Braluscheck, op, cil,, pp. 39 et ^uiv. et les notes
182 LA JEUNh&ôli DU GRAND FRÉDÉRIC
Le roi délestait les livres, au point qu'il supprima les Irailcmenls de la bibliothèque royale, et donna à un général une renie de 1,000 thalers sur le fonds d'achat de livres,-qui était précisément de 1,000 thalers.
Ainsi se perpétuait la résistance d'un jeune esprit^ affamé de plaisir intellectuel, à la tyrannie de Frédéric- Guillaume; mais le prince va donner à son père des griefs d'une autre nature. Au commencement de Tannée 1728, le roi se préparait à partir pour Dresde, où sa visite étail attendue. Il avait d'abord décidé que son fils ne le suivrait pas. Frédéric, qui avait grande envie de voir d'autres pays, d'autres mœurs, et, sans doute aussi, de figurer en prince à l'étranger, conçut un tel chagrin en apprenant qu'il ne serait pas du voyage, que sa sœur Wilhelmine craignit de le voir tomber malade. Elle avait, comme on sait, Un esprit à ressources. Elle intrigua auprès du minisire de Saxe à Berlin, Suhm, pour qu'il demandât au roi Auguste d'inviter son frère avec insistance. Le roi de Pologne fut si pressant que Frédéric-Guillaume appela son fils à Dresde. Il voulut même que le jeune homme y parût en bonne tenue, et lui commanda de se faire faire « un habit bleu galonné d'or et six livrées pour ses gens * ». Les voilà donc tous les deux dans la cour la plus brillante de l'Allemagne ; ce fut pour eux une occasion nouvelle d'échanger leurs antipathies. Fritz se trouvait à l'aise dans ce grand air et cette magnificence, qui con- Irastaient si fort avec la triste mine de la cour de Beriii»^ Il était traité en prince royal : autre contraste.
i. Sauveterre, A.-E. Prusse, 1728. 17 janv.
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Il savait plaire et charmer, et se fit « aimer des Saxons... Son goût semblait favoriser plus volontiers leur manière de vivre que celle du roi son père. » Frédéric-Guillaume faisait ce qu'il pouvait pour être aimable, mais il eut quelques malheurs, entre autres celui de crever sa culotte dans un bal, oiï « la vivacité de la danse lui ôtait Tusage de la réflexion ». Comme il n'avait apporté qu'une culotte de cérémonie, il dut en envoyer chercher une autre à Berlin par estafette. Il vit fort bien que son fils réussissait mieux que lui dans le monde. Il lui refusa des occasions de s'y produire et le força, par exemple, de s'excuser de ne pouvoir aller dîner chez le ministre de France, qui l'avait invité. Il ne pouvait pourtant l'enfermer tout & fait. Frédéric alla dîner chez le ministre d'État, Manteufel, qui avait un bel esprit cultivé. Il y philosopha tout à son aise; deux jours après, écrivant à sa sœur, il signait : Frédéric le Pfilosophe. La musique était fort en honneur à la cour de Dresde; le prince y entendit pour la première fois, avec ravissement sans aucun doute, un opéra. Bref, il prenait tant de plaisirs, que Frédéric- Guillaume s'en vengea en le mortifiant '.
Encore le roi n'a-t-il pas tout vu, si l'on en croit Wilhelmine. Toutes les sortes de plaisirs régnaient à la cour de Dresde, que Ton pouvait appeler avec raison « l'île de Cythère ; les femmes y étaient très aimables et les courtisans très polis. IjO roi y entretenait un espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il avait eu trois cent cinquante-quatre enfants
1. Sauvelerre, A.-E. Prusse, 1728, 3 févr., et Bratuscheck, pp. 34-5.
de SCS maîircsses. Toute la cour se réglait sur son exemple ; on n'y respirait que la mollesse, et Bacchus et Vénus y étaient les divinités à la mode *. o Le roi de Prusse ne sacrifia qu'à Bacchus. Un soir que les rois avaient bu par flots des vins de Hongrie, Auguste conduisit insensiblement son hôte dans une chambre très richement ornée, et, pendant que celui-ci admirait les meubles et l'ordonnance, qui étaient d'un goût exquis, il fit lever une tapisserie. Alors apparut « un spectacle des plus nouveaux... une fille dans Tétat de nos premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos, » et dont « le corps d'ivoire » brillait de l'éclat des lumières répandues autour d'elle. Dès qu'il aperçut cette belle, le roi de Prusse se tourna avec indignation, et, voyant son fils derrière lui, il le « poussa très rudement hors de la chambre ». Mais Fri(z avait eu le temps de contempler « la Vénus du cabinet, qui ne lui inspira pas tant d'horreur qu'à son père ». Wilhclmine assure qu'il obtint du roi Auguste les laveurs de la belle Formera.
11 fallut bien revenir à Berlin et retomber dans la mélancolie, plus noire après cette vision. Le prince maigrissait à vue d'œil; il tomba malade d'une espèce de fièvre lente, menacé d'étisie ou de phtisie, disait le médecin, malade d'amour, écrit Wilhelmine, car « il avait pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avait été à Dresde, et la gêne où il vivait Tcmpêchait de s'y livrer ». Le roi le crut en danger, et, la « voix de la nature » s'étant fait entendre, il s'affligea. « Quand les enfants
i. Mém, de la Margrave, pp. 86 et suiv.
sont bien portants, écrit-il au prince d'Anhalt, on ne sait pas qu'on les aime. » Il entendit avec patience la reine lui reprocher la maladie de son fils, et lui déclarer « qu'elle voulait bien supporter les chagrins, qui relomberaient sur elle seule, mais que, pour son fils, elle ne permettrait pas qu'on abusât de ses forces dans l'état où il était. » Il eut même des remords de ses rigueurs passées, qu'il essaya de faire oublier par des caresses. Ce fut un de ces moments rares et courts, oix le père se retrouvait.
On a du regret à penser que, même dans ces journées de réconciliation, tout le monde n'était pas sincère. Au moins, Wilhelmine raconte que sa mère, son frère et le médecin, « qui était du bon parti, » exagéraient le mal, pour procurer au prince quelque repos. Elle ne croit pas que ce soit le retour de la tendresse paternelle qui ail guéri son frère. Le roi de Pologne vint rendre à Berlin, au mois de mai, la visite qu'il avait reçue six mois auparavant. Frédéric ne parut pas tout de suite aux fêtes. Il avait décidé — car sa philosophie n'allait point jusqu'à mépriser les préséances — de ne pas s'asseoir « à la table de cérémonie, qui devait se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas au prince électoral de Saxe, ce que le roi aurait exigé infailliblement de lui » ; mais il n'avait garde de perdre l'occaslDn de revoir les hôles de Dresde ; il vint donc à la cour. Auguste avait amené avec lui sa maîtresse favorite, la comtesse Orzelska, qui était sa fille naturelle, et qui avait pour amant de cœur le comte Rudofski, fils d'une Turque et du même Auguste. Cette aimable personne — « elle possédait un je ne sais quoi qui prévenait pour elle » — partageait donc ses bontés entre son père
et son frère. Frédéric s'était épris d'elle à Dresde; il la revit avec joie, et l'accueil qu'il reçut d'elle, « dans les visites secrètes qu'elle lui fit, achevèrent de le guérir*. » Ce fut encore un heureux événement de Tannée 1728 que le voyage du roi dans la province de Prusse. Il n'y emmena pas Frédéric, qui avait eu une rechute et gros-, sissait encore un peu sa maladie, pour éviter l'ennui de la compagnie paternelle. Le roi, avant de partir, régla par une instruction adressée à Kalkstein le régime du prince pendant son absence. Il ordonnait que Frédéric reçût, chaque malin, une leçon de deux heures sur le génie militaire, donnée par le major Senning; qu'il dînât à midi juste. Kalkstein, Senning et le maître de la cuisine Holwedel mangeront avec lui, mais il pourra inviter jusqu'à six personnes. Une demi-heure après le repas, une heure d'escrime; ensuite, jusqu'à quatre heures, leçon de Senning. Le prince « après quatre heures, peut se divertir, comme il veut, mais il ne doit rien faire qui soit contre le commandement de Dieu et de Sa Majesté. Il peut tirer, chasser, courir une bête, mais le colonel Kalkstein sera toujours avec lui ». Il est autorisé à dîner et souper en ville, mais ne découchera jamais. Après la retraite, il se mettra au lit tout do suite. C'est toujours le même ton de commandement, la même rigueur à tout régler *. Ne rien faire qui soit contre les commandements de Sa Majesté ! Mais cela seul, justement, était une récréation pour Frédéric.
1 Mém. delà Margrave, ^p. 93 et 100 j Sauveterre, A.-E. Prusse, 1728, 15 mai et 20 avril.