SCÈNE XI
Le BERGER, puis les MORES
(Cris et bruits au dehors).
Mores, dans la coulisse. — A mort, à mort, à mort !
Le Berger, fuyant ses agresseurs. — Mon doux Jésus... La crainte, la frayeur, la peur, la terreur me poursuivent. Les Mores couvrent la campagne... Bah! je me ris de leur jactance, de leurs lances et de leurs épées. Je vais grimper sur cette montagne et m'élever jusqu'à sa crête déchiquetée.
(Entrent un roi more et, avec lui, quatre Mores et des ehrétiens prisonniers. — Le berger sort en courant.)
Le Roi More. — Attache bien ces chrétiens et avançons avec plus de précaution que de hâte.
Premier More. — Bonne prise !
Le Roi More. — C'est une prouesse de mes mains. Etonné, émerveillé, que le monde apprenne ma puissance fondée sur ma valeur et que la Castille perde la suprématie. Roi Fernand, pourquoi t'appelle-t-on le Puissant, durant la paix, comme durant la guerre, puisque je ravage ton patrimoine sans que tu essaies de t'opposer à ma main? Celui qui te donna ce nom, vive le ciel, je n'en ferai qu'une bouchée. Depuis Mahomet, nul n'a été plus grand que moi.
Le Berger, se montrant au sommet de la montagne. — Si tu es le plus grand, perché entre les cimes, je suis le plus haut. Que gageronsnous ; ah ! chiens, que vous ne m'attraperez pas en sautant?
Deuxième More. — Et un trait d'arbalète t'atteindra-t-il?
Le Berger. — Oui, si je ne me cache pas. Retournez-vous, Morillons; un peu de patience. Les chrétiens chargent!
Troisième More. — Entends-tu, Seigneur? Par Mahomet, est-ce que les chrétiens...
Le Roi More. — D'où vient votre émotion ?
Quatrième More. — Là-bas, s'élève un nuage de poussière.
Premier More. — Un étendard apparaît.
Deuxième More. — Ce doit être une troupe de cavaliers.
Le Roi More. — Mes espérances se réaliseraient.
Troisième More. — Maintenant, on voit les lances.
Le Roi More. — Courage, sus... mourir ou vaincre ! (Dans la coulisse sonneries de trompettes.)
Deuxième More.— La trompette de ces bâtards sonne la charge.
Voix, dans la coulisse. — Saint Jacques !
Le Roi More. — Mahomet! Faites ce que je fais.
Autre voix, dans la coulisse. — Attaque Espagne!
Le Roi Moue. — O grand prophète!... (Ils sortent. Sonneries de trompettes et roulements de tambours de guerre, bruit de galop.)
Le Berger. Bien ! Voyons qui l'emporte de saint Jacques ou de Mahomet ! Voilà bien frapper ! Attrape, rosse ! Ce ne sont pas des poires blettes ! Tout va bien. Vivent les cieux! Les chrétiens font de la bonne besogne. Ils tuent avec les mains et leurs chevaux, avec les pieds. Que de beaux coups de lance! Pardieu, les taureaux sont moins braves qu'eux. Comme j'écrase un melon, ils aplatissent les Mores. Et celui qui porte son panache jaune aussi fièrement que notre coq sa crête rouge ! Holà ! Je veux voir ce qu'il fait, pour le dire à mon curé. Par Dieu, il abat plus de tètes que je ne tue de fourmis sous ma semelle, que je ne scie de poignées d'épis quand je moissonne. O fils de rosse! Est-ce la mode d'aller tout éclaboussé de sang more?... Il accomplit des prodiges de bravoure.... Pardieu, les Mores détalent. Ah! les lévriers! Courage, sus, sus, hidalgos chrétiens! Suivez-les,, tue ! tue ! Ils se réfugient entre les rochers, là où les chevaux ne peuvent servir.... Mais les chrétiens mettent pied à terre.... Ils cherchent à joindre les fuyards.... Ils les attaquent de nouveau.