‹ La jeunesse du CidChapitre 29 sur 54 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

DONA URRACA, au balcon, LE CID, au pied de la tour

Le Cid. — C'était bien la voix de l'infante. Maintenant j'ai suivi la tour sur trois de ses faces ou peu s'en faut.

Doxa Urraca. — Ah, Rodrigue !

Le Cid. — Elle m'appelle de nouveau. Je dois ce respect à la reine de ne pas répondre. Ce même sentiment m'a fait abandonner mon cheval. Mais Jésus, Madame !

(// s'approche du pied de la tour.)

Doxa Urraca. — Dieu te garde ! Où vas-tu?

Le Cid. — Où me conduit mon heureuse destinée puisqu'elle m'a mené ici et qu'elle me vaut une pareille faveur.

Dois a Urraca. — Est-ce là le bonheur ? Non, Rodrigue ! Il serait près de celle que tu as perdue. Elle me le dit bien en son langage muet, ta soubreveste jaune.

Le Cid. — Il chemine désespéré, celui qui vit auprès de l'espérance.

Doxa Urraca. — Tu ne l'as donc pas perdue ?

Le Cid. — Elle m'encourage à te servir.

Doxa Urraca. — Es-tu sorti de cette aventure funeste sans blessure et sans dommage ?

Le Cid. — T'ayant pour défenseur, elle ne pouvait avoir qu'une heureuse issue.

Doxa Urraca. — Où vas-tu maintenant?

Le Cid. — Vaincre les Mores et recouvrer ainsi les bonnes grâces du roi ton père que je me suis aliénées.

Doxa Urruca, à part. — Quel noble caractère (Haut.) Qui t'accompagne?

Le Ci». — Ces cavaliers m'ont offert cinq cents vies et mon sang bout dans leur poitrine d'hidalgos.

Dona URRACA. — Tu arrives courtois; tu t'en vas courageux. Ta vaillance est grande; ton charme, puissant sur les cœurs. Ta bravoure me plaît, Rodrigue, et la fleur de tes qualités émane un parfum pénétrant.

Le Lin. Je reconnais avec toute mon àme une faveur qui serait divine; mais l'humilité de mon rang devant ta majesté flétrit mes espérances.

Dona Drraca. — On peut jouir d'un bonheur égal, Rodrigue, dans «les situations inégales quand on sort l'un et l'autre ayant une même noblesse. Que Dieu te ramène \ainqueur; ensuite...

Le Cid. — ... Que tu vives mille ans.

Dona I'kkaca, à part. — Qu'ai-je dit?

Le Cm. — Ta bénédiction me donnera plus de forces pour vaincre.

Dona Drraca. Ma bénédiction! Ah! Rodrigue, si mes bénédictions ont quelque vertu, tu seras heureux!

Le Cio. — Les recevoir suffirait à ma félicité, divine infante!

Dona Drraca. — Ma bonne volonté seule est divine en ce qu'elle est sans borne ni limite. Dieu te garde, Dieu te guide comme il te soutient et t'encourage. Que tes victoires rivalisent en nombre avec les étoiles du ciel et que le soleil lui-même prenne les plumes de la renommée pour les inscrire infinies sur la convexité du monde. Pars maintenant, certain que je te protégerai au prix de ma vie. Qu'il ait confiance en mes promesses celui qui livre au vent des batailles les plumes de son casque.

Le Cid. — J'adore la terre où se reposent tes regards, et je voudrais baiser le sol que foulent tes pieds. Que le temps éternel prolonge d'un siècle chacun de tes jours, que le monde entende ta louange dans la bouche de l'envie et que la fortune répande sur toi des félicités encore plus nombreuses que les mérites dont elle t'a comblée. Moi, je pars, et, pour gagner autant de batailles que tu me l'as prédit, je combattrai au nom de celle qui m'a donné la victoire sur le malheur.

Dona Urraca. Souviens-t-en !

Le Cid. — On n'oublie pas le ciel.

Dona URRACA. Dieu te guide !

Le Cid. — Dieu te garde !

Dona Urraca. - Va, et sois vaillant.

Le Cid. Tu es mon soutien et mon réconfort. Que la terre entière dise tes louanges!

Dona Drraca. Que tout le ciel te bénisse ! (Le Cid s'éloigne et dona Urraca suivie des dames d'honneur rentre dans ses appartements.)

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