‹ La jeunesse du CidChapitre 27 sur 54 · DIÈGUE, LE CID · texte numérisé non relu

DIÈGUE, LE CID

Diègue. — Mon fils !

Le Cid. — Mon père !

Diègue. — Serait-il vrai ! Est-ce bien dans tes bras que je me trouve ? Mon fils... laisse-moi prendre haleine pour l'employer à te louer ! Pourquoi as-tu tardé? Mes désirs impatients t'accusaient de lenteur; il leur semblait que tes pieds fussent de plomb. Mais tu es venu, il suffit, je ne veux pas te fatiguer de mes questions. Ton coup d'essai a été d'un homme de cœur, tu t'es bien conduit, tu t'es inspiré noblement de mes exploits passés, tu m'as payé avec usure la vie que tu me devais. Touche ces cheveux blancs que tu as glorifiés, approche tes lèvres de ma joue et couvre de caresses qui lui seront bien douces la place souillée par l'affront que ton courage a effacé. Mon àme fière s'incline devant ta vaillance (Le geste suit la pensée.) comme devant le sauveur de la noblesse où tant de rois de Castille fondèrent leur honneur.

Le Cid. — Donne-moi la main, père, et relève la tète. (Il se penche pour lui embrasser la main.) S'il existe en moi quelque énergie, quelque courage, tu les y a mis et le mérite t'en revient.

Diègue, restant incliné. — Non, c'est à moi de baiser la tienne. En te donnant la vie, je remplis les desseins de la nature ; toi, tu me l'as rendue par un effet de ta volonté. Mais je ne tarirais pas de l'éternité si je ne changeais le cours de cet entretien. Mon fils, j'ai prévenu mes gens et j'ai réuni cinq cents hidalgos, tous mes parents, désireux de marcher sous tes ordres. Va, et puisque les événements et la raison t'y invitent, rejoins-les; ils t'attendent, montés sur des chevaux dont le pire vaut les coursiers du soleil. Une belle occasion d'utiliser leur ardeur s'offre aujourd'hui que les Mores arrogants, campés aux environs, insultent le patrimoine du roi et lui enlèvent ses sujets. Hier des

espions vigilants, la figure bouleversée, en ont apporté la nouvelle au Conseil de Guerre et au Conseil d'Etat. Des bandes de pillards ont ravagé les fertiles campagnes de Burgos et, franchissant les montagnes d'Oca, de Xajcra, de Logrono et de Belforado, secourues par la fortune, servies par la hardiesse, elles ont ramené de si nombreux captifs que le cœur saigne et que l'honneur réclame des représailles. Cours à leur poursuite, entreprends cette expédition, arme-toi de courage et donne à ta lance le baptême glorieux qu'a reçu ton épée. Le roi, ses grands et le peuple ne diront plus ainsi que ta main borne sa gloire à venger des injures. Combats les guerres de ton suzerain, sers-le contre ses offenseurs. Pour un preux chevalier, il n'est pas une source de satisfactions plus nobles et plus dignes de lui.

Le Cid. — Donne-moi ta bénédiction.

Diègue. — Tu devances mon désir.

Le Cid, embrassant la main de son père et s' agenouillant. — Pour recevoir la palme accordée à mon obéissance, je te baise les mains et je l'attends à tes pieds.

Diègue. — Reçois-la de ma main et de mon âme. (Ils sortent.)

QUATRIÈME TABLEAU

Vue lour de la maison de plaisance de la Reine près de Burgos.

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