LA PERSONNE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME
Frédéric-Guillaume avait la tête constamment occupée de ses affaires. Comme elles n'étaient jamais finies, et jamais n'allaient bien toutes ensemble, son esprit ne connaissait pas le repos. Il était né inquiet et turbulent, prédisposé à malmener la vie, et la pratique de la vie, renforçant et aggravant le naturel, a fait de lui un des personnages les plus tounnentés de T histoire.
Il a souffert du corps comme de Tesprit. Sa personne, dans les premières années du règne, respirait la force. Ses membres étaient vigoureux et bien proportionnés. Dans sa figure ovale, à front haut, sérieuse et froide, s'ouvrait un grand œil mobile pour tout voir, mais d'une fixité terrible, quand il voulait regarder un objet ou lire dans une âme. La lèvre semblait toujours prête à parler, point pour dire des choses aimables, mais pour interroger, avec une expression de dédain, comme si elle eût été sûre que l'interlocuteur fût un menteur ou un coquin. Frédéric- Guillaume était blond, malgré lui : enfant, il s'exposait au soleil pour brunir sa peau de fille. Dès qu'il a commencé à porter la courte perruque à queue, il l'a choisie brune. 11 ne redoutait aucune fatigue, et se surmenait, surmenant tout le monde autour de lui, mais le cheval, lo carrosse, la carriole, la chasse, la table, le vin, le tabac, furent plus forts que lui. De bonne heure, il fut saisi par la goutte, puis ébranlé par l'apoplexie, gonflé par l'.hydropisie. Il grossit au point que sa taille mesura jusqu'à quatre aunes. Les accès de ses maladies se multiplièrent; il devint sourd, par suite « d'une fluxion dans les oreilles » ; il s'assoupissait brusquement, ou bien était pris de syncope ; son visage se marbrait de bleu et de rouge. On contait que par moments, « la peau de dessous ses cuisses
1. L'original, souvent reproduit, d'un portrait de Frédéric-Giiillaun>e par Weidemann est au château de Berlin. L'attitude noble et solennelte donnée au roi est certainement fausse. Au musée du chAtoan de Moubijou, dans une des boîtes de la Galerie des Bustes, se trouve le masque mortuaire en cire de Frédéric-finillaume. Ce masque porte l'empreinte de la maladie : les traits sont tirés, le nez est amincie; le visage, encadré d'un collier de graisse, aies joues amaigries. La mobilité, la brusquerie primesautiére se lisent dans le bas du visage.
se détachait et ressemblait à une vessie de porc frais*. » Nous avons le détail d'une de ses maladies : les souffrances qu'il y endura furent atroces. Il disait qu'un roi doit savoir souffrir plus qu'un autre mortel, mais son stoïcisme était interrompu par des accès de rage et sa dureté naturelle était alors portée à la fureur. Il ne faut jamais oublier, avant de juger Frédéric-Guillaume, qu'il a vécu dans les tourments.
Il n'est pas vrai qu'il ait été foncièrement méchant et qu'il n'ait pas même aimé les siens. Il aimait assurément sa femme. Il n'avait que dix-huit ans quand il l'épousa, et il avait gardé jusqu'au mariage une telle modestio, qu'il rougissait lorsqu'une dame lui baisait la main par respect. Il porta dans l'amour conjugal son tempérament. A vingt-cinq ans, quand il devint roi, il avait eu déjà cinq enfants ; la reine lui en donna encore neuf. Il fut, jusqu'à la dernière heure, un époux fidèle. Des fortes tentations pratiquées sur sa vertu, pendant un voyage à la cour de Dresde, il sortit vainqueur. « Je suis revenu comme j'étais parti, écrit-il après cette épreuve. » Un jour, en voyage, il prit plaisir à causer avec une jolie femme : le général Grumbkow lui offrit de s'entremettre; le roi le rembarra durement. Il entendait ne pas faire d'infidélité à sa Fiekchen^ à sa Fifi, comme il appelait Sophie- Dorothée. Une autre fois, dans un escalier, il prit par la taille une demoiselle de la reine, et, comme il n'était pas expert en propos préparatoires, il lui proposa tout « de suite la chose ». Il reçut un soufflet. « Oh! le
1. Sauvelerre. A.-E. Prusse, 1732, 26 janv., et 1" mars; il34. l«'juiiu
méchant diable ! » s'écria-t-il. Ce fut toute sa plainte. Ces deux anecdotes, qui ne sont pout-ôtre pas autlientiques, composent son histoire galante, et dans quel siècle ! Il avait de Testime pour sa femme, et il en donna une preuve lorsqu'il partit, en 1714, pour la campagne de Poméranie. « S'il se passe quelque chose d'important, écritil dans une instruction à son conseil secret, vous le direz à ma femme et prendrez son conseil, Soll an mcine Frau gesagt werd&n... » Frédéric-Guillaume est peut-être le seul HohenzoUern qui ait donné un ordre de cette sorte, car la principale fonction des reines en Prusse est la maternité. Il ne demandait qu'à aimer ses enfants. Ses premiers ordres pour l'éducation du prince royal sont d'un père qui veut être chéri par son fils. Il semble donc qu'il ait Tétoffe d'un bon époux et d'un bon père de famille. Mais il entend commander chez lui comme dans l'État, sans réplique, et que sa femme et ses enfants n'aient pas d'autres goûts que les siens, qu'ils supportent son humeur^ môme quand elle est exécrable et qu'il lui plaît de la passer sur ceux qui l'entourent. La moindre résistance, la moue la plus légère l'irrite. Il ne faut pas que la reine le contrarie longtemps, pour qu'il arrive à lui servir en face des maximes comme celle-ci : « La perte d'une femme ne doit pas être estimée plus considérable que celle d'une dent creuse, qui ne fait de la douleur que lorsqu'on l'arrache, mais dont on est ravi d'être délivré, le moment d'après*. » Si la contrariété devient plus forte, et si elle prend le caractère d'une rébellion, le bon mari, le bon père, s'empor-
i. Sauvelcrre, A.-E. Prusse. 1728, 13 mars.
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tera aux dernières extrémités. Au reste, il ne vit guère avec les siens ; les exercices de Potsdam, les chasses, les voyages d'inspection, les chevauchées solitaires Téloignent d'eux. Il les voit surtout à table, dans le brouhaha d'une compagnie nombreuse, et le perpétuel tumulte de ses pensées.
De vivre posément, et, surtout, de tenir une cour, iJ n'avait ni le goût, ni le temps. Il passait, chaque jour *. quatre ou cinq heures dans son cabinet à écouter des rapports, à se faire lire les questions des ministres, à écrire ses réponses ou à les dessiner, car il répondait aussi par des rébus, le plus souvent très clairs : tout le monde comprenait ce que signifiait une potence, en marge d'une question. Il passait, en moyenne, deux heures au repas principal» et toute la soirée à boire et à fumer. Avant le dîner, il allait à la parade; après, il se promenait à pied, à cheval, ou en voiture, mais sur les routes ou dans les rues, il travaillait. Il parlait de ses affaires avec ceux qui l'accompagnaient. Il avait, le plus souvent, quelque intention dans ses promenades : surprendre une sentinelle, surveiller le travail des paysans et des ouvriers, la bâtisse surtout, car il avait l'ambition d'agrandir et d'embellir Berlin. C'était un de ses plaisirs que de voir s'élever une maison, et de s'entretenir avec
1. Sur le genre de vie de Frédéric-Guillaume, il y a une quantité d'anecdotes, dont la plupart sont imaginées : un personnage aussi extraordinaire que celui-là prêtait à la fantaisie des faiseurs d*anas. La légende de Frédéric-Guillaume n'est pas bienveillante pour lui. Une histoire critique de cette légende est encore à faire. J'ai pris dans Fassmann (ouvrage cité) et dans Fôrster, art. l«% chapitres III, IV et VI, les anecdotes les plus vraisemblables et les faits prouvés.
les archilecles et les ouvriers. Chemin faisant, il s'arrêtait pour recevoir les placets, demander aux gens leurs noms, aux courriers, où ils allaient; il renseignait ceux qui cherchaient une route ou une maison. Il entrait dans un logis où Ton faisait du tapage, et forçait deux époux, qui se querellaient, à s'embrasser. Il était la terreur des flâneurs, et dispersait, à coups de canne, des gens qui s'attardaient à jouer aux boules. Aussi ses sujets redoutaient-ils sa rencontre, et l'évitaient au besoin par la fuite. On rapporte qu'un jour il eut avec un fuyard ce dialogue: « Pourquoi te sauves-tu? » — « Parce que j'ai peur. » — « Tu ne dois pas avoir peur; tu dois m'aimer. » Pour bien faire sentir au pauvre diable ce devoir d'aimer, il le roue de coups.
Très laborieuses étaient ses tournées d'inspections dans les provinces. Pour ces voyages, point de carrosses dorés, ni de piqueurs, ni de laquais, comme au temps du père, qui semblait toujours poser devant quelque Van der Meulen ; point de dames, dont les robes craignent la poussière, et retardent le départ, le matin, et qu'il faut entretenir, le long de la route, de choses frivoles. Point d'escorte môme, excepté quand on longe la frontière de « l'anarchie » de Pologne. Cinq ou six voitures de poste, bien attelées, et qui trouvent les relais à l'heure dite, suffisent à porter le roi, les généraux et les conseillers qui doivent travailler avec lui. Déjà, en voiture, ils travaillent, en courant la poste. Il fallait quinze jours à Frédéric I", pour aller de Berlin à Kônigsberg : il en faut quatre à son fils ; en trois jours, Frédéric-Guillaume va de Berlin à Clèves. Sa visite n'est pas attendue : partout, il veut sur-
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prendre les colonels, les chambres des domaines, les fermiers, les juges, les forestiers. Tout apparat de réceptions est défendu ; le roi dîne au cabaret, ou bien chez Tun et l'autre, et se contente d'une soupe avec une poule, d'un chou avec de la viande salée, d'un rôti de veau, avec du beurre et du fromage pour finir. Il n'a pas une minute à perdre; il vérifie les régiments, les caisses, les figures ; il compte les places vides aux champs et dans les villes. Entre temps, il exerce sa justice. Il a découvert la preuve de malversations dans les comptes des domaines de Litbuanie et ordonné une enquête : le conseiller des domaines von Schlabuth, reconnu coupable de détournement d'une somme destinée à rétablissement de colons, a été condamné à plusieurs années de forteresse. Le roi n'a pas confii né le jrgement. 11 a réservé sa décision suprême pour son prochain voyage en Prusse. Arrivé à Kônigsberg, il mande Schlabuth, lui reproche son crime, et lui déclare qu'il a mérité la potence. Schlabuth se récrie : Ce n'est pas l'habitude de faire pendre les gentilshommes; d'ailleurs, il a rendu l'argent détourné! « Je ne veux pas de ton sale argent, » crie le roi, qui donne ordre de l'emmener. Il fait dresser une potence, la nuit, sous les fenêtres de la chambre des domaines. Grand émoi dans la ville ! C'est un acte inouï que cette condamnation sans jugement, contrairement à un jugement. La famille met tout en mouvement pour sauver le malheureux. Le lendemain étant un dimanche, elle avait un jour pour essayer de fléchir le juge. Au service divin, le prédicateur prit pour texte de son sermon, la parole : « Sois miséricordieux, afin que tu trouves, toi aussi
miséricorde. » Le roi pleura, mais le lendemain, il convoqua la chambre des domaines, et, sous les yeux des conseillers, fit pendre leur collègue.