Rotleubourg, A.-E. Prusse, 1726, 10 août
convives à le manger ainsi; menacer ses médecins de « faire enfermer la faculté à Spandau », s'ils ne le débarrassent pas, dans un certain délai, de boutons qu'il a sur la langue; battre un médecin, qui ne guérit pas assez vite une de ses filles de la petite vérole ; se promener dans la ville « à dix heures du soir, h la lueur de flambeaux, en criant et faisant crier ceux de sa suite avec le reste de la canaille », si bien que Sauveterre, « s'il ne les avait vus de ses yeux, aurait cru que c'était des animaux qu'on envoyait vendre au marché » ; chevaucher seul, à outrance, et tirer sur un meunier qui passe, ce sont bien des actes de folie. Le roi avait d'ailleurs des accès périodiques. <c Le printemps était une mauvaise saison pour lui, écrit Rottenbourg. Il est sorti à cheval tout seul, comme de coutume, quand les inspirations divines ou l'inquiétude de changer de place le tourmentent... Il est tombé, en étant au galop. Son cheval lui a donné des coups de pied à la tête. Il a été sauvé par un garde-bois. » Il était souvent pris de mélancolie; pendant des heures, il demeurait muet, « de grosses larmes lui tombant des yeux. » Il avait des terreurs nocturnes, sautait brusquement à basde son lit, allait réveiller la reine ; il lui disait « qu'il lui prenait des idées et des songes si effroyables qu'il ne pouvait dormir, qu'il ne savait où aller, qu'il semblait qu'on le poursuivait partout et qu'on voulait le tuer^ accompagnant ces paroles de gestes et de cris qui dénotaient qu'il était hors de lui-même ». Ses accès de rage» où l'écume lui venait à la bouche, s'apaisaient dans l'hébétement. Il a entendu un prédicateur, à propos d'un incendie qui a détruit un quartier de Berlin, prêcher su
la destruction de Jérusalem, et se demander « si Tcmbrasement qui a paru dans la capitale n'est pas un signe de la destruction de ce peuple-ci ». Au sortir de Téglise, il est demeuré rêveur, puis est venue la « mélancolie noire ». Dans ces moments-là, il maltraite impitoyablement ceux qui rapprochent. « Après quoi, de lassitude, il retombe dans son fauteuil, où il reste assis, le coude sur la table, pendant deux heures, les yeux fixes, regardant chacun qui entre ou qui sort, sans rien dire*. »
De ses méchancetés et de ses souffrances, Frédéric- Guillaume était en partie responsable. Il a été le bourreau de son corps ; dans ses fureurs, se reconnaissent les effets de Talcool, mais sa nature, ai-je dit, était inquiète. Il avait en lui, de naissance, la disposition h se tourmenter et à se rendre malheureux. Le soin de ses affaires, la passion de faire au mieux son métier, le sentiment de sa responsabilité envers Dieu et« le roi de Prusse », l'ont troublé, et expliquent en partie ses débordements. Tout le monde remarquait que, lorsque les affaires allaient mieux, le roi se portait mieux aussi, et que son humeur s'adoucissait. Il a eu des fureurs, pour s'être donné une indigestion d'huîtres et de choux. Il en a eu, parce que tel régiment avait mal manœuvré, parce que tel receveur l'avait volé, parce que les quadrilleurs venaient de le traiter comme un galopin.
Un pareil homme ne pouvait être aimé. Les seuls sentiments qu'il a inspirés ont été la terreur, l'horreur, avec
i. Rotteiibourg, A.-E. Prusse, 1726, 28 déc; 1727, 25 mars; Sauveterre, 1728, 3 avril; 1729, !•' mars et 23 août; 1731, 13et20janv.; 1732, 9 févr.
quelque pitié. Les jours que ses sujets ont vécus sous son règne, sont des jours sombres. Il était, dans toute la force du terme, un despote. « Je vous châtierai exemplairement, à la russe, disait-il. » A la russe! H ressemble en effet, par plus d*un trait, avec un moindre génie, bien entendu, à son voisin le tsar Pierre, qu'il admirait fort. Entre ces deux hommes, la principale différence est marquée parla longitude. Frédéric-Guillaume règne à l'extrémité de la vieille région historique européenne, mais il est compris dans cette région, tandis que le pays de Pierre, pour les géographes et les politiques du temps, c'est l'Asie. Le roi de Prusse est membre de l'Europe et du Saint-Empire : ses sujets ont des droits d'hommes; il est plus civilisé, plus chrétien que le grand barbare. C'est un tsar Pierre, atténué par le milieu et par la race. Ses orgies ne vont pas à l'indécence. La reine a eu la vie dxvc avec lui, mais il n'a jamais porté la main sur elle. Ce n'est point la hache qu'il manie de sa main royale, c'est le bâton ; mais s'il subit l'empire d'une civilisation meilleure et plus haute, ce n'est pas sans révolte. Au fond, il n'admet pas qu'aucun droit vaille contre son droit suprême : c'est un autocrate.
Il avait horreur des hommes de loi, des « pauvres diables de juristes ». Il méprisait les magistrats. Un jour qu'on lui demande un emploi pour un jeune homme, il écrit : « S'il a de TintcUigence et une bonne tête, mettezle dans une chambre des domaines. Si c'est un imbécile, faites-en un magistrat. » Il y a dans ce sentiment, singulier chez un roi, la rancune d'un plaideur qui a perdu beaucoup de procès, car les juges ont souvent
donné tort aux agents de ses domaines. Il y a aussi le dédain d'une science obscure et des vieux grimoires. Mais il me semble bien que Frédéric-Guillaume n'admettait pas l'interposition entre ses sujets et lui d'un corps de juges ni des façons de la justice. L'incapacité où il était de dégager une abstraction faisait qu'il incarnait en lui la justice. Il était le juge en chair et en os; il jugeait personnellement, comme les rois des monarchies primitives, comme saint Louis sur les marches de la Sainte-Chapelle ou au pied du chêne de Vincennes, mais non pas avec l'esprit de miséricorde et de charité. S'il corrigeait les arrêts, c'était pour les aggraver. Il prononçait motu pro^ prio l'emprisonnement à Spandau et la peine de mort.
Aussi personne ne se sent-il assuré contre son pouvoir, contre ses caprices, contre ses folies. Dans ces moments de crise, où, « sauf le respect qu'on doit à sa couronne, on ne peut le comparer qu'à un fou qui a un rasoir à la main, » tout le monde tremble, et plus d'un recommande son âme à Dieu. Môme les ministres étrangers ont peur. Un jour, — c'était, il est vrai, dans la plus grande tempête que le roi ait traversée, — le ministre de France prie son gouvernement de pourvoir à sa sûreté : « Sans quoi, dit-il, je passerais mal mon temps*. » Le roi no s'est-il pas avisé, un jour, sur la nouvelle qu'un de ses recruteurs a été arrêté en Saxe et condamné à mort, d'envoyer un de ses ministres chez le résident de Saxe, pour l'avertir que, si l'on touchait à ses hommes, il le ferait pendre! Jugez, par cela, des terreurs de ses sujets.