Lettre en française Grumbkow, FSrster, III, pp
Grumbkow, du moins, a de la gaieté; il avoue son cynisme à demi, et refuse franchement au péril sa tôte et le bien de sa pauvre famille; mais, comme les deux autres, il parle la langue de Tartufe. Dieu est le commun recours des trois personnages ; lorsqu'un iil de Tin* trigue menace de se rompre, Seckendorff le recommande à Dieu. Tous les trois se vantent de leur qualité de chrétiens, et ils ont toujours à la bouche le mot honnêteté. Eugène et Seckendorff s'accordent à reconnaître que, s'ils en sont venus à leurs fins, ils le doivent « à la seule honnêteté de Grumbkow, Grumbkows Ehrlichkeit ». Ils doivent, mais ils paient. Grumbkow a reçu la petite « douceur » qu'il espérait, quarante mille ducats, en sus de sa pension annuelle de mille ducats. « Si un homme au monde mérite une grâce, c'est celui-là, » avait dit Seckendorff, dans le projet de budget qu'il avait proposé au prince Eugène.
Sur ce budget, Grumbkow figure en singulière compagnie. Avant lui passent le prince royal, et la margrave de Baireuth, spécialement recommandée, parce que si quelqu'un est capable de donner de bons « principes » à son frère, c'est cette princesse. Après lui, viennent le portier Eversmann, cet homme de confiance du roi, qui reçoit de l'Autriche une rente de cent ducats, et Reichenbach, l'ancien ministre du roi de Prusse à Londres. De Reichenbach, Sa Majesté Impériale a lieu d'être très contente, dit le prince Eugène, parce qu'il a travaillé « à maintenir et à accroître la mésintelligence entre les deux cours de Berlin et de Londres ». Ces consciences étaient, d'ailleurs, à bon marché : Reichenbach a commencé par
un traitement de 600 thalers en 1731 ; il en a 900 en 1733. 11 est vrai, que, s'il est obligé à cause de son zèle pour le service de l'empereur, de quitter celui du roi de Prusse, il a promesse de trouver en Autriche un bon accueil et une charge de conseiller secret; mais le prince Eugène veut que Reichenbach ne se retire de Prusse qu'à la dernière extrémité, attendu que l'amitié môme qui existe entre l'empereur et le roi lui assure de l'avancement en Prusse ^
Ceci est le fin du fin de la perfidie.
Le prince Eugène, Seckendorff et Grumbkow se plaignent de la « dissimulation » du prince et de « sa fausseté ». Le plus piquant, c'est qu'ils jugent cette fausseté aux gentillesses que leur prodigue Frédéric. « Faut-il qu'il soit hypocrite, dit Seckendorff, pour écrire à Grumbkow en termes si obligeants I » Mais le prince, qui les connaissait bien, les payait en leur monnaie. Il sait la méchanceté de ses ennemis, et en même temps, leur sottise, car, s'il est odieux de disposer, sans façon, de ces couples déjeunes gens que l'on marie et démarie, et de pratiquer dans l'Europe chrétienne une traite de princes et de princesses, il est ridicule de se donner la peine de ces mensonges et de toute cette rouerie, pour s'assurer de la personne du prince royal. Grumbkow et Seckendorff surveillant les progrès de la gorge de la fiancée, Seckendorff lui procurant un maître à danser, le vieux prince Eugène lui souhaitant une humeur plus libre,
1. Comptes secrets de Seckendorff; lettre du même au prioce Euofène, 4 oct. i733; lettre du prince Eugèue sur Reichenbach, 4 juill. 1731, Fûrster, III, pp. 231-34.
etwas freieren Htimor, pour qu'elle attire et retienne dans « le très haut intérêt impérial », celui qui sera le grand Frédéric, quelle niaiserie !
Quant au roi de Prusse, il a méchamment marié son fils. Il a voulu en finir avec lui, comme avec Wilhelmine, mais s'il était de son droit de père et de roi de lui interdire tout mariage, qu'il jugeait nuisible aux intérêt» de sa couronne, ce mariage forcé est un acte odieux de: tyrannie paternelle.
Le prince royal est fort à plaindre, puisqu'il épouso par force une femme qu'il n'aime pas ; mais qui le plaindrait? Ni l'intrigue dont il est victime, ni l'impossibilité de lutter contre un brutal omnipotent, n'excuse Tabsolue soumission exprimée au roi par lui, à l'heure môme où il charge Grumbkow de résister pour lui. Pas une fois, ni par paroles, ni par lettres, ni par l'insinuation la plus timide, il n'a laissé voir au roi ses sentiments. L'occasion pourtant en valait la peine : il ne s'agissait point de lui seulement ; il s'agissait aussi d'une femme ; mais le prince a pensé qu'il fallait d'abord se marier, et qu'on verrait ensuite. Sur la suite, il a compté aussi pour se venger de l'empereur, mais, en attendant, il prend l'or d'Autriche et il en redemande; il est humble dans ses lettres à Seckendorff ; il est bas dans l'expression de sa reconnaissance envers M. le prince de Savoie, et de son admiration pour les grandes qualités de l'empereur.
11 a beaucoup parlé, pendant cette crise du mariage, et ses paroles ont été conservées; il a écrit beaucoup de lettres que nous avons. Pas une des plaintes qu'il y profère ne vient du cœur. Il raille, il persifle et à merveille;
je voudrais qu'il pleurât. Il a versé une larme le jour de ses fiançailles: je voudrais qu'elle fût de douleur, mais je ne le crois pas. Si encore ses plaisanteries sur Tamour, ses obscénités sur le mariage, si pénibles à entendre des lèvres d'un si jeune homme, étaient des façons de dire, imitées de France ou dltalie, des réminiscences d'érudit en théâtre ! Mais, la part faite au style et à l'emprunt do notre manière de traiter les choses sérieuses, il reste je ne sais quoi d'effrayant, qui est bien à lui. Notre raillerie, il ne la faut croire qu'avec des précautions. Dans le théâtre de Molière, auquel Frédéric renvoie sa fiancée, il y a, sur l'amour et sur le mariage, du sérieux, même des larmes : il ne semble pas qu'il les y ait vus.
Le 27 juin 1733, le prince royal et la princesse faisaient leur entrée solennelle à Berlin. Devant la porte de Kôpenick, étaient réunis pour la revue annuelle quatre régiments de cavalerie, onze régiments d'infanterie, et le corps des hussards. La princesse, qui était en voiture découverte avec la reine, assista aux divers exercices : le roi, qui chevauchait à la portière, les lui expliquait. Toute l'armée défila devant les Majestés et les Altesses; ensuite le cortège, composé de soixante voitures à six chevaux, entra dans la ville.
Quelques semaines après, le prince royal partait pour Neu-Ruppin, petite ville située à dix milles de Berlin. Il s'y était établi, deux mois déjà avant son mariage, en avril 1733, et il y avait pris le commandement du régiment d'infanterie, que le roi lui avait donné. Au printemps de l'année suivante, son père lui fit présent de la terre de Rheinsberg, située près de la frontière du Mecklembourg. Le prince ordonna tout de suite les travaux d'appropriation du château, qui était en ruine, et des jardins, depuis longtemps abandonnés. Il préparait
la résidence où il devait attendre, que « Dieu, comme disait SeckendorlT, eût changé son sort ».
Il sera très heureux à Rheinsbcrg : il Tétait déjà à Neu-Ruppin; pour la première fois, il se sentait chez lui, loin de « Jupiter », et il goûtait, en vertu de l'adage Procul a JovCy procul a fulmine^ le sentiment d'une certaine sécurité. Il organisait sa vie à peu près comme il l'entendait, et cette vie lui paraissait bonne. Il appelait Neu-Ruppin « la garnison chérie ».
Une nouvelle période va donc commencer dans la vie de Frédéric ; nous l'y suivrons bientôt, j'espère ; mais le lecteur jugera sans doute que nous avons déjà beaucoup appris sur la personne du prince royal de Prusse.
Ce jeune homme est beau, fin, délicat; il répugne aux grandes fatigues, aux gros vins, à la grosse nourriture, aux grosses gaietés qu'aime son père. Il n'a de goût que pour les plaisirs de l'esprit; son intelligence est sollicitée par toutes les curiosités. Quelques-uns diraient aujourd'hui que c'est « un intellectuel ».
Les croyances religieuses n'ont fait que glisser sur son àme. A douze ans, il écrit sa Manière de vivre d* un prince de grande maison, qui est toute évangélique ; à quinze ans, il signe « Frédéric le Pfilosophe ». Dieu et la religion ne sont bientôt plus pour Inique des termes obligés de phraséologie royale.
Il n'a aucune sorte de moralité. A quatorze ans, il prévoit la mort ou Tinternement de son père, prend ses dispositions, complote avec dos ministres étrangers auxquels il fait des confidences que ceux-ci ne veulent pas confier au papier. Il est en relations d'amitié et d'in-
4i4 LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC
timité avec des gouvernements que le roi considère comme ses ennemis. Les abominables traitements qu'il subit n'excusent pas sa conduite ; cette conduite au contraire explique en partie la cruauté de son père.
Il n'a point de bonté. Le mot bonté n'est pas une fois prononcé, même par ceux des témoins de sa vie, qui le jugent avec la plus grande bienveillance. Il aime sa mère et sa sœur, mais qui pensent comme lui et intriguent avec lui. Il aime ses amis, et même il leur parle sur un ton singulier de tendresse brûlante, mais l'amitié ne devient un mérite que lorsqu'elle paie en sacrifices les joies dont elle est la source. Frédéric aurait-il montré du dévouement à ses amis, s'ils s'étaient réclamés de lui? Quand il a vu passer Katte marchant à l'échafaud, il a offert, pour le sauver, de renoncer à la couronne, même de mourir; mais quelques semaines après la tragédie, sûr de vivre et hors de son cachot, il est « gai comme un pinson ».
Il paraît avoir éprouvé un moment un sentiment qui ressemble à de l'amour, mais son cœur n'y a pas été pris tout entier; c'est sa tête d'écolier et de jeune homme de lettres qui lui fournit la rhétorique et la poésie de ses déclarations à M°' de Wreech. Il n'éprouve pas de plaisir en la compagnie des femmes ; il ne les aime pas. Il ne veut d'elles que le plaisir, « la jouissance », et, après il « les méprise ». L'idéal qu'il décrit de l'épouse qui lui conviendrait est à peu près le portrait d'une fille publique. L'amour chez ce jeune homme n'est qu'un vice ; peut-être même n'est-il qu'une fanfaronnade de vice. Un de ceux qui r observent avec le plus de perspicacité remarque
qu'il y porte un tempérament médiocre. La façon dont Frédéric parle et pense sur l'amour est une cause ou un indice de déformation morale.
Frédéric a grandi dans un étrange milieu, parmi un tumulte de passions vilaines, en la compagnie de ministres et de valets vendus à d'autres qu à hur maître, dans une atmosphère de commérages, d'espionnage, d'intrigues, dans la malpropreté d'une cour où le seul honnête homme peut-être est le roi. Il ne s'y est pas senti dépaysé. Avec les plus roués, il joue au plus fin, et il est plus fin que les plus roués. Dans la crise de son mariage, il alterne entre le mensonge raffiné et l'audace de tout dire. Assurément la tyrannie de son père et le détestable exemple d'un entourage malsain étaient faits pour le corrompre, mais la nature lavait prédestiné à une maîtrise dans l'art de duper les hommes.
Il est si dissimulé qu'il cache à tout le monde un certain Frédéric qui est en lui, que son père souhaitait et qu'il eût adoré. Il appelle son uniforme un suaire; lorsque son père le contraint d'apprendre son métier de prince à la Chambre des domaines de CUstrin, il aiïecte dans ses lettres un si grand zèle par des expressions si outrées que le roi n'y veut voir que de l'hypocrisie. Il eût été confirmé dans ce sentiment, s'il avait su de quel ton dédaigneux le prince parlait de l'économique et
traitait
La Chambre et les commissaires Qui font le métier des corsaires.
La vérité, qui paraîtra plus tard, c'est que le prince est un excellent colonel, et qui tient son régiment aussi bien
que personne; c'est que les leçons du major Senning sur Tart militaire ont été données & l'esprit le plus capable de les aimer, de les comprendre, de les pratiquer et de les surpasser; c'est que « le jeune auscultator » de la Chambre de Cûstrin a bien vite compris toute a l'économie ». Il est sûr de posséder l'art de régner, et rêve déjà aux moyens de l'appliquer au détriment des autres. Il voit tout un avenir de politique et de guerre, tout son règne et toute la destinée de la Prusse.
Des cruautés et du despotisme de son père, il a tiré grand profit. Moitié par nature, moitié par forfanterie, il glissait dans le dilettantisme ; pour un prince, héritier d'un tel État, il aimait trop ses livres, sa flûte et sa robe de chambre. Il s'habillait et se coiflait en petit-maître, se tenait mal, se laissait aller, s'abandonnait. Sans doute, le soldat et l'homme d'État, qui, en lui, attendaient l'heure, se seraient retrouvés, mais le hasard a voulu que Frédéric, presque au lendemain de son avènement, eut à mettre en œuvre ses forces innées et acquises. Il ne s'y trouva pas tout de suite complètement prêt. Sa première victoire fut une singulière aventure ; il s'enfuit du champ de bataille de Molwitz, et si vite et si loin qu'il apprit seulement le lendemain matin la victoire remportée par son infanterie, que son père avait dressée, et qui ne savait pas fuir. De son propre aveu, il s'est instruit à l'école de ses propres fautes. N'aurait-il pas été surpris par l'heure fugitive de l'occasion, s'il avait employé sa jeunesse à lire des poètes et à jouer des duos avec sa sœur Wilhelmine ?
La ressemblance avec son père, qu'il dissimulait et
reniait, apparaîtra, quand il sera le maître. Frédéric- Guillaume est contenu dans Frédéric II, mais Frédéric II a le génie, qui manquait au père, et dont nous avons aperçu les premiers éclairs, courts et rapides. Il a Tintelligence et le goût des lettres et des problèmes de la philosophie. Les « Muses » le charment, le consolent, le font penser et parler sur la vie comme un sage antique ; elles contribuent à la force de son âme. Nous avons entrevu en ce jeune homme un mélange d'épicurien et de stoïque, qui se retrouvera dans le roi, et avec son génie^ ses vertus de prince, ses défauts et ses vices, son mépris de toute loi, le cynisme de sa perfidie, une sensibilité d'humanitaire, toute de tète, et Tinhumanité indispensable aux conducteurs d'hommes, composera le grand Frédéric.