DEUXIEME LETTRE
à Félix A ruer s.
Brest, 17 juillet iSSa.
Je te connais, vilain homme, et si je ne t'écrivais le premier, tu serais capable de me laisser dans ma solitude, sans me donner de tes nouvelles. Eh bien, à quand levojag-e? fais-tu tes adieux et tes paquets? dois-je te voir bientôt ? et avant tout cela ta pièce, qu'est-elle devenue ? te jouera- t-on bientôt ou ne te jouera-t-on pas? M. Dormeuil (car c'est ainsi que cela se prononce) peut très bien s'être racccommodé avec Bidard et les Garbonari. Mets-toi donc au courant de tout ce qui se passe, et Henri Lloyd(i), que devientil ? Je compte bien écrire au sujet de cette fameuse affaire dans laquelle je ne pouvais rien avec la meilleure volonté du monde. Je ne dois pas faire pour les autres ce que je n'ai pas fait pour moi. — Et Joly (2), est-elle toujours triste et mélancolique ? est-ce toujours une
(1) Fils d'un ancien banquier.
(2) Actrice du Vaudeville.
sous LOUIS-PHILIPPE 4^
délicieuse vigriette d'Alfred ou Tony Johannot? Je m'ennuie déjà à périr: si tu ne viensici, j'irai te voir à Paris, moi. A propos, un incident assez plaisanta rompu l'uniformité de notre voyage. D'honnêtes soldats-citoyens ne se sont pas contentés de mon passeport. Celui de M. Dosne n'était pas non plus très en règ-le. Aussi nous a-t-on flanqués de quatre g-ardes nationaux, avec ordre de tirer sur le postillon s'il allait au trot. Et le postillon de trembler de tous ses membres, et nous de rire comme des fous (i). Enfin, après avoir été au pas pendant deux lieues (c'était la nuit heureusement), nous nous sommes expliqués avec des gendarmes fort polis, et l'on nous a laissé continuer notre route très tranquillement. N'aie jamais affaire, jet'en conjure, aux héros citoyens. Ces pauvres gens, à qui l'on fait monter la garde jour et nuit, sont comme des chasseurs qui n'ont rien pris pendant deux jours : ils tombent sur de pauvres innocents, faute de coupables, et n'ayant pu tuer des perdrix, se vengent sur les moineaux francs.
Mais aussi, me diras-tu, pourquoi rien ne tombe-t-il dans leurs filets ? pourquoi sont-ils toujours décavés à la bouillotte ? — As-tu vu ma bonne mère ? est-elle bien heureuse de mon départ ? — Et X... autre femme qui m'aime, se porte-t-elle bien et s'ennuie-t-elle beaucoup?
Ecris-moi vite ; pour moi, je t'en dirai plus long un autre jour. Adieu.
A toi de cœur,
ALFRED
ji) C'était la descente de la duchesse de Berry en Vendée et la levée d'armes qui s'en était suivie parmi les royalistes de la région, qui mettaient ainsi en Bretagne la garde civique sur pied.