ESSAI DE FUITE ET ARRESTATION
Depuis longtemps, trois ou quatre ans peut-être, Frédéric pensait donc à s'enfuir. Il rêvait de courir, à cheval ou en poste, au bruit du fouet et des grelots; de laisser derrière lui des lieues et des lieues d'Allemagne, d'arriver à la frontière de France, de séjourner sur cette terre, qui était la patrie de son esprit, et d'aller se réfugier chez ses parents d'Angleterre. Ce n'était pas sa fiancée qui l'attirait; il ne la connaissait pas, et n'était pas un rêveur d'amour. Si la princesse Amélie se présentait quelquefois à son esprit, c'était pour ajouter une couleur romanesque à son entreprise, car il y avait du romanesque, même très juvénile, dans les projets duv prince. Mais c'est de liberté qu'il avait soif, liberté d'aller, de venir, de se lever, de se coucher, de lire, de songer, d'écrire, de jouer de la flûte, de vivre enfin selon sa nature.
Il paraît avoir eu les premiers pourparlers positifs avec Keilh, pendant l'hiver de 1729; mais le commencement
d'exécution se réduisit alors à la commande d'une voilure faite à Leipzig par un lieutenant nommé von Spaen. C'est Katte qui reçut ensuite la confidence de Frédéric ^
Katte avait de quoi plaire au prince. Il aimait les mathématiques, la mécanique et la musique; il savait dessiner et peindre ; il était grand liseur, jouait de la flûte, écrivait bien le français ; il aimait à parler et à disserter. De son siècle, de ce siècle où Frédéric-Guillaume était un étranger et un revenant, i avait la morale libre, Tirréligion, la « sensibilité »; avec cela, une pointe de paradoxe. Fataliste et ambitieux, il se croyait appelé à une destinée très haute. Il était fils d'un général, petit-fils d'un maréchal et ami du prince royal : cette amitié lui ouvrait l'avenir. Il avait pour le priuce ce sentiment de respect tendre, et d'affection à la fois mystique et intéressée, que les héritiers des couronnes inspirent à ceux qu*ils désignent pour être les serviteurs de leur choix. Il goûtait la grâce du prince royal, le charme de son esprit et de sa personne. Les malheurs de Frédéric l'émouvaient; il était louché aussi de l'infortune de Wilhelmine;
I. Tous lea faits de ce chapitre sont étudiés avec une remarquable exactitude et une précisiou parfaite, par Koser, au chapitre II du livre cité. Une bibliographie complète des documents est donnée par lui A l'appendice, pp. 236-242. Ces documents sont en partie inédits : les archives de la maison royale possèdent sept volumes in-fol. des Actes du procès de Frédéric et de ses complices, que Koser a étudiés. Parmi les documents publiés, lea plus importants sont Vlnformatio exactis, court résumé des actes, donné par Prenss, Fritdrich's des GrossenJugend.,, pp. 87-93, et surtout le Vollstundige Protokolle des Kôpenicker Kriegsgerichls ûber KronpHnz Friedrich, Lieutenant v. Kaile, von Kait u. s, lo., publié par Danneil. Les considérants de ce jugement permettent d'établir avec certitude la suite des faits — Je renvoie une fois pour toutes au chapitre de Koser, à Vlnformatio et au Protokolle, J'indiquerai, on leur lieu, les autres documents employés.
il avait copié le portrait de la princesse^ dont il aurait été, si elle l'avait permis, le très humble serviteur et chevalier. Au prince royal, il n'avait rien à refuser, pas même le péril de sa vie.
Au camp de Mùhlbcrg, Frédéric adressa les premières réquisitions précises à Tamitié du lieutenant Katle. Pendant tout le séjour, il négocia sa fuite dans des entretiens secrets avec lui et avec Guy Dickens. Katte fut, dès l'abord, effrayé du projet. Le prince pressait, et voulait partir tout de suile; il demanda un jour au comte Hoym, ministre de Télecleur de Saxe, des chevaux de poste pour deux jeunes officiers qui voulaient faire incognito un voyage à Leipzig. La ruse était naïve, car tout le monde avait le pressentiment des projets du prince royal. Hoym entendit bien ce que signifiait cet incognito^ et refusa les chevaux. Katle lui-même l'avaH prié de faire des difficultés. Pourtant il se pliait au désir du prince, auquel il procura une carte de la route entre Leipzig et Francfortsur-le-Mcin, achetée dans un bureau de poste. Ces menées no passèrent pas inaperçues. Le colonel Rochow, le gardien du prince, le témoin quotidien de ses souffrances et de sa colère, eut des soupçons, dont il fit part au lieutenant, qui nia toute intention mauvaise. Frédéric se décida de lui-même à retarder l'exécution de son projet et à la préparer.
Il annonça donc à Guy Dickens, dans un lête-à-lêle sous sa tente, qu'il s'échapperait pendant le voyage que son père se proposait de faire prochainement à Anspach, et dans l'Allemagne occidentale ; il irait en France, passerait à Paris six ou huit semaines, et, de là, se rendrait
en Aoglelerre. Il n'avouait pas qu'il allail à Paris, pour le plaisir de s'y voir, de voir la ville, et de rencontrer Gressel ou Voltaire : a J'aime mieux aller d'abord en France, dit-il à Guy Dickens, et y séjourner un temps. Si je passais tout de suite en Angleterre, le roi croirait que ma mère connaissait mon projet, et il la traiterait cruellement. » Il ajoutait, avec la suffisance d'un jeune conspirateur que <c toutes ses mesures étaient prises », et priait la cour de Londres de faire le nécessaire en France^ pour qu'il y trouvA.1 aide et protection ». Katte, qui était au courant de ces pourparlers, offrait de se rendre à Anspach où il se tiendrait aux portes de la ville, avec des chevaux, ou bien de s'habiller en postillon et de suivre ainsi le prince, ce qui était une folie pure, jusqu'à ce que l'heure propice se rencontrât.
Cependant le camp de Saxe avait été levé. La cour, rentrée à Berlin, allendait le retour de Guy Dickens, parti comme nous savons, pour l'Angleterre, et qui rapporta, le 9 juillet, en même temps que les nouvelles propositions de sa cour au sujet des mariages, une réponse aux confidences de Frédéric.
S. M. Britannique donnait à Son Altesse Jes assurances les plus fortes de sa compassion et de son désir sincère de la tirer d'un si triste état, mais elle ne croyait pas que la situation où les affaires de l'Europe se trouvaient, dans ce moment critique, fût propre à l'exécution du dessein de Son Altesse. Elle lui conseillait donc de différer un peu, et d'attendre au moins les suites des négo-
\. Dépêches d'Hotham et de Guy Dickens, 16 et 18 Juin 1730. Raiimer^ pp. 316, 517.
dations nouvelles que sir Holham allait engager. Lo temps manquait d'ailleurs pour s'informer de l'accueil que la France réserverait au prince, s'il « se retirait dans ce pays-là... » Cette réponse était écrite dans une sorte d'instruction officielle; la cour d'Angleterre traitait donc Frédéric comme un souverain; il semblait qu'elle accréditât son envoyé auprès du fils, en même temps qu'auprès du père. Guy Dickens était chargé en outre d'offrir une douceur au prince: il lui proposerait do payer ses dettes, mais en échange de la promesse de ne pas s'évader.
Le soir même de son arrivée à Berlin, Guy Dickens reçut la visite de Katte, qui l'amena sous le portail du château, où le prince vint les rejoindre. L'envoyé fit sa commission: Frédéric accepta l'offre de payer ses dettes, et même, comme il avait une présence d'esprit remarquable, il demanda 45,000 thalers, alors qu'il n'en devait que 7,000, et ne s*engagea point à renoncer à son projet ; il promit seulement de ne pas s'enfuir de Potsdam, si son père l'y laissait.
Pendant cette conversation de nuit, Katte faisait le guet. Tout cela était très romanesque, mais d'une imprudence enfantine.
Deux ou trois jours après, le roi partait pour Potsdam. Le prince apprenait que son père, après beaucoup d'hésitations, avait décidé de l'emmener avec lui dans le voyage. Le 14 juillet, veille du départ, il mandait Katte à Potsdam. Celui-ci vint le soir sans permission, bien entendu, et il fallut prier l'officier qui était de garde à la porte de ne pas signaler son passage. Katte trouva lo prince dans le parc.
238 LA JEUiNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC
Pendant deux heures, ils causèrent. Frédéric redît toutes ses raisons de fuir ; il venait encore d'être maltraité à Potsdam, et si rudement qu'il finissait par craindre pour sa vie. Katle lui fit quelques objections, mais promit de le suivre. Seulement, il ne pouvait partir immédiatement; il devait alten'ire la permission, qu'il avait sollicitée, d'aller en recrutement. Il conseilla donc au prince de remettre sa fuite à la fin du voyage : le roi devait rentrer dans ses États par Wesel; de là, il serait facile de gagner la Hollande. Ainsi les deux complices établissaient leur projet sur une hypothèse, puisqu'il n'était pas siir que Katte obtint le congé demandé. Ils n'avaient rien arrêté de précis, lorsqu'ils se séparèrent, après que minuit avait sonné. Ils avaient convenu de correspondre, — ce qui était une nouvelle imprudence — par l'intermédiaire d'un cousin de Katte, le Rittmeister, Katte, qui se trouvait en tournée de recrutement à Erlangen, à portée d'Anspach.
Le lendemain, 15 juillet, le prince, avant de partir, écrivait à Katte, pour lui confirmer sa résolution de s'enfuir au début du voyage. Il lui donnait rendez^vous à Gannstatt, sans savoir même si le lieutenant pourrait s*y trouver en même temps que lui. Le page qui porta cette lettre remit à Katte quelques objets dont le prince ne voulait pas se séparer, parmi lesquels se trouvaient ses musicalia. Katte avait déjà entre les mains les bijoux de Frédéric et les insignes de l'ordre de l'Aigle blanc de Pologne, dont les diamants avaient été vendus et remplacés par de fausses pierres. Le prince lui avait confié l'argent du voyage, environ 3,000 thalers.
Ce 15 juillet au malin, le roi prît congé de la reine très tendrement, li lui exprima son regret de « la sottise » qu'il avait commise avec le chevalier Hotham, Tenvie qu'il avait des doubles mariages, avec celle restriction méchante : « Mais mon fils montre trop d'empressement de se marier ; tant qu'il sera de la sorte, je le ferai attendre. Je veux qu'il n'en ait plus la volonté pour que je l'aie. » Il fit même cet aveu, qu'il savait bien qu'il était « la dupe » du comte de Seckcndorff. « Vous commencez à parler avec un peu plus de raison, répondit la reine; mais sitôt que vous aurez vu seulement le clocher de la terre de M. de Seckendorff, où vous allez d'abord, vous penserez tout différemment, et, au retour de vos voyages, vous reviendrez faire enrager votre famille et moi aussi, et nous faire souffrir comme à l'ordinaire. » Le roi répliqua: « Non, je te le promets I Je t'aime Irop, ma chère femme. Embrassemoi ^ » Ni l'un ni l'autre ne se doutait de ce que serait le retour. Pourtant les projet du prince étaient soupçonnés. On disait qu'il allait saisir cette occasion de « secouer la poussière de ses pieds ». Le roi avait ordonné que le colonel Rochow, le général Buddenbrock et le colonel Waldow, ne quitteraient pas la voiture de son fils. Il ne l'avait emmené sans doute que pour \q mieux surveiller.
La première nuit fut passée à Meuselwitz, chez le comte de Seckendorff, où le roi demeura les deux journées suivantes. Le 18, il continuait sa roule, emnaenant avec lui Seckendorff. Le 21, il arrivait chez son gendre le margrave d'Anspach où il fit un séjour d'une semaine^
I, Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 18 juillet.
pour « régler Téconomic » du jeune ménage Le 23, à minuit, une lettre de Katte était apportée au prince par le cousin, le RiUmeister. Mauvaise nouvelle : la permission du voyage a été refusée au lieutenant. Le prince brûle la lettre et répond à Katte de se tenir tranquille, jusqu'à ce qu'il ait reçu de nouveaux ordres. Mais il veut s'assurer un autre complice, et tout de suite, propose l'affaire au Ritlmeistef\ mais celui-ci se récuse, et même îl avertit Rochow, sans lui rien révéler d'ailleurs, de ne pas perdre do vue un moment « son haut subordonné )>. A qui donc s'adresser? Parmi les pages du roi se trouve un frère cadet de Keilb, l'ami qui est à Wesel. Le prince s'ouvre à lui, lui glisse des billets dans la main, et l'entretient à la dérobée: « Est-ce qu'on peut trouver partout des chevaux ?» — « En quelques endroits, il en reste; en d'autres non. » — « Est-ce que lu es toujours obligé de rester auprès de la voiture du roi? Peux-tu être une demilieue en arrière ou en avant? » — « Je dois toujours rester près de la voiture, car le roi, lorsqu'il descend, demande après tous ceux qui appartiennent à la voiture. » — Commande-moi des chevaux. » — « Où Son Altesse veut-elle aller? » — « Où croîs-tu que j'irai? — « Je n'en sais rien. » — « Si une fois je m'en vais, je ne reviendrai plus. »
Se croyant assuré d'un compagnon, Frédéric écrit à Katte, le 29 juillet, qu'il a encore été maltraité pour avoir laissé tomber un couteau. Il lui commande d'aller à la Haye, et d'y chercher le comte d'Alberville, un nom de roman, sous lequel il se cachera. Dans celte lettre en ^Stail incluse une autre, aue Kalte devait laisser pour
qu'elle fût lue. Le prince y déduisait les raisons de sa fuite : il était trop maltraité, et ne pouvait supporter plus longtemps cette exislence ; le séjour à Wusterhausen, disait-il, sera pire encore que les années précédentes. C'est là, dans la maison de Tennui, des homélies et de terreur, que le prince avait pris le dégoût de son existence. Il s'était juré qu'on ne l'y reverrait plus. Au même moment, il écrivait à Ecilli de quitter Wesel et de se rendre en Hollande.
D'Anspach, le roi prît la route du Wurtemberg. La cour ducale l'attendait à Ludwigsbourg. Arrivé là, Frédéric qui se parait pour la fuite, comme pour une aventure d'amour, se fait faire un manteau rouge. Quelques jours avant, il avait commandé à Keilh de s'acheter un manteau bleu. Le 4 août au matin, en quittant Ludwigsbourg, il met son beau manteau neuf: « Voilà, lui dit Rochow, un vêtement qui ne plaira pas au roi. » Il répond qu'il a mis le manteau à cause du froid (qui n'expliquait pas la couleur), et il le retire. L'heure marquée par lui approchait. Ce même jour, près de Heilbronn, le cortège des voitures quittait la vallée du Neckar et prenait la direction de Mannheim où Télecteur palatin attendait le roi de Prusse. Le prince, qui avait des cartes, et s'informait, comme par curiosité, des étapes, croyait que Ton coucherait à Sinsheim, et c'est de là qu'il avait résolu de s'évader. Mais, par hasard, le roi voulut s^arrèteràSteinsfurth, où le coucher fut organisé dans des granges : le prince était logé en face du roi. « Nous ne sommes plus loin de Mannheim, dit le roi en se couchant. En parlant d'ici à cinq heures, nous aurons mille fois le temps
242 LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉHiC
d'arriver. » Le prince, qui avait douné ses ordres à Keilh, pensait qu'il serait déjà loin à celte heure-là. A deux heures et demie, il s*habillait. Son valet de chambre, Gummersbach, homme de confiance de Rochow, s'élonne. Le prince lui dit : « Mais je veux me lever. Qu'estce que cela te regarde? » Il met le manteau rouge. Gummersbach fait des observations: « Je veux le mettre, » réplique le prince, qui ajoute qu'il va chez le roi, et sort, malgré que le valet lui dise : « Le roi ne se fera éveiller que pour le départ à cinq heures. » Il se tient alors devant la grange, mais Gummersbach envoie un chasseur appeler le colonel. Rochow, qui s'est couché tout habillé, arrive à la minute; il trouve le prince près de sa voiture, attendant: « Bonjour, Votre Altesse ! » Le prince rend le bonjour, quitte la voiture et rentre dans la grange. Rochow se promène devant la porte avec Gummersbach. A trois heures, Keilh, qui est en relard, arrive avec des chevaux. (i Voyez donc, dit Gummersbach au colonel, ce que c'est que ces chevaux-là. Je garderai le prince. » Rochow va vers Keilh, lui souhaite le bonjour, et lui demande ce qu'il veut faire avec ces chevaux. « Ce sont, répond Keilh, les chevaux des pages. » « Allez-vous-en au diable avec vos chevaux, s'écrie le colonel. » BuddenbrocketWaldow, avertis aussi, sont venus rejoindre Rochow. Seckendorff, qui ne devait dormir que d'un œil, apparaît dans la rue. Le prince était ressorti, et le jour éclairait son manteau rouge : « Excellence, dit Rochow à l'Autrichien, comment trouvez-vous l'accoutrement de Son Altesse î » Le prince Ole son manteau et, de désespoir, entre chez son père, qui n'était pas encore levé : « Votre voiture, lui dît le
roi, est plus lourde que la mienne. Vous irez devant; autrement vous arriveriez en retard. » Le prince sort, pendant que son père s'habille, va boire son thé, traîne autant qu'il peut, si bien que le roi, qui le croit en route déjà, part avant lui. Arrivé à Heidelberg, il est étonné de ne pas trouver le prince : « Où est mon fils? 11 doit marcher terriblement vite. Ils ne seront pourtant pas assez fous pour entrer à Mannheim, avant que je n'arrive. » A huit heures, le roi est à Mannheim : pas de prince encore. Le roi s'inquiète ; il s'imagine que Frédéric est parvenu à s'échapper. Pour le calmer, Télecteur palatin envoie son écuyer sur la route de Heidelberg. EnBn les retardataires arrivent à dix heures et demie ^
Il était évident que le prince ne pourrait s'échapper, mais la résolution où il était de tout risquer plutôt que d'abandonner le beau rêve, l'aveuglait. Il donna encore une fois à Keith l'ordre de commander des chevaux, mais le page avait eu, le matin, une belle peur, en recevant l'ironique bonjour de Rochow. Il connaissait le roi, et sentit sa tète branler sur ses épaules. Le 6 août, qui était un dimanche, à l'issue du service divin^ il se jeta aux pieds de son maître et lui avoua tout le complot.
Le roi maîtrisa la tempête qui se levait en lui, et résolut de dissimuler jusqu'à ce qu'il fût arrivé dans sa ville de Wesel, mais il appela Rochow près d'une fenêtre: <c Fritz a voulu déserter, lui dit-il; je m'étonne qu'on ne m'en ait rien dit. Vous, Rochow, vous serez responsable sur votre tête, votre cou et votre collet, si vous ne me le
1. Voir la relation dictée par le roi à Mylius, dans les annexes du livre de Koser (pp. 261, 264}.
24i LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC
livrez à Wcsel, vivant ou mort. Je n'ai pas le temps d'en (lire plus ici. Et comme il se peut que je ne trouve pas le moyen de parler seul avec Buddenbrock et avec Waldow, vous leur direz cela en mon nom, et leur commanderez qu'ils soient responsables envers moi. » Rocbow, qui avait eu la générosité de taire l'histoire de la veille, se contenta de répondre : « Il ne peut nous écbapper; il ne nous aurait pas échappé. J*ai pris mes précautions. Le prince a un fidèle serviteur à qui on peut se fier. » Sur quoi, on se mit à table. Le roi, qui savait si mal se contraindre et qui aimait à hurler ses colères, devait endurer des tourments d'enfer. La vue de Tintendant, du commandant et d'officiers français de Landau, qui étaient venus à Mannbeim, Tinquiéta. Il crut qu'ils venaient au-devant du prince pour lui faire escorte. Le soir, à Darmstadt, où l'on coucha, il ne put se tenir de dire à son fils : (c Cela m'étonne de vous voir ici. Je vous croyais à Paris déjà. » Frédéric répondit hardiment par un mensonge: « Si je l'avais voulu, je serais certainement en France! » Une fois encore, ignorant qu'il avait été trahi, il passait un billel à Kcilh : « Gela prend une mauvaise tournure. Fais que nous puissions nous en aller. »
Le matin du 8 août, on arrivait à Francfort, d'où l'on devait descendre le Mein. Le roi visita tous les monuments en deux heures, sans être accompagné par le prince : il l'avait fait conduire directement au bateau, qui devait transporter le cortège royal à Bonn. Il grillait d'impatience de rentrer chez lui, mais il avait promis sa visite à l'électeur de Cologne, qui l'attendait. Il arriva donc, le 10, à Bonn. Avant de descendre, il commanda aux
officiers du prince de le bien surveiller et de le ramener au bateau, mort ou vif. Frédéric entendit ces ordres et d'autres paroles dures, sans sourciller. Mais, au fond, il commençait à se troubler, se sentant déjà prisonnier. Il eut alors une habileté de sa façon. Il devina que tout était découvert, et que Seckendorff était au courant. Il résolut donc de se donner auprès de lui, son ennemi, lo mérite d'une confidence, et d'intéresser ainsi à sa cause la générosité d'un homme si puissant auprès de son père : « J'ai eu, lui dit-il, la ferme intention de m'enfuir. Un prince de dix-huit ans ne peut supporter plus longtemps d'être traité par le roi, et battu comme je l'ai été dans le camp de Saxe. En dépit de toute surveillance (il répétait et complétait son mensonge), j'aurais pu m'enfuir si je n'avais été retenu par mon amour pour la reine et pour ma sœur. Je ne renonce pas à ma résolution. Si le roi ne cesse de me frapper, je la mettrai à exécution coûte que coûte. Du péril de ma vie, je ne m'inquiète pas. Je regretterais seulement que des officiers, qui ont eu connaissance de la chose, fussent exposés à des malheurs, quand ils n'ont commis aucune faute, mais se sont laissés entraîner par moi. Si le roi veut bien me promettre le pardon pour eux, je déclarerai tout clairement. Si non, on peut me faire couper la tète, je ne trahirai personne. » Puis, poussant un peu loin la confidence, il ajouta que la reine n'avait rien su de ses projets, mais qu'il était en peine de Kalte ; il espérait pourtant que celui-ci se serait sauvé, après avoir détruit leur correspondance secrète. Il termina en priant Seckendorff do causer avec le roi : « Vous ne pouvez me témoigner une plus grande amitié, et je vous
serai reconnaissant toute ma vie de me lirer de ce labyrinthe* ».
Seckendorffdut Técoalerd'un airde compassion respectueuse, où il dissimulait à la fois son plaisir de voir ce fier jeune homnie réduit à se réclamer de lui, et le peu de gré qu'il lui savait de celte confidence forcée. Le lendemain, à MôrSy il parla au roi en termes généraux du repentir du prince. Le roi répondit qu'il préférerait grâce à justice, si son fils lui faisait des aveux à cœur ouvert, ce dont il doutait fort; mais, à Geldern, il apprend que le lieutenant Keith a quitté WeseL Depuis quelques jours déjà, il savait que Katte avait envoyé un message à Frédéric pendant le voyage. Il vit la corrélation des deux faits avec la tentative de fuite. Pressé de mettre le prince en lieu sûr, il l'envoya en avant à Wesel.
Lui-même y arriva, le 12, à huit heures et demie du soir. Aussitôt, il manda le prince à la, Commandalur^ et lui fil subir un interrogatoire. Le prince avoua qu'il avait voulu passer en France, et ajouta ce mensonge qu'il avait donné rendez-vous à Strasbourg à Katte et à Keith. On conte que le roi, mécontent des réponses, entra dans une fureur telle que le général von der Mosel, se jetant entre le père et le fils, offrit sa poitrine au premier, qui avait mis Tépée à la main. Mais Frédéric-Guillaume, je pense, était abattu, atterré autant qu'irrité. Il est impossible qu'il n'ait pas pensé en ce moment que les violences commises sur la personne de son fils déposeraient contre lui-mèn^ dans
«. Rapport de Seckendorff & Tempereur, 14 août 1730, Fôrstcr, III, pp. 1 et suiv. Ce rapport doit être coQsuIté pour toute l'histoire de la tentative d'évasion.
le procès qui allait s'engager devant l'Europe. L'acte oflîcîel de l'interrogatoire du 12 août dit qu'il somma le prince « de la façon la plus sérieuse, d'honorer comme il devait, Dieu et son seign eur et père, et d'avouer, sur son devoir et sa conscience , toutes les circonstances de la désertion projetée. » Avant de livrer son fils à la justice, Frédéric- Guillaume dut parler de ce ton déjuge, et s'en tenir là. Le prince prit de s lors la manière qu'il va garder, mêlant des mensonges à la vérité, avec un sang-froid extraordinaire, fier, insolent même, mais rusé toujours et ne poussant jamais rien à l'extrême. Il est très possible qu'il ait répondu à son père, en lui reprochant ses violences et ses désespérantes paroles « qu'il ne devait s'en prendre qu'à lui seul de ce qui était arrivé* ».
Frédéric fut ensuite conduit dans une chambre à part, et gardé par des sentinelles, baïonnette au canon. Le lendemain il est interrogé par le colonel Derschau, sur des questions préparées par le roi. Il répond par un roman. Il voulait, dit-ilj aller incognito à Landau, Strasbourg et Paris, prendre du service, passer en Italie, se distinguer par des actions d*éclat et obtenir ainsi la grâce de Sa Majesté; mais, au même moment, le roi, qui a envoyé l'ordre de poursuivre Keith, apprend que celui-ci est allé, non pas à Strasbourg, mais à la Haye. Le prince est donc convaincu de mensonge. Le roi le lui fait dire par Derschau et, de plus en plus, il se trouble ; il va jusqu'à croire à une conspiralîon contre sa vie. Le prince fut informé de ces soupçons terribles ou les devina.
1. Guy Dickens, 19 août, Raumer, pp. 518, 519: Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 21 août.
« Mon cher papa, écrivit-il, je prends encore une fois la liberté d'écrire à mon cher papa, pour lui demander en toute soumission de lever mon arrêt, assurant que (ont ce quej'ai dit ou fait dire à mon cher papa est vrai. Quant aux soupçons qui sont contre moi, le temps montrera qu'ils ne sont pas fondés, et j'assure que je n'ai pas eu la mauvaise intention que l'on pense. J'implore de mon cher papa sa grâce et je demeure, ma vie durant, avec le respect le plus soumis, son fils très dévoué '. )>
Le roi, pour toute réponse, remit le prince aux mains du général Buddenbrock, avec ordre de le conduire à travers l'Allemagne, à la forteresse de Spandau. L'escorte devait éviter les territoires de Hesse et de Hanovre, pays suspects, où le prince trouverait peut-être des complices. En cas d'une surprise ou d'une tentative d'enlèvement, Buddenbrock « fera que les autres ne le reçoivent que mort ».
Le prince fut emmené deWesel en grand secret. Jusqu'à Ualle, on marcha jour et nuit, ne s'arrêtant qu'en pleine campagne, là « où l'on peut voir autour de soi, dans les endroits sans haies ni buissons ; » on mangeait dans la voiture. Le roi, le même jour, se mit en route. Une preuve (il me le semble au moins) de son hésitation, de son trouble, d'une sorte d'angoisse et de recul devant le fait auquel il donnait in petto des proportions monstrueuses, c'est qu'il ne se rendit pas droit à Berlin. 11 mit une semaine au voyage, et n'arriva que le 26 août au château royal,