C2 LA JEUNESSE DORÉE
ture heurtée, les mœurs à part, la vie de chroniques; et j'aime la Basse-Bretagne, je Faime avec passion parce que Paris, Vienne, Milan, Berlin, Londres, Pétersbourg-, tout cela se ressemble, et que la Basse-Bretag-nene ressemble à rien. Et puis j'entends ici une langue qui peut m'être utile. Que je parle anglais, allemand, italien dans un lieu public, je serai compris par un passant. Nous voilà deux : nous parlons bas-breton, à Venise, à Canton à Amsterdam, à Madrid; qui nous comprendra ? « J'arrive aux luttes. Vienne un voyageur de Paris; que sa calèche se brise à Bannalec, entre QuimperJé et Ouimper ; qu'il soit heureusement forcé de demander l'hospitalité à l'aimable juge de paix du lieu, et que ce soit un jour de luttes ; oh î mais que le voyageur soit un homme fort, non quelque républicain à idées rudes, à systèmes posés, mais un curieux des exceptions actuelles qui s'est nourri de Froissard tout à la fois et d'Homère... Homère, le voilà ! c'est une page de VOdijssée qui va se traduire ici. Approche, voyageur; vois-tu ces six mille hommes, jeunes, vieux, enfants, femmes, électeurs membres de conseils municipaux; c'est le peuple français, à qui ses droits sont bien connus, pour qui l'on réclame le suffrage universel comme chose sans laquelle il ne saurait vivre ? Vois-tu cet homme qui met son chapeau devant ses yeux, et qui brandit un large fouet de poste? celui-là va être logique bien autrement que nos publicistes. Ses coups sont impartiaux; il
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frappe, taille, blesse, écorche une joue, arrache un œil : personne ne dit mot; la foule s'écarte, se renverse, se roule et s'escalade; le cercle s'agrandit : la lutte sera belle, et si le fouet n'avait pas fait son jeu, personne ne verrait ; or il faut voir : vive le fouet ! Allez essayer le fouet à une fête des Champs- Elvsées et vous me direz ensuite si c'est le même peuple français qui habite le département de la Seine et celui du Finistère. Quand sera-t-il possible de trouver six mois pour s'occuper exclusivement de rOuest?
(( Ces luttes sont importantes. Une vaste prairie sert ordinairement d'arène. Au milieu se couchent les juges du camp : le maire de la commune, un notaire, quelque lutteur émérite et les croquants de l'endroit. Les gages sont là près d'eux; c'est un mouton, un mouchoir, ou de l'argent réparti en petites sommes. Vous croiriez voir une cour d'assises, à la gravité de l'introduction. Le tambour se tient prêt; on entend un roulement : la lutte va commencer. Ouel silence ! »
Suit la description de la lutte au fouet. N'est-il pas vrai que cette page écrite de verve est d'un homme qui a lu, qui sait voir et qui sait rendre? Mais elle trahit avant tout le Parisien amusé par le pittor^esque et la nouveauté des choses qu'il a sous les yeux. Et tout le long de son récit le souspréfet de Ouimperlé se souvient qu'il est de Paris. Lisez plutôt cette digression finale :
« Oui n'a pas reçu dans la vie de ces nouvelles
2C4 LA JEUNESSE UORKi:
inattendues dont le bonheur vous terrasse? Quel jeune homme, après des nuits ruineuses, n'a pas battu de fous entrechats dans une mansarde, en décachetant la lettre paternelle qui lui envoyait prématurément un mandat sur le banquier? Avez-vous perdu le souvenir du coup lancé à votre jeune âme par la première lettre de femme que vous avez reçue, parfumée ou non, avec ou sans orthographe portée par un chasseur ou par une fruitière? N'oubliez pas non plus le double louis retrouvé dans votre commode au milieu de chemises, de cols et de protêts, par un jour de partie fine où votre bourse était à sec... Quelle joie! Ces divers sentiments, il est impossible de ne pas les éprouver en écoutant Mathurin (le barde bas-breton) lorsque de Paris on tombe à Quimperlé, pour peu qu'on ait d'imagination et qu'on soit entré à la salle Favart. »
Pour peu!... Romieu était modeste: il suffit d'avoir lu son Ere des Césars et son Spectre rouge pour savoir qu'il avait beaucoup d'imagination. Quant à la salle Favart, personne ne la connaissait mieux que lui. Je ne m'étonne donc pas qu'il ne soit resté que trois ans à Quimperlé. Qu'y aurait-il fait plus longtemps? Véron le comprit si bien qu'il le fit nommer, en i833^ préfet de Périgueux. Il y demeura onze ans. C'était un peu long pour un boulevardier de sa trempe, d'autant qu'en ce temps-là il n'y avait pas de chemins de fer. Mais comme il était doublé d'un parfait gourmand, il
sous LOUIS-PHILIPPE
se rabattit sur la table, qui est très bonne en Périgord. Enfin on Tenvoya à Chaumont. Il y était, en i844> quand il enleva la reine Pomaré. On sait ce que parler veut dire : enlèvement a ici le sens de conquête. Romieu n'eut qu'à ouvrir la bouche, pour que la reine Pomaré se déclarât vaincue. Il avait si belle tournure, il était si spirituel et tournait si joliment le couplet ! Ses amis seuls lui connaissaient ce talent qu'il convient d'ajouter aux autres. Mais le jour où la presse répandit le bruit qu'il était l'auteur de la chanson qui courait tout Paris sur la reine Pomaré — la vraie — il n'y eut qu'une voix sur le boulevard, c'est qu'il était digne de remplacer à THôtel-de- Ville de Paris Rambuteau, surnommé par Tattet le Grand-Butor, parce qu'il l'avait fait descendre de la garde nationale à cheval dans la garde nationale à pied — pour le punir de lui avoir pris sa maîtresse. Voici cette chanson:
GUITARJS POLYNÉSIENNE
Air du Fou de Tolède
Elle aimait trop l'anglais, c'est ce qui Va tuée.
(Orientale taïlienne)
La Pomaré, sur le pont du navire
Le Basilic, De ses deux poing-s cog-ne en guise de lyre
Les mâts du brick.
Rien n'amortit de sa douleur touchante
Le contre-coup.
Et jour et nuit la pauvre reine chante :
« Buvons un coup ! »
Oh ! si j'avais mon roi dans ma cabine,
Qu'avec plaisir Pour me calmer, je lui romprais Téchine î
Mais vain désir !
Le Commodore est là seul qui me guette :
Vieux cantaloup !
J'en suis réduite à casser mon assiette.
Buvons un coup !
J'avais des chefs sans bottes ni moustaches,
Gens assez laids ; J'avais des bœufs, des cochons gras, des vaches
Et des Ang-lais.
Des bois dont l'ombre à mon âme sensible
Plaisait beaucoup ; J'ai tout perdu, jusqu'à ma vieille Bible. . .
Buvons un coup !
Sur les {jazoos et les g-rèves désertes
Après dîner, J'allais, avec les midschipmen alertes
Folichonner.
Mon adoré me suivait à la piste
A pas de loup.
Ce souvenir rend mon àme si triste !
Buvons un coup !
Sais-je, mon Dieu, si ta face est harg-neuse.
Ton nez camard, Ton ventre épais et ta jambe cagneuse,
0 mon Priichard !
Mais je sais trop que ton œil louche et tendre
Me suit partout, Puisqu'un moyen, un seul, peut m'en défendre :
Buvons un coup!
Tout pâle un jour, pour la plage lointaine
Il s'est sauvé, Me laissant là, comme une Madeleine
Sur le pavé.
Au saint apôtre on voulait, comme traître,
sous LOUIS-PHILIPPE 2%^
Serrer le cou.
J'en tremble eucore... hélas! pour me remeltre Buvons un coup!
Song-e, a-t-il dit, songe aux leçons du prêche.
Ce sont mes vœux.
Puis il partit emportant une mèche
De mes cheveux .
Je l'arrêtais par de douces paroles;
Lui tout à coup Dit, en jurant : k Les Français sont des drôles.
Buvons un coup ! »
Pour égayer mes douloureux sourires,
0 dig'ne Anglais!
Il m'a promis qu'avec vingt gros navires
Pleins de boulets Il reviendrait chasser Bruat l'infâme;
J'y tiens beaucoup.
Mais d'ici là, que faire? pauvre femme!
Buvons un coup I
Et cet Essai de poésie polynésienne était sig-né : Un marin de la station.
Le ministère ne pouvait pas évidemment laisser moisir à Ghaumont le fonctionnaire qui venait de s'illustrer par ces couplets spirituels. Il ne pouvait pas non plus, sans dépasser la mesure, le nommer à la place de Rarabuteau. Romieu fut donc envoyé à Tours.
On ne dit pas ce que pensa de cet avancement la reine Pomaré — celle de Mabille, — mais elle ne semble pas en avoir profité beaucoup I Je crois même qu'elle perdit sensiblement au change, et que Romieu obligé de s'observer davantage, la sacrifia aux nymphes de la Loire. Ce qu'il y a de sûr, c'est
que les événements politiques ne tardèrent pas à troubler leur position réciproque. La Révolution de i848, en révoquant Romieu, ébranla fortement le crédit de la reine Pomaré. On dansait encore à Mabille, mais plus avec le même entrain; il arriva même un moment où l'on ne dansa plus du tout (i).
Cependant Tempire releva les affaires de Romieu. Gomme il était de ceux qui avaient fait une propagande enragée pour le prince Louis-Napoléon, il fut nommé, en i852, directeur des Beaux-Arts! Mais la guerre de Crimée lui ayant pris son fils, il mourut de chagrin peu de temps après.
Quant à la reine Pomaré, elle eut le sort de presque toutes les reines de son espèce. Après avoir été la coqueluche de Paris, elle retomba dans l'obscurité d'où elle était sortie, et elle finit dans la misère.
(i) Guttinguer écrivait alors :
<c En France, la danse a, comme la chanson, suivi les phases de la politique et l'esprit des temps. Elle fut menuet sous Louis XIV, bourrée sous Louis XV, ronde et carmagnole sous Robespierre, sauteuse sous le Directoire, gavotte et ballet sous l'Empire, rien sous la Restauration qu'un repos animé, cotillon à la veille de i83o. Nous en sommes à la polka plus ou moins échevelée. — Qu'est-ce qui nous attend? La papillonne peut-être ou la régente '? Oui vivra dansera. (Pensées, opinions et souvenirs d'un campagnard, i vol. in-i8, chez Dauvin et Fontaine, i848.)