Brataecbeck, op. cit., p
aimerais toujour encor un peu plus qu'astcure, s'il me Test posible. »
On voudrait à ce billet, non seulement une aulre orthographe, mais un aulre ton, et que les écus y figurassent à la fin seulement, par allusion discrète. Mais Dulian était un petit personnage, un « garçon de mérite », comme dit Wilhelmine, et Frédéric ne s'avisa point de prendre des précautions de stylo. Il garda d'ailleurs à son maître une gratitude et une affection sincères.
Le roi laissa auprès de son fils ses deux gouverneurs, et il remplaça Duhan par le major Senning^ chargé de I^éducation militaire du prince. Il dut avoir plaisir à congédier Duhan, et il se serait réjoui de voir arriver pour Frédéric l'heure de l'éducation pratique, s'il n'en était déjà au point où aucune joie ne lui pouvait venir d'un enfant qu'il avait pris en aversion. On ne voit pas qu'il ait jamais essayé de le ramener par la douceur et la persuasion, par des explications tranquilles et à cœur ouvert. Il le surveillait en cachette, le faisant espionner par des domestiques et même par des amis. En décembre 1727, il appela le lieutenant Borcke et trois autres officiers, pour leur dire, en présence du prince, que celui-ci « était dans un âge périlleux et sujet à toutes les mauvaises inclinations » ; il les avait donc choisis tous les quatre « pour avoir l'œil sur sa conduite », et les rendait responsables, « sur leur tête, du moindre excès ou dérèglement dont ils n'auraient pas détourné le prince » ou dont ils n'auraient pas « averti », lui, le roi *, Un d'eux devait tou-
4. Briefe Fr, de Gr.,. an F. W, und F. L, F, von Borcke, p. iû.
jours accompagner Frédéric. Il est impossible d*imagincr un procédé plus maladroit et plus humiliant.
Par Texcës même de la surveillance, le roi excitait son fils à lui dérober tout ce qu'il pouvait de sa vie. Le princo cachait ses actions, les bonnes comme les mauvaises. Il commença par se composer en secret une bibliothèque de plus de trois mille volumes. Le catalogue comprenait les grands périodiques anglais et français (cinquantedeux, volumes du Jourûal des savants) ; une encyclopédie anglaise; des bibliographies; des manuels; des anas; des dictionnaires et des grammaires des langues française^ anglaise, italienne et espagnole; un dictionnaire des rimes françaises; des traités de poétique, de style, de conversation; les grands écrivains de Tantiquité dans des traductions italiennes, anglaises, mais surtout françaises ; les grands écrivains français, depuis Rabelais; ce qui avait paru de Voltaire; les grands écrivains italiens; toutes les histoires universelles de quelque valeur, des abrégés d'histoire grecque, beaucoup de livres d'histoire romaine, d'histoire de tous les pays de l'Europe^ mais surtout de la France; quelques livres seulement, français ou traduits en français, sur Thistoire de TAIlemagne, et un seul petit abrégé en français de l'histoire du Brandebourg; une grande quantité de mémoires en français; des atlas historiques, géographiques, ethnographiques, et des récits do voyage, la plupart en français; des ouvrages de mathématiques et de sciences physiques et naturelles, publiés en Hollande ou en France; les comptes rendus de l'Académie des sciences de France; des livres sur les beaux-arts et la musique, français en majorité; des livres de littéra-
LE CONFLIT ENTRE LE PÈRE ET LE FILS 18t
lurc poliliquc, M^chieLvel.V Utopie de Morùs, la République <lc Bodin, la Paix pef^étuelle de Tabbé de Saint-Pierre; <lcs livres de littérature militaire; des histoires de la religion et des églises chrétiennes, des livres de polémique et d'apologétique, tous les écrits de M°*' Guyon; des histoires de la philosophie et des traités de morale païenne et chrétienne; les œuvres de Dcscarlcs, de Bayle et de Locke *. Si précoce que fût Frédéric, il n'aurait pas, à quinze ans, trouvé le plan d'une pareille bibliothèque. Il fut conseillé piar Duhan, qui faisait les achats, et l'aidait ainsi à poursuivre son éducation intellectuelle. Le prince a écrit de sa main le premier catalogue de sa bibliolhèquc en 1727. 11 a copié ces titres de livres, qui traitaient de toutes les matières de la connaissance humaine. 11 était préparé à les comprendre tous; devant sa jeune intelligence se déployait un horizon si vaste, que l'Allemagne n'y occupait qu'une petite place, et que le Brandebourg y était visible à peine. Ces ouvrages de mathématiques et de physique, Descartes, Bayle, Locke, Voltaire, un dictionnaire des rimes françaises, c'est bien déjà la bibliothèque du grand Frédéric. Il avait caché ce trésor dans un logement loué tout près du château; lés livres étaient enfermés dans des armoires dont Duhan avait les clés. Il y courait, sans doute, toutes les fois qu'il pouvait voler un quart d'heure aux devoirs et aux corvées dont ses journées étaient remplies. Il a dû lire çà et là, au hasard, par bribes, en hâte, avec une gourmandise mquiête. S'il avait été surpris par son père, quelle scène!