Orientales n'ont été vendues que i.5oo francs, que la moitié de l'édition se trouve encore chez l'éditeur. On aime assez à laver son linge sale en famille (i ).

Que devient Musset? Le rencontres-tu ? Travaille-t-il ou joue-t-il? Est-il enfin décidé à se perdre et ne devonsnous plus compter sur son avenir qui promettait d'être si beau? C'est vraiment un bien grand malheur (2).

Paul Foucher ne va-t-il pas publier un volume? J'espère que nous les aurons tous cet hiver. F vous de

moi, mes bons amis, pourvu que vous m'amusiez, je n'en demande pas davantage. Je ne paie pas les déjeuners que vous mangerez rue Grange-Batelière. Sainte-Beuve doit avoir terminé le fameux roman dont Guttinguer lui a donné les matériaux (3). C'est la vie amoureuse de ce dernier et ses grandes aventures qui lui ont brisé le cœur. Levol accouche-t-il de son drame? faudra-t-il employer les forceps pour lui tirer le dénouement de son v^acte? Quel pauvre garçon! Nous sommes en froid, me dis-tu. Bien vite il redeviendra mon ami intime : quelques mots de flatterie sur son compte suffiront. Bonhomme qui vit bien heureux puisque toujours il se caresse. Je récris à Guttinguer pour savoir s'il est encore en vie.

(i) Cf. le Romantisme et l'Editeur Renduel, par Ad. Jullien, pour les traités de V. Hugo avec ses éditeurs.

(2) Ce que faisait Musset? il travaillait. On n'a pour s'en rendre compte qu'à ouvrir le volume de ses Premières poésies : on y trouvera, sous la date de i83i, tout un charmant bouquet dont Suzon^ les Vœux stériles, Octave et les Secrètes pensées de Rafaël.

[3] Arthur.

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Adieu. Bientôt nous laisserons-là ce vilain mot. A toi. Ma garde-malade te dit bien des choses.

ALFRED TATTET

P. S. — Dis-moi donc sur quels siècles tu travailles. Est-il possible que tu aies trouvé quelque chose àBury? C'est vraiment une bonne fortune. Ces choses-là n'arrivent qu'à toi...

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