‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 5 sur 96 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

à Félix Arvers.

Brest, 24 août [i832].

Ah ! mon ami, tu te brouilles avec les miens ! Prends garde, c'est un coup d'Etat et qui n'est point du tout dans tes intérêts. Je m'étonne qu'en profond politique tu ne te sois pas ménagé cette intelligence dans la place ; mais à quel sujet vous êtes-vous fâchés ? L'avais-tu chargée de la néo;"ociation près de sa fille sans la payer d'avance ? A-t-elle trouvé une lettre de toi ? Aurais-tu voulu entrer dans sa chambre et dans le lit de la malade et forcer ainsi toutes ses portes sans le consentement maternel ? Donne-moi donc sur tout cela quelques détails qui ne peuvent manquer d'être fort amusants. Cécile et Henry ont-ils eu connaissance de la scène, et qu'en disent-ils ?

On m'écrivait cependant que tes affaires marchaient grand train et que tu donnais le bras dans la rue à une fort jolie femme. Raconte-moi ce qui s'est passé, je t'en prie : pour moi qui connais Tintérieur de la sainte famille, la chose est beaucoup plus intéressante que pour un autre. Tu ne me parles pas non plus du voyage des deux Bocher (i). Gomment vont-ils faire pour quitter leur tante Bidois ? — M'as-tu fait rire avec ce mot, bon Dieu I

Ce que tu m'as dit de L... m'afflige profondément. Elle était déjà pourtant d'une très belle laideur. J'ai été

(i) Edouard et Charles.

sous LOUIS-PHILIPPE 4?

favorisé, moi, dans mes amours. Heureusement que nous serons deux pour nous consoler, et puis nous n'irons que la nuit, et nous aurons bien soin d'appeler à notre aide les chères illusions... oui, mais quel réveil !

Le Corsaire disait dernièrement que, de Paris, le nez de M. d'Arg"oult (i) irait à Toulon recevoir les obélisques de Luxor. Celui de L... est bien capable d'en faire autant. Mais j'y pense, à quoi pourra-t-il nous servir, ce vaste et respectable nez? Parbleu, à nous cacher si le mari vient. — Enfin, ta pièce sera jouée, imprimée, c'est à merveille. Paie sans mot dire le petit impôt qu'on lève sur toi... tu t'en veng-eras plus tard, et tu t'en feras payer aussi. — Ne crains rien du mutilé (2), il ne violera pas ta jeune fille et ne la dévirginera pas, — et puis, s'il l'embrasse, ses baisers ne seront pas de la boue j'imag-ine; ainsi, rassure-toi. A vous deux Saintine, maintenant^ vous ferez peut être quelque chose. Aléa jacta est! et marchons. Veux-tu m'expliquer pourquoi Leclercq (3), dans Jean-Bart (4), a pris le rôle que devait jouer Joly ? N'est-ce pas celui-là qu'elle apprenait de notre temps ?

Mon ami, si tu avais l'intention de venir me trouver ici et de passer les deux mois que mes parents veulent encore exiger de moi, je pourrais ne pas me plaindre de rester à Brest. Mais seul, sans distractions et sans plaisirs d'aucune espèce, il y a barbarie à vouloir me tenir aussi long-temps loin de toutes les personnes qui me sont chères. Sans l'amour du travail, qui m'est revenu et qui seul me soutient, je ne sais pas ce que je serais

(i) Ancien ministre de l'Intérieur.

(a) C'est le titre d'une pièce de Saintine.

(3) Actrice du Vaudeville.

(4) Je ndi pu découvrir le nom de l'auteur de cette pièce.

devenu, mais d'un instant à l'autre cet amour peut me fuir. Je ne suis constant qu'en amitié, moi, et si je me trouve sans ma g'rande et unique ressource, il faudra m'aller jeter à la mer. Mais comme il en coûte toujours pour prendre une telle résolution, je commencerai par me faire conduire à Paris. J'ai maintenant retiré tout le bien que j'attendais de l'absence. Mon court exil a suffi pour me rendre plus froid et plus calme, pour donner les meilleures idées du monde que je suis très disposé à mettre à profit, pour me placer dans les mains une plume et des livres que je n'avais ni tenus ni ouverts pendant plusieurs mois, ce qui ne m'arrivera plus, j'espère; enfin, pour me faire goûter le bonheur d'être avec ses parents et ses amis, bonheur que l'on ne sent bien que lorsqu'on est éloig^né d'eux. — Làdessus je t'embrasse et te dis encore une fois que je t'aime de tout cœur. »

« A toi,

(( ALFRED

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