Û LA. JEUNESSE DOREE
Rog-er de Beauvoir, « jeune seigneur du moyenâ^e », habitait à l'extrémité de File Saint-Louis dans l'hôtel Pimodan, un appartement princier qu'il avait aménagé luxueusement, avec la pensée d'y renouveler les exploits amoureux du duc de Lauzun.
C'était Fernand Boissard qui lui avait indiqué ce beau logis. J'ai à peine besoin de vous présenter Boissard. Tout Paris, connaissait sous Louis-Philippe, ce peintre « au teint blanc et vermeil » , ami de Decamps, de Jadin et d'Isabey, qui cultivait en même temps la musique et la poésie, et dont Théophile Gautie", comme s'il avait voulu nous expliquer pourquoi il n'était arrivé à rien, nous a dit qu'il s'épuisait en enthousiasme (i). Boissard habitait depuis puelques années la partie de l'hôtel Pimodan, contenant le grand salon Louis XIV, aux boiseries rehaussées d'or, à la corniche en encorbellement décorée de peintures du genre mythologique, à la vaste cheminée de marbre sérancolin, qui faisait l'admiration de Théo. L'auteur de Mademoiselle de Maupin connaissait, en effet, depuis longtemps Boissard, pour l'avoir rencontré chez Musard et dans les ateliers. C'est même dans son salon Louis XIV qu'il avait vu pour la première fois Baudelaire. Celui-ci, qui jouait alors au fashionable et au gentilhomme de lettres, avait loué également à l'hôtel Pimodan « un logement exigu, aux murailles très hautes, composé de plu-
(1) Préface des Fleurs du Mal.
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sieurs petites pièces sans attribution spéciale, dont les fenêtres laissaient voir la verte et large rivière (i); » et il y avait entassé toutes sortes de meubles anciens, plus ou moins rares, qu'il avait achetés à grand prix chez un brocanteur du rezde-chaussée.
Car tel était riiôtel Pimodan, qu'on y trouvait de tout jusqu'à de la brocante, quand Roçer de Beauvoir en devint locataire (2). Cet hôtel n'en était du reste pas plus gai pour cela. Mais avec sa
(1) Th. de Banville, 3fes Souvenirs, 1882.
(2) II habitait auparavant dans le voisinage de Guttinguer à qui il adressait en 1842 les vers suivants :
Mardi, minuit.
Infandum regina jubés ! Je pars demain pour aller chez ma mère H 4 heures, cher Ulric, et reçois votre lettre accusatrice. Je renvoie la cause à trois jours chez moi à midi.
Quel est donc mon crime, ô poète ?
Des lilas de votre retraite
J'ai respiré l'air embaumé,
J'ai vu vos toits de chèvrefeuille.
Les roses que la Muse effeuille,
Et votre fils, enfant aimé !
Un barbare propriétaire
A mon sujet veut augmenter
Son poétique locataire.
Tant mieux ! nous devons acheter
Ulric à vingt francs l'exemplaire,
Ulric à ce taux va monter !
Augmentez notre cher poète
Vous tous, éditeurs insolens,
Qui vendez de petits talens
Et des vers de peu de défaite!
Mais, ô vous, Delorme à l'œil dur,
O vous que j'ignore et déteste
N'imposez pas un cœur si pur
Pour m'avoir dit, je vous l'atteste.
Toute la fraîcheur de mon mur.