LA DU MAINE
Y avait dix filles dans un pré {bis)y
Y avait Fine, y avait Mine,
Y avait Guilmelte et Martine
Ah ! ah 1 Catherinette, aussi Catherine.
Y avait la jeune Suzon
Et la duchesse de Moolbazon.
Y avait sœur Hélène
Ah ! ah !
Et aussi la Du Maine 1
Le fils du roi passa par là {bis).
Salut à Fine, salut à Mine, Salut à Guiltnelte et Martine
Ahl ah !
Embrasse la Du Maine.
Leur donne à chacune un bouquet (bis) Une rose à Fine, une rose à Mine, Une rose à Guilmelte, à Martine,
Ah! ah !
Un œillet à la Du Maine
Leur donne chacune un enfant :
Une fille à Mine, une fille à Fine, Une fille à Guilmette, à Martine,
Ah 1 ah !
Un garçon à la Du Maine.
Leur promet de les épouser {bis)f Promet à Fine, promet à Mine, Promet à Guilmette, à Martine,
Ah ! ah 1 Epousa la Du Maine.
Cette jolie chanson parut dans le Courrier de
sous LOUIS-PHILIPPE 2r53
Campagne à\x Globe^le 17 septembre i844-Gultinguer la faisait suivre des réflexions suivantes : « Elle doit certainement se trouver dans quelque recueil du g-rand siècle , et la Bibliothèque royale doit la posséder. Nous avons consulté notre savant ami A. T. [Alfred Tattet], qui y a jeté sa langue au chien. Cet œillet à la Du Maine le déroute entièrement. Pourquoi un œillet plutôt qu'une rose? Serait-ce que les roses font concevoir les filles et les œillets les g-arçons ? »
Je suis aussi embarrassé que Tattet pour répondre à Gutting-uer, n'ayant aucune idée de la vertu des fleurs en matière de conception. Mais que cette chanson vise ou non l'intrig-ante qui eut deux garçons du bâtard de Louis XIV et de la Montespan, je la croirais plutôt du dix-huitième siècle. D'abord elle ne figure dans aucun des recueils de chansons du siècle de Louis XIV qui sont à la Bibliothèque nationale (i). Ensuite je lui trouve un tour d'esprit,
(i) Dans le Chansonnier historique du XVIII'^- siècle (Recueil Glérambault-Maurepas) publié par M. Emile Raunié, je n'ai trouvé que quelques couplets sur la Duchesse du Maine, dont ceux-ci :
T. II. — Les Scandales du Temps (p. 62) Qu'à du Maine, laide et nabote, Un Malézieu lève la cotte (a), Le marché pour tons deux est bon ; Mais que de Polignac n'en bouge (6) Et couche avec cet embryon.
C'est faire honte au chapeau rouge.
(a) Nlcoîas de Malézieu (1650-1727), membre de l'Académie fiançaise. précepteur du duc du Maine quile nomma chincelier delà principauté duDoubs.
(6) En 1718, Madame écrivait : a L'amant tenant de M"» du Maine esi le cardinal de Polignac, mais elle en a encore beaucoup d'autres, le premier président et même des drôles.
une légèreté, une grâce, que n^ont pas les chansons de ce temps. Gultinguer disait qu'il Tavait entendu chanter aux environs d'Honfleur par une femme du pays. Cela ne prouve rien quant à ses origines. En tout cas elle sent plus la ruelle parisienne que le terroir normand.
LA REINE POxAIARE
Elle était Normande, comme la Dame aux camélias, et d'Alençon, comme la Vieille fille de Balzac (i).
Epigramme sur la Duchesse du Maine (p. loo)
Ce grand air, ce souris charmant
Orné de badinage, Du Maine, cet empressement
Nous fait voir qu'à votre âge Vous voulez donner de l'amour ;
Mais qui pourrait en prendre Serait un héros dans ce jour
Plus brave qu'Alexandre.
Noëls de l'année 171 7 (p. 290).
La petite du I\Iaine Se rend près du poupon, Son cardinal la mène, Disant d'un grave ton :
Si nous nous admirons, ce n'est pas sans justice, Faisant vers et chansons.
Puis je vous fais cela Par droit de bénéfice.
(i) Elle naquit dans cette ville, le ag février 182*.
sous LOUIS-PHILIPPE 255
Elle s'appelait Méloïse-Marie Serg-ent et était née de parents pauvres qui, d'après une légende que je n'ai pu vérifier, auraient eu certaines attaches à la famille du maréchal Oudinot.
Elle n'était pas belle, mais plus jolie que laide à ce que raconte Céleste Mog^ador, qui en était un peu jalouse (i).
Elle pouvait avoir cinq pieds. Sa taille était courte, sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes, mais elle portait fièrement la tête. Ses cheveux étaient d'un noir de jais, elle se coiffait avec des bandeaux plats, et ses sourcils en accent circonflexe se rejoignaient au milieu d'un front bas — ce qui lui donnait un air dur. Avec cela de grands yeux noirs au regard vague, un nez à la Roxelane et une bouche dédaigneuse et sensuelle. C'était plus qu'il n'en fallait pour attirer l'attention; dès qu'elle souriait, sa figure prenait un charme irrésistible.
On ne sait rien sur sa jeunesse. Venue à Paris, comme tant d'autres, en quête d'une position sociale, elle eut le malheur d'y rencontrer un homme de son pays qui la débaucha et la jeta ensuite sur le pavé. Elle se mit alors à fréquenter la Grande-Chaumière, Valentino, Mabiile, Idalie, tous les endroits plus ou moins mal famés où Ton dansait. Comme elle dansait bien, on la remarqua. Céleste Mogador lui fit plus d'une fois vis-à-vis dans les quadrilles. Quand éclata l'affaire Pritchard, un débardeur lui ayant trouvé quelque ressemblance avec la reine
(i) Mémoires de ta comtesse de Chabrillan, t. II.
Pomaré, on lui donna ce surnom qui lui resta. Et c'est ainsi qu*elle devint célèbre du jour au lendemain parla grâce d'un sobriquet et le fait du hasard. Mais il faut lui rendre cette justice que, de l'heure où elle se sentit portée sur les ailes de la renommée, elle se piqua d'honneur et se surpassa comme danseuse.
Les journaux de i8/i4 sont pleins d'elle et la célèbrent sur tous les tons.
« La lionne du jour, écrivait M. de Boigne dans le Constitutionnel d\i 9 juin, la tigresse qui s'est appropriée la vogue passée de Caroline et Mousqueton, la reine Pomaré doit exécuter la polka! On fait cercle, on se presse, on se coudoie, pour voir polker la reine Pomaré. D'où vient à cette intéressante polkiste ce royal sobriquet ? Peu importe ; elle danse au milieu des bravos et des trépignements. Ses abandons de tète ne sont pas toujours d'un goût irréprochable; ses airs penchés seraient peut-être blâmés par le classique et sévère Cellarius; mais chez M. Mabille on apprécie beaucoup la désinvolture et les grâces un peu risquées. Après la polka viennent les valses et les contre-danses dites mabiliennes. Chacune a sa petite part de succès, mais tous les honneurs de la soirée sont pour la reine Pomaré. Quelques rivales anonymes voudraient en vain la détrôner, sa royauté repose sur le talent, elle est inattaquable. »
Et de quoi était fait son talent ? C'est assez difficile à définir. Si l'on s'en rapporte à Théophile
La Reine POMARE
d'après une lithographie.
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Gautier qui lui consacra presque tout un feuilleton (i), elle devait une partie de son succès à son arrangement. Gomme toutes les vraies comédiennes, elle savait faire valoir ses avantag-es physiques. Elle apportait dans sa toilette un goût sauvage qui justifiait le surnom qu'on lui avait donné. Elle était habituellement vêtue de blanc et de noir, les poi^ gnets chargés de bracelets bizarres, le col entouré de bijoux fantastiques. Et ce qui achevait de la distinguer entre toutes, c'est qu'elle ne faisait jamais vis-à-vis. Elle dansait seule, et quand elle dansait, les polkistes les plus effrénés s'arrêtaient et admiraient en silence. Sa danse était, en effet, très remarquable. Sans avoir aucune instruction chorégraphique, elle composait des pas, inventait des attitudes et des temps qui n'étaient pas dénués de grâce et d'originalité. En un mot, sa polka tenait du cancan; aussi, dans la bohème Favait-on baptisée Kankanka (2). Elle avait tout ce qui manquait aux danseuses de profession, mais il lui manquait tout ce qu'avaient ces dernières. Et elle en avait parfaitement conscience. Aussi, dit Théophile Gautier, était-elle travaillée d'une sourde ambition. Sachant que la gloire est fugitive et qu'il ne reste rien d'un pas dessiné sur le sable, son plus cher désir était « de monter une seule fois sur un théâtre, de fixer la chose et de disparaître ».
Hélas! il était dans sa destinée de disparaître
(1) La Presse, du 26 août 1844.
(2) Le Charivari, du a mars i844.
sans laisser dans Fart chorégraphique la marque, le dessin de son pas. Elle avait beau réunira la fois la précision de Fanny Elssler, la grâce de Marie Taglioni, l'agacerie mutine de M™® de Montessu, — posséder ce qui ne se trouvait en aucune d'elles : de la désinvolture sans affectation, de la lascivité sans impudeur, — mettre dans son jeu de la passion vraie, sentie, communicative, elle ne fut jamais qu'une étoile de bal public; elle a emporté son secret avec elle^ et si son nom demeure attaché à l'histoire de Mabille,on peut dire qu'autant en emporte le vent.
Gela n'empêcha pas, d'ailleurs, Théodore de Banville de la mettre, en beaux vers, au-dessus de toutes ses rivales :
Amour de bas-reliefs, ô muses et bacchantes Qui sur l'Ida nocturne, au bruit d'un tambourin, Les fronts échevelés en tresses provocanles. Dansiez en agitant vos crotales d'airain !
Vous, plus belles déjà que ces filles du Pinde, Bayadères d'ébène aux bras purs et nerveux, Oui bondissez sans bruit sur les tapis de llnde, Avec des sequins d'or passés dans vos cbeveux !
Elssler, Taglioni, Carlotta, sœurs divines, Aux corselets de guêpe, aux regards de houri, Qui fouliez, en quittant le carton des colliaes, Le splendide outremer d'un ciel de Cicéri 1
O reines du ballet, toutes les trois si belles Qu'un Homère ébloui fera nymphes d'un jour, Ce n'est plus vous la danse, allons, coupez vos ailes, Eteignez vos regards ; ce n'est plus vous l'amour.
C'est notre Pomaré dont la danse fantasque. Avec ses tordions frissonnants et peuch«s,
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Aie^uillonne à présent comme un tambour de basque Les rapides lutteurs à sa robe attachés.
Quand sa vive polka frémit dans la cadence,
Ses plus chauds amoureux se battraient pour mieux voir
Ses pieds tourbilloananta entraînés par la danse,
Et tous se donneraient pour les baiser le soir.
Parmi les adorateurs de la reine Pomaré, le plus heureux, suivant la chronique, et s'il faut en croire Alfred Tattet, fut celui que les journaux appelaient (( le préfet le plus g-ai de France » et que, moi^ je ne saurais mieux comparer qu'à Janvier de la Motte d'hilarante mémoire. J'ai nommé Auguste Romieu.
Avant d'entrer dans l'Administration, ce diable d'homme, qui était fils d'un général de l'Empire (i), avait fait un peu de tout, du théâtre et du journalisme. Ayant eu la bonne fortune d'avoir pour camarade au lycée Henri IV, Nisard, Lesourd, Mazères Alfred de Wailly, Montalivet, il vit, à la faveur de leur amitié, toutes les portes s'ouvrir devant lui. En 1824, il fit représenter avec Mazères au théâtre de Madame (le Gymnase d'aujourd'hui) un vaudeville intitulé le Bureau de loterie. Peu de temps après nous le voyons figurer dans tous les bals parés et costumés de la duchesse de Berry. Cela ne voulait pas dire qu'il fût ultra. Il l'était même si peu qu'en 1829, à l'occasion des ordonnances, il
(i) Il était né à Paris, le 17 septembre (800.
rédigea avec Béquet et le docteur Véron le numéro fameux du Figaro qui parut le 10 août encadré de noir et fut saisi par la police. On y lisait entre autres choses : « Au lieu d'illuminations à une 50lennité prochaine (la fêle du roi), toutes les maisons devraient être tendues en noir. » Et encore : « M. Roux, chirurgien en chef de Thôpital de la Charité, doit incessamment opérer de la cataracte un auguste personnage (M. de Polignac). »
Gela n'était pas bien méchant — et nous en avons lu d'autres, quarante ans plus tard, dans la Lanterne de Rochefort, — mais, en 1829, c'était audacieux tout de même, et les libéraux, après la victoire, tinrent compte de ce geste à Auguste Romieu.
Après avoir guerroyé quelque temps au Messager du docteur Véron, il fut nommé sous-préfet de Quimperlé. Pour un homme teinté de littérature, ce poste de début, malgré sonéloignement de Paris n'était pas sans agrément. Romieu arrivait à Quimperlé au moment où Brizeux attirait avec son petit volume de Marie l'attention du monde lettré sur la Bretagne. Il en profita pour étudier les mœurs du pays, et quelque temps après il envoyait à la Revue de Paris (i) un article sur les Luttes que je n'ai vu signalé dans aucune bibliographie bretonne et qui vaudrait la peine d'être recueilli par un coltisant. Il commençait ainsi :
«... Nos soldats rentrent tous au village, lestes,
(i) N» du II mirs i832.
sous LOUIS-PHILIPPE âÔl
propres, intelligents et fiers. Deux mois de messe et de charrue les replacent à l'état baptismal ; tout est oublié, même leurs droits d'homme. D'homme moral ou politique, veux-je dire. Mais leurs droits d'homme physique et robuste, ceux-là ils les gardent, et la révolution de Juillet les a moins satisfaits pour leur avoir rendu le drapeau tricolore, que pour avoir levé l'interdiction dont le clergé frappait les luttes, comme tous les autres plaisirs populaires. Et en vérité on ne se figure pas la tristesse où l'observance des devoirs religieux avait conduit, sous la Restauration, nos malheureux cultivateurs. Le hasard m'a fait passer, trois dimanches de suite, au milieu du bourg de Landivan, et le spleen me gagnait à voir de jeunes hommes silencieux, adossés aux murs de la place, et cherchant pour toute joie quelques rayons d'un soleil terne jusqu'à l'heure des vêpres. Il m'était alors impossible de ne pas songer à l'opulente et gaie Normandie, à ces belles vallées d'Eure et d'Auge, où le plaisir commence à la fin du travail. Et au lieu de ces fraîches filles aux grands bonnets de dentelle, au lieu de ces garçons bien taillés, avec leur large veste de drap, riant, sautant, spirituels, goguenards, amoureux, c'étaient de pâles figures, enveloppées de grosse toile bise, des têtes de sau-^ vages endormis. Du silence, de l'immobilité, voilà un jour de fête...
« Il faut pour aimer la Basse-Bretagne, aimerles beaux sites, l'océan, les rochers, les forêts, la na-