LA NAISSANCE LE GRAND-PÈRE. L'AVÈNEMENT DU PÈRE
Le grand Frédéric est né à Berlin, le 24 janvier 1712, de Frédéric-Guillaume, prince royal de Prusse et de Sophie-Dorothée de Ilanovre, sous le règne de son grandpère, Frédéric, le premier HohenzoUern qui ail porté la couronne royale. Son grand-père maternel, Georges, électeur de Hanovre, était l'héritier de la reine d'Angleterre, Anne, à laquelle il succéda en 1714.
Au moment où naissait Frédéric, les maisons de Brandebourg et de Hanovre étaient dans la joie de la haute fortune qui venait d'échoir à Tune, et que l'autre attendait. Depuis onze ans qu'il était roi, Frédéric I" ne s'était pas lassé une minute d'admirer et de célébrer su dignité royale. Il se levait de grand matin, comme pour
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jouir plus longtemps du plaisir d'ôtrc roi. Jusqu'au soir, il officiait. Il avait de la majesté au conseil, à table, au fumoir ; de la majesté, chez la reine. Ses vêtements étaient boutonnés d'or et de diamants et il faisait vcnii de Paris ses perruques. Quand il se déplaçait, c'était en grande pompe. Ses voyages par terre étaient des processions de carrosses, longues, lentes et splendides. Un bateau de Hollande ou une gondole le portait sur Tonde^ Il parlait de lui et de la reine son épouse avec des circonlocutions d'étiquette, enveloppant de solennité son nom comme sa personne. Point méchant homme, d'ailleurs, bon mari, — il n'avait pris une maîtresse que pour imiter Louis XIV, par point d'honneur professionnel, »— et bon père de famille*.
La naissance de Frédéric le réjouit d'autant plus qu'il avait pleuré déjà deux petits-fils, morts en très bas âge. Le bruit avait couru à Berlin qu'ils avaient été victimes d'accidents de majesté, n'ayant pu supporter, le jour de leur baptême ni le tapage des canons et des pétards, ni le poids du manteau de soie, des insignes en diamant de l'Aigle noir et de la couronne d'or, dont ils avaient été parés. En réalité, ils étaient morts de la mort vulgaire des pauvres petits êtres, qui ne savent pas faire leurs dents. Aussi le roi Frédéric attendait-il avec anxiété les premières dents du petit Fritz. Cet enfant lui paraissait appelé à une destinée glorieuse, parce qu'il était né en janvier, c'est-à-dire dans le mois où lui-même avait pris la couronne, à Kônigsberg, onze ans plus tôt. Il voulut
1. Albert Wnddinglon, L'acquisition de la couronne de Prusse par les UohenzoUei'n, pp. 272 et suivantes.
que le baptême fût célébré avant que ne finît le « mois du couronnement », et que son petit-fils s'appelât Frédéric, « le nom de Frédéric ayanttoujours porté bonbcur à la maison. »
Le 31 janvier, l'enfant, couronne en tôte, vôtu d'une robe tissée d'argent et piquée de diamants, dont la queue était tenue par six comtesses, fut porté à la chapelle du château, sous* un ciel que soutenaient une princesse et deux princes. Le roi l'attendait sous un baldaquin dont les quatre bâtons étaient tenus par quatre chambellans, et les pendants de soie par quatre chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir. Les parrains et marraines, qui s'étaient fait représenter, étaient l'empereur, le tsar Pierre, les États généraux de Hollande, le canton de Berne et l'électeur de Hanovre, l'impératrice douairière, l'électrice et Félec tri ce-mère de Hanovre, la duchesse de Brunswick et la duchesse douairière de Mecklembourg. Les États généraux avaient envoyé, entre autres cadeaux de baptême, une boîte en or, contenant un titre de rente de quatre mille florins. Toutes les cloches de la ville, trois salves de tous les canons, et les tambours et les trompettes annoncèrent au peuple de Berlin que le monde comptait un chrétien de plus. Les cortèges rentrèrent en procession dans les appartements, entre les haies des Suisses et des gardes du corps *.
Fritz annonçait l'envie de vivre. Son grand-père le voyait avec plaisir « téter bravement sa nourrice ». Les dents vinrent très vite, six au bout de six mois, et sans
1. Preuss, Friedricïis des Grossen Jug$nd und Thronhesteîyung^ pp. 4 et 5.
causer la moindre incommodité. « On peut voir là, écrivit Frédéric, une sorte de prédestination. Que Dieu nous le garde longtemps encore ! ' »
Ce fut le grand-père que Dieu ne garda pas longtemps au petit-fils. Frédéric I" mourut le 27 février 1713. L'enfant, qui avait reçu en naissant les titres de prince de Prusse et d'Orange, devint prince royal.
Le nouveau roi Frédéric-Guillaume avait manifesté, dès Tenfance, une aversion violente pour les cérémonies et le luxe. Il était tout petit quand, un jour, frisé, poudré, vêtu en gala, il se cacha dans une cheminée, d'où il fallut le tirer, noir comme un ramoneur. Il jeta au feu une robe de nuit de brocard, aussitôt après qu'on la lui eut essayée. La vue des grandes perruques le mettait on fureur. Trouvant dans l'antichambre de son père des courtisans qui se chauffaient, la tête rejetée en arrière, pour ne pas roussir leurs belles perruques, qui coûtaient 200 thalers, il les fçrça à les jeter au feu. Une autre fois, il fallut ramasser au bas d'un escalier un « maître de la cour » qu'il y avait précipité. Il était extrêmement économe, et dressait le compte exact de ses petites recettes et de ses petites dépenses, sur un registre tenu dans la perfection, à la première page duquel il avait écrit : « Rechmmg ûber meine Dticaten, Compte de mes ducats. » « Avare, s'écriait sa mère, dans un âge si tendre ! » Mais aucune remontrance ne le corrigeait. La magni-
1. Lettres de Frc<léric I«du 30 janvier 1712, dans les Miscellaneen zur Ceschichle Kônig Friedrichs des Grossen, p. 43"), et des 8 février et 31 mai 1712 dans Prcuss, Iricdrich der Crosse, mil seinen Verwandlen und Freunden, p 380.
licence lui donnait des nausées, et la prodigalité, des accès de rage*.
Après avoir recueilli le dernier soupir de son père, Frédéric-Guillaume sortit de la chambre mortuaire, traversa la foule des chambellans, pages et gens de cour, qui plouraicnt, et alla s'enfermer chez lui. Il s'y recueillit un moment, et pria lo grand-maréchal, M. de Printzen, de lui apporter « l'état de la cour ». Il parcourut la liste des^ dignitaires, serviteurs et pensionnaires, saisit une plume, et fit une grande barre du haut jusqu'en bas, disant qu'il supprimait tout, mais qu'il voulait que chacun demeurât à son poste, jusqu'aux funérailles de son père. Printzen sortit, sans mot dire, avec une figure si troublée, qu'un des courtisans les mieux pourvus en titres et en fonctions, le lieu tenant général deTcttau, chambellan, chef des gardes du corps, gouverneur de Spandau, chevalier de l'Aigle noir, l'arrêta et lui prit le papier des mains. Il vit la grande rature : « Messieurs, dit-il, le roi notre bon maître est mort, et le nouveau roi nous envoie tous au diable. »
Tous les chamarrés à longue perruque se revirent, lo 2 mai 1713, aux obsèques de Frédéric I". Le fils avait voulu que son père fût enterré, comme il avait vécu, ,en grand cérémonial. Les préparatifs durèrent plus de deux mois. Le corps demeura, huit jours, sur un lit de parade de velours rouge, brodé de perles et rehaussé de couronnes et d'aigles d'or. Sur la tête était la couronne ;
\ . Voir dnns Friedrich Fôrsler, Friedrich Wilhem I KÔnig von Preussen, au tome J, lo chapitre Friedrich Wilhem I als Kronprinz^ pp. 70 et suivcintca.
sur les épaules, le manteau de pourpre et d'hermine; sur la poitrine, la chaîne de TAigle noir ; à droite et à gauche, le sceptre et le glaive. La chambre, tendue de velours violet, était éclairée par des cierges à profusion. Le 4 mars, le corps, habillé de drap d'or, fut mis au cercueil, et porté dans la chapelle du château, transformée en Castrum do loris. Le 2 mai, entre les haies des régiments, — presque toute Tarmée prussienne était là, — le cortège se rendit h la cathédrale. Derrière le général comte Dohna, qui tenait l'étendard, le nouveau roi s avançait, vêtu d'un long manteau de deuil, dont la queue était portée par le grand écuyer ; la cour suivait, au grand complet. Dans l'église, arrangée en mausolée, les statues en marbre blanc des HohenzoUern électeurs de Brandebourg entouraient le catafalque, comme pour faire une garde d'honneur au premier de leurs descendants parvenu aux honneurs de la royauté. Des images et des inscriptions rappelaient les principales vertus du défunt.
Le service divin terminé, Frédéric-Guillaume commanda lui-même les feux de salve. Puis il rentra chez lui. Il avait donné une rare preuve de piété filiale en prolongeant de deux mois la vie du cérémonial. Ce fut pour lui un vrai soulagement quand il l'eut enterré avec son père, et vit se disperser et les grands officiers, et les chambellans, et les pages, et les vingt-six tambours et trompettes, qui annonçaient tous les mouvements du roi, et les musiciens de la royale chapelle, et les cent Suisses vêtus de soie, de velours et d'or. Ceux des inutiles, qui n'échangèrent pas la clé d'or contre le
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pistolet, et les escarpins contre les bottes de cuirassiers, allèrent « au diable ». Les perles, les pierres précieuses, les diamants furent vendus pour payer les dettes du feu roi, qui avait été un solennel besoigneux. Puis Frédéric- Guillaume se mit & vivre comme un bon bourgeois aisé, économe jusqu'à Tavarice, réglant lui-môme Tordre de la maison, comptant avec son cuisinier et de tout près. Aussi deux mois ne s'étaient pas écoulés qu'il avait levé et armé deux nouveaux bataillons de grenadiers*.
LA GOUVERNANTE; LES PREMIERS MAITRES LE GOUVERNEUR ET LE SOUS-GOUVERNEUR
Frédéric-Guillaume voulut que ses fils et ses fiUea fussent élevés, non comme des princes et des princesses, mais comme des enfants de simples particuliers. Il entendait que l'héritier de sa couronne fût autrement traité que le jeune roi Louis XV, dont les journaux racontaient au monde les moindres faits et gestes, et que l'empereur appelait « l'enfant de l'Europe * ». Si simple qu'il fût, le roi de Prusse ne pouvait pourtant pas ne point donner à son fils une gouvernante, et, l'âge venu, un précepteur et un gouverneur.
{. Voir FassmauD, Leben und Thalen des Allerdurchlauchtigsten und Grossmàchtigslen KÔnigs von Preussen Friederici WiUielmiy les fu Dérailles de Frédéric !•', pp. 42 et suivantes, et Fôrster, loc. ciL, pp. 71 et suivautcs.