‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 9 sur 112 · Koser, Friedrich der Grosse als Kronprinz, t. I, p · texte numérisé non relu

Koser, Friedrich der Grosse als Kronprinz, t. I, p

Il avait été élevé par une Française, M"* de Montbail, à laquelle il avait gardé un affectueux souvenir, peut-être à cause des méchants tours qu'il lui avait joués. Il voulut que M"* de Montbail (elle était devenue M"* de Rocoulle), élevât ses enfants, et il la nomma « gouvernante auprès du prince et des princesses royales ». Les princesses royales, c'étaient, à cette date de 1714, Sophie-Frédérique Wilhelmine, de deux ans et demi plus âgée que le prince, et Gharlotte-Albertine, d'un an et demi plus jeuiie. M°* de Rocoulle devait donner aux enfants l'instruction religieuse, et leur apprendre à lire dans la Bible. La même année, comme le roi de Prusse était au siège de Stralsund, il remarqua un jeune cavalier qui paraissait se plaire aux endroits où il y avait du péril. Il se le fit présenter dans une tranchée par le comte de Dohna, qui le connaissait, pour lui avoir confié une partie de l'éducation de son fils ; il le retint pour être, dans deux ans, Vinformator du prince. Ce jeune homme se nommait Jacques Egide Duhan ; comme M"* de Rocoulle, il était Français. Installé dans sa fonction en 1716, il devait « montrer les cartes à son élève, lui apprendre l'histoire des cent dernières années, pas au delà, puis les histoires de la Bible, mais surtout le calcul ». Enfin, quand le prince fut sur le point d'atteindre sa septième année, le roi lui donna pour gouverneur son ancien gouverneur, le général comte Fink von Finkenstein, et pour sous-gouverneur le colonel von Kalkstein *.

Lo roi do Prusse ne pensa pas qu'il faisait une chose

\, Koser, op, cit., pp. 2-5; Braluscheck, DU Erziehung Friedrhhê des Crossen, pp. 20 et suivautca.

grave en confiant l'éducation de son fils à ces deux groupes de personnes, les Français réfugiés et les officiers prussiens, dont Tesprit était fort différent.

« Il est rare, dira plus tard le grand Frédéric, que Ton prenne un précepteur dans une tranchée. » Cela est rare, en effet, et bien prussien. Frédéric-Guillaume avait eu des maîtres de profession, gens très graves; parmi eux, Frédéric Kramer, savant philologue et jurisconsulte, qui, un jour, offensé par un badinage du Père Bouhours sur ce thème : « S'il est possible qu'un Allemand ait de l'esprit, w avait répliqué par une dissertation intitulée : « Revanche du nom germanique contre certains Gaulois détracteurs des Germains, Vindiciœ nominis germanici contra guosdam Germanorum obtrectatores Gatlos. » Le roi, qui n'était pas pédant, et qui n'aimait pas les dissertations, s'était empressé de prendre pour informator de son fils un cavalier. Il ne savait pas que le cavalier fût un homme plus instruit que son Kramer.

Jacques Egide Duhan de Jandun * était né à Jandun, en Champagne, l'année de la révocation de l'édit de Nantes. Son père, ancien secrétaire de Turenne et ancien conseiller d'État, était- sorti de France en 1C87, et s'était rendu à Berlin, où il était devenu le secrétaire du grand électeur. Il avait voulu faire luimême l'éducation de son enfant, qu'il n'envoya point au gymnase français, récemment ouvert. Il lui avait enseigné les langues et les littératures classiques, l'histoire et la rhétorique. Les leçons paternelles avaient

1. Sur Dulian, voir l'éloge académique que Frédéric a fait de lui» Œuvres de Frédéric le Grande t. VII, pp. 8 et suivantes.

été complétées par celles de la Crozc et de Naudé.

Naudé avait quitté Metz en 1685, le jour même où fut fermé le dernier temple protestant de la ville. Arrivé à Berlin en 1687> il y avait gagné sa vie en donnant des leçons de mathématiques. Il enseigna ensuite les mathématiques au collège de Joachimsthal , puis à l'Académie des arts. Mais son étude favorite était celle de la théo* logie, où il portait la rigueur de son esprit de géomètre. Il a composé deux volumes sur la morale évangélique *.

La Croze avait été moine au monastère de Saint* Germain-des-Prés. Tourmenté par des scrupules de conscience, il s'était enfui en 1693, pour aller faire h Bâle profession de protestantisme. Berlin attirait nos réfugiés en grand nombre : les nobles étaient assurés de trouver place à l'armée et à la cour; les magistrats, dans les tribunaux; les savants, dans les offices intellectuels, où ils n'avaient guère à redouter la concurrence des indigènes. La Croze alla donc à Berlin où il fut préposé à la bibliothèque électorale, qui devint, trois ans après, royale. Il était lui-même une bibliothèque, « un vrai magasin », dira plus tard Frédéric. Sa mémoire était prodigieuse. Un jour, devant Leibniz, il récita douze vers en douze langues différentes, après les avoir entendus une seule fois. Aucune question ne le surprenait : il avait réponse à tout. Lorsqu'on lui demandait un renseignement, et qu'il renvoyait à un livre, il disait l'édition et la page. Il parlait couramment, outre sa langue natale, l'anglais,

1. Sur Naudé, voir Forrncy, Éloge des académiciens de Berlin, t. 1, pp. 270 et suivantes.

l'espagnol, le portugais, Titalien et l'allemand. Il savait le latin, le grec ancien et moderne, l'hébreu. Il apprenait les langues slaves, le basque et des langues orientales, parmi lesquelles, pour faire plaisir à Leibniz, le chinois. 11 n'était point un profond philologue; il n'avait ni le goût ni le temps de pénétrer le génie des langues, qu'il étudiait, parce qu'il était curieux, et qu'il apprenait parce qu'il ne pouvait s'empêcher d'apprendre tout ce qu'il voyait. Il savait, de la môme façon, la philosophie et l'histoire. Toute sa science s'épandait dans sa conversation : sans an*èt, il parlait, racontait, citait et récitait. Il disait des histoires drôles sur le ton de la psalmodie, car ce défroqué avait gardé le pli du froc *.

Duhan de Jandun le père, la Croze et Naudé ont été indirectement les maîtres de Frédéric, puisqu'ils ont élevé son maître. Le prince a connu d'ailleurs la Croze et Naudé, qu'il a vus et entendus souvent pendant sou enfance. Ces trois hommes étaient des autodidactes, et il n'est pas de culture meilleure pour les esprits nés sérieux et capables d'études, que celle qu'ils se donnent à eux-mêmes; car l'école, avec ses règles précises et ses habitudes hiératiques, ne laisse pas assez faire Tintelligence. Il est vrai que tous les temps ne sont point propres à la liberté de l'éducation personnelle. Mais le xYin** siècle se prêtait si bien à l'épanouissement du travail libre ! De nos jours, les plus grands esprits seuls possèdent toute une science, la dominent et la mettent

1. Sur la Croze, voir Formey, op. cit.. Il, pp. 63 et suivantes, et la lettre de Frédéric à VoUaire, Œuvres de Frédéric le Grand, t. XXI, p. 327.

en son lieu dans Fensemble de la connaissance. Les autres, en foule, peinent sur le détail, qui, cans cesse croissant et multipliant, cache la science à leurs yeux, comme les arbres empêchent de voir la forêt. Des vies laborieuses s'achèvent dans de petits coins du domaine intellectuel. Au xvni* siècle, ce domaine se découvrait tout entier : le regard s'y promenait à l'aise. La curiosité était universelle et vraiment philosophique. Les hommes de ce temps, à qui une lecture' immense donnait, avec la grande culture littéraire, historique et scientifique, l'illusion de croire qu'ils savaient tout ce qui peut être su, ont vécu dans une fête intellectuelle que la terre ne reverra plus.

L'enfance de Frédéric a donc été confiée à des Français venus de France. Il est vrai, c'étaient des exilés. L'esprit qu'ils apportaient n'était pas celui de la majorité de la nation, qui avait, hélas ! salué par des Te Deum la persécution de ces hérétiques. Le calvinisme les avait marqués de son empreinte grave, qui a effrayé et rebuté un peuple naturellement gai.

Une plus douce influence fut exercée sur l'âme de Frédéric par sa gouvernante. Elle aussi, elle avait fai. à sa religion le sacrifice de sa patrie. Veuve de M. de Montbail, et, jeune encore, elle avait conduit sa famille à l'étranger, au lendemain de la révocation de Tédit de Nantes, alors que ces exodes n'allaient pas sans péril. Cette femme de cœur avait aussi de l'esprit. Elle parlait joliment notre langue, et tournait bien les petits vers. Il semble qu'elle ne craignait pas le mot pour rire, même un peu gaillard. Elle savait tenir un salon, choso

rare à Berlin '. C'est à la cour même qu'elle avait trouvd un asile auprès de Sophie-Charlotte, femme de Frédéric I*', qui ressemblait si peu à son mari. Les gazettes du temps assurent que la nature s'était épuisée à prodiguer à cette princesse les charmes du corps et ceux de l'esprit. Sophie-Charlotte était gaie, malicieuse, et elle avait des façons exquises de se moquer de son époux solennel. Le jour de son couronnement, dans la pompe des pompes, elle tira sa tabatière et prisa. Mais elle était sérieuse aussi, religieuse avec une inquiétude charmante de femme philosophe et le frisson de l'inconnu. Sa religion et sa philosophie s'éclairaient l'une l'autre, mais ni l'une ni Tautre, ni les deux réunies, ne prétendaient posséder la pleine lumière. Aussi sa curiosité n'était-elle jamais satisfaite; sans cesse, elle demandait le pourquoi des pourquoi à Leibniz, son ami, qui ne savait point le lui dire. Elle aimait les arts, autant que la philosophie, la musique surtout. Elle avait du goût pour la poésie '.

Sophie-Charlotte avait laissé le souvenir, qui a une grâce particulière, d'une reine qui s'est fait aimer. Son nom rappelait l'éclat de Tanciennc cour, et la vie intel-

1. Voir au tome XVI des Œuvres de Frédéric le Grand, la correspondance de Frédùric avec t la chère bonne maman » RocouUe, et ce billet en vers écrit par madame de Rocoulle après Tavèncment de Frédéric {elle avait alors quatre -vingt deux ans) :

Sur l'air : Mariez-moi,

Gaudian es^t un bon soldat,

Mai-^ il hait le célibat.

11 vondrait se marier.

Il vient vons prier

De le lui accorder.

Il voudrait se marier

Pour vous faire un grenadier.

S WaddingtOD, pp. 2S3 et suivantes.

lectuelle qu'on y menait. Il évoquait un passé tout différent de ce présent rude et bizarre, où il fallait vivre, sous le règne de Frédéric-Guillaume I*'. M"* de Rocoulle perpétua auprès des enfants de Prusse la mémoire et l'esprit de la bonne reine*. La sœur aînée de Frédéric aurait voulu s'appeler Charlotte et ne désirait rien tant que de ressembler à sa grand-mère. Frédéric a dû entendre souvent sa gouvernante parler de la reine lettrée, philosophe et musicienne.

Enfin, quand on cherche à retrouver tout ce monde vague des influences qui entourent et pénètrent une âme d'enfant, il ne faut pas négliger ce petit fait : depuis près de trente ans qu'elle était en Allemagne, W" de Rocoulle n'avait pas appris un mot d'allemand. Elle était demeurée une pure Française.

Le général Fink et le colonel Kalkstein" étaient des hommes cultivés, le second surtout, qui aura sa part d'enseignement dans l'éducation de Frédéric, mais le roi les avait choisis pour leurs vertus de soldats.

Kalkstein avait trente-six ans, lorsqu'il fut nommé sous-gouverneur du prince. Il avait débuté dans les armes au service de Hesse-Cassel. Frédéric-Guillaume l'avait connu aux Pays-Bas, alors que, prince héritier de Prusse, il faisait son apprentissage militaire sous les ordres du prince Eugène. Kalkstein s'était distingué au feu de Malplaquet. Il s'était joint comme volontaire à

i. Bratuschcck, p. 2.

2, Voir, sur Fiuk et sur Kalkstein, Friedrich Cramer, Zur Ges^ chichle Frififinch Wilhclms und Friedriclis 11^ pp. 39 et suivantes. Je n'ai entre les mains que la seconde édition de cet opuscule (Leipzig, 1833).

Tarraée prussienne, pendant la campagne de Poméranie en 1714, et le roi l'avait pris h son service en qualité de iieutenant-colonel.

Le général Fink avait soixante ans. C'était un vétéran des guerres européennes. Né en Prusse d'une très vieille famille, qui s y était établie aux temps de TOrdre teutonique, il avait dix-sept ans, quand il entra, comme volontaire, dans l'armée du prince d'Orange. Il fit les campagnes de 1676 et de 1677 contre la France, et fut blessé et pris. Pour recouvrer sa liberté, il accepta l'offre de passer h notre service, et alla combattre les Espagnols à la frontière des Pyrénées. 11 est alors un officier en vue dans notre armée, et connu de Louvois. La paix signée, il obtient la permission d'aller faire des recrues en Brandebourg. Le grand électeur l'accueille gracieusement : c( Votre père, lui dit-il, a été mon chambellan; c'était un honnête homme ; il s'est cassé une jambe à. cause de moi. Un jour, à Clèves, je voulais entrer au château en passant sur une planche ; il voulut voir si elle était solide, et se cassa la jambe... Conduisez-vous bien, et, si vous voulez entrer à mon service, j'aurai soin de vous. » Fink rentra en France, mais, pour en sortir bientôt comme la plupart de ses compatriotes, lorsque s'ouvrit la guerre de la coalition d'Augsbourg. Il alla s'offrir au grand électeur. Comme il avait été capitaine dans l'armée française, il passa major au service de Brandebourg. Jusqu'à la paix de Ryswick, il combattit dans les campagnes sur le Rhin, se distinguant toujours. Pendant la guerre de la succession d'Espagne, il s'éleva presque à la gloire. A Hôchstcdt, en août 1704, ce fut

peut-être lui qui assura la victoire des coalisés par les dispositions qu^il prit à Taile droite de leur armée. Il était alors général et gouverneur du prince royal Frédéric- Guillaume. Il conduisit celui-ci aux Pays-Bas, et fut un des héros de Malplaquet. Pour le récompenser de ses services, l'empereur, sur la proposition du prince Eugène, Tavait nommé comte d'empire. Frédéric-Guillaume, à son avènement, lui témoigna toute la bonno grâce dont il était capable. Fink accompagna son nouveau maître dans la campagne de Poméranie.

Gouverneur du prince Frédéric, il représente auprès de cet enfant la guerre, considérée comme la profession des nobles, la guerre, aimée pour elle-môme, et que Ton -cherche partout, comme jadis les chevaliers couraient h la croisade ou à l'aventure. Cette profession des armes ne connaît pas encore les frontières entre les peuples. Les armées impériales et royales, celles des Provinces Unies, sont pleines d'étrangers. Le soldat du commun •est une sorte d'ouvrier de la corporation militaire, qui fait son tour du monde, pour s'arrêter là où le métier va, c'est-à-dire où la guerre, s'abattant sur quelque pays gras, est capable de nourrir son artisan. Sitôt que le pays est épuisé, la nouvelle s'en répand partout, et l'on "dit que la guerre est « décriée » en Flandre, ou sur le Rhin, ou en Lombardie. Il faut alors payer le soldat plus cher. Dans la corporation, le gentilhomme exerce uno maîtrise ambulante. Il n'a point de scrupule à changer de camp, pourvu qu'il ne combatte pas face à face contre son prince. Pris par les Français en Flandre, où il les combat, il ira bs servir aux Pyrénées, contre les Espa-

gnols. Son prince ne lui en veut pas; tout au contraire, il le loue de sa vaillance, et, si roflicier rentre sous ses ordres, il lui tient compte de ses services dans le camp opposé. Il y avait en Europe un singulier tableau d'avancement international pour les gentilshommes militaires. C'étaient de vrais hommes de guerre, ces officiers qui avaient servi sous tous les chefs illustres, observant les variétés des humeurs et des génies. Fink avait connu le prince d'Orange, Luxembourg, Louvois, le prince Eugène, Marlboroug, pour ne nommer que les plus célèbres. Des plus grandes actions de la lutte gigantesque où s'écroula la foiiune de l'ancienne France, il pouvait dire : J'étais là et telle chose m'y advint.

Fink de Finkcnstein et Kalkstein avaient été choisis dans la pléiade des hommes de guerre prussiens. La cour, si l'on peut appeler ainsi Tentourage de Frédéric- Guillaume, était pleine d'officiers, sanglés à étouffer dans les vestes courtes qui laissaient voir, comme dira Voltaire, « les gros derrières. » Les chambellans que le roi avait gardés étaient quatre généraux. Sa salle à manger et son fumoir s'ouvraient de préférence aux vétérans des batailles du Rhin et du Danube. Tout un monde très rude, quasi barbare, grossier tout au moins, mangeait, buvait, fumait et bavardait avec lui.

Le principal personnage en était Léopold, prince régnant d'Anhalt-Dessau, noble autant que l'empereur et le roi de Prusse, et môme de plus vieille noblesse, car son ancêtre Albert TOurs, margrave de Brandebourg, joua son rôle dans les grandes affaires de la chrétienté, du temps de Frédéric Barberousse, alors que les Hohen-

1d LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉUIC

zollern, et même les Habsbourg, n'étaient que de petits grains dans la poussière de petits « dynastes » dont se recouvrait l'empire. La famille de Léopold s'était alliée étroitement à la famille royale de Prusse. Du château de Berlin à son château, il y avait une journée de chevaux de poste. Comme il n'était pas homme à s'endormir sous la perruque dans quelque petit Versailles d'imitation, il entra au service de la Prusse. Lui aussi, il avait appris la guerre par la guerre. 11 avait fait ses premières armes avec son cousin, Guillaume d'Orange : sièges, escarmouches, batailles rangées, il aimait tout cela h la passion. Pendant la guerre de la succession d'Espagne, il fut à Blindheim, à l'aile droite, sous les ordres du prince Eugène. Parmi la débandade de la cavalerie autrichienne, il tint ferme, attaquant, reculant, manœuvrant, faisant un feu d'enfer, jusqu'à ce que Marlboroug, vainqueur à l'aile gauche, lui vînt porter secours. Il fut au pont de Cassano, « au feu le plus chaud que j'aie jamais vu, » disait le prince Eugène : des heures, il resta dans le fleuve avec son infanterie, qui fut décimée. A l'attaque des lignes de Turin, en 1706, il sauta le premier sur le retranchement. Comme les nôtres tenaient ferme, et que le combat se prolongeait, Anhalt, mourant de soif et de faim, s'écarte un moment ; il avise un capitaine : « Suis-je blessé? » — « Non, Votre Altesse. » — « Non? Alors avez-vous quelque chose à boire ? » Il avale un verre d'eau-de-vie, puis un morceau de pain que lui donne un grenadier, et il retourne à son poste. Lui aussi, il était à Malplaquet et au siège do Stralsund.

Le prince d*Anhalt était un savant en la science de la guerre. C'est lui, dit-on, qui a inventé la marche au pas et la baguette de fusil en fer. Il méditait sans cesse sur la tactique, et il a porté à la perfection l'exercice à la prussienne. Il a été le principal collaborateur et Tinspirateur de Frédéric-Guillaume ; il proposait des réformes, et les essayait; le roi refaisait l'expérience et décidait. Quand ces deux hommes ne se trouvaient pas ensemble, ils correspondaient, par lettres courtes d'hommes d'affaires. Léopold était, comme le roi, un administrateur autant qu'un soldat; bon ménager, il savait que c'est avec le « ménage » qu'on paye le soldat. Il a augmenté d'une grosse plus-value les revenus de sa petite principauté. Personnage très particulier, d'ailleurs, aimable, quand il lui plaisait de l'être, avec des bonnes grâces de prince, sachant parler français tout comme un autre, voire môme causer, mais, à l'ordinaire, dédaignant d'ôtre gracieux. Sa religion ressemblait à celle des capitaines de routiers du xv" siècle. Il chantait les psaumes sur l'air de la marche de Dessau. Sur le terrain, avant l'action, il disait, tête nue, une prière courte. Il appelait le cantique de Luther, « Eine /este Btirg ist tinser Goll, la marche des dragons de notre Soigneur Dieu. »

Contempteur des formes et coutumes établies, ce prince d'empire avait épousé une fille d'apothicaire, au grand scandale de Tempire. Sa gloire et ses victoires obtinrent de l'empereur que cette demoiselle Fos fût reconnue princesse légitime. Toute la personne d'Anhalt était expressive. Il était grand, osseux, chevelu, et portait une moustache drue sur une lèvre nette et forte. Il avait

l'œil ouvert, de vision énergique, des gens qui savent regarder. Son visage, couleur bleu de poudre, était assis sur une mAchoire solide. La physionomie est toute de volonté, de résolution, et semble dire : Quand môme. Elle est d'un homme fort, serviteur h souhait d'un maître qui s'occupait à fabriquer de la force *.

Fink, Kalkstein, Anhalt, d'une part; d'autre part, nos réfugiés : voilà les maîtres de Frédéric, l'entourage et le milieu de son jeune esprit. Ceux-là sont des vétérans de la guerre, ceux-ci sont des témoins de la foi, qui ont sacrifié honneurs, fortune, patrie (et quelle patrie !) au service de Dieu. La vie des uns et des autres est une leçon d'héroïsme, mais les militaires étaient, dans la pensée du roi, les vrais instituteurs de son fils. Auprès d'eux, l'informateur Duhan était un petit personnage, à peine visible. L'objet de l'éducation étant de former iin chef d'r^tat et un chef de guerre, les vrais maîtres seraient les généraux et le roi. Le principal mérite de Duhan, c'était sa belle conduite sous le feu des Suédois : la philosophie, les sciences, les lettres ne comptaient pas pour le roi de Prusse. Frédéric-Guillaume ne savait pas qu'il allait mettre en concurrence dans l'esprit de son fils Minerve et Bellone. Ce Spartiate n'a pas brûlé le moindre grain d'encens sur l'autel de la déesse d'Athènes. S'il avait vu derrière Duhan tout ce monde vaste de connaissances, d'idées et de sentiments, il aurait détourné la tôte, au lieu de se faire

\. Voir, 8ur Anhalt, Tarticle de VAllgemeine deutsche Biographie^ el Carlyle» llistory of Friedrich the second^ callcd Friederick Ihe Great, livre IV, chapitre il.

présenter ce jeune homme dans la tranchée devant Stralsund.

Sans le savoir ni le vouloir, il a offert à son fils la double éducation qui convenait h sa nature et au génie qui sommeillait en elle.

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