‹ La joie de MaguelonneChapitre 11 sur 11 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Une plage

Sur le sable est endormi pierre, et des ondines l'entourent

Les Ondines

Il connaît maintenant la fatigue de vivre, Lui que ne lassait pas la hâte des galops ; Endormi d'un sommeil inquiet, près des flots. Il attend l'heure dont le passage délivre.

Pauvre Héros harassé de souffrances, dors ; Qu'un souffle moins pressé soulève ta poitrine, Que la bonne fraîcheur de la brise marine Te vienne caresser et reposer le corps.

Revois en tes rêves les anciennes années, Vois verdir et fleurir aux arbres triomphants

Les feuilles que dispersèrent les mauvais vents Et les corolles que l'automne avait fanées.

Dormir emportera tes chagrins assoupis Et là-bas resplendit encore la couronne ; Songe des songes doux, Chevalier, et moissonne Une claire moisson de lumineux épis.

Les Ondines s'éloignent

Des. Voix

Regarde, ô Chevalier : voici les jours d'enfance Où le cri des buccins émeut ton jeune orgueil ; Tu pars vers la longue aventure et la défense De ceux qui vont les yeux consumés par le deuil.

Guerroie au loin : et voici les batailles justes. Tu frappes de tes coups mortels et vagabonds Les méchants pleins de vanités, et qui, robustes, Oppriment lâchement les faibles et les bons.

Lutte, et vaincs les ennemis que tu te suscites. Et sonne, triomphal, les fanfares d'efïroi; Va chez les Syriens, les Parthes et les Scythes Et vois les empereurs prosternés devant toi.

A travers la fureur hurlante des batailles, Tous, cruels et doux, tombent sous ton bras puissant, Et ta marche se rhythme au glas des funérailles, Et lu savoures, comme un frais parfum, le sang.

Marche, lutte, guerroie; et voici qu'une femme S'est éprise de ta victoire, pour un soir. Le navire périt sous l'effort de la lame; Voici venir le flux amer du désespoir.

Pierre s'éveille

Pierre

Oh, j'ai rêvé de rudes rêves :

J'ai revu les néfastes années.

J'ai revécu les jours de vaine fièvre.

J'ai revécu les jours de mauvaise gloire :

Et c'était le rêve expiatoire. .

Oh, comme j'ai vécu d'inutiles années.

J'ai marché dans la fausse voie.

Et j'ai cherché la fausse joie, Et je n'ai cueilli que de tristes fruits A des arbres d'amertume,

92 LA JOIE DE MAGUELOiNNE

Et maintenant ma sombre gloire s'évanouit

Et je tombe éperdûment vers la nuit,

Vers la nuit où jamais nul soleil ne s'allume.

Ob, j'ai mal vécu, Seigneur .

Je fus égaré par la folie, Seigneur ;

Je me suis détourné des plaines de bonheur,

J'ai suivi des chemins hérissés de pierres

Et je n'ai pas fixé mes yeux vers la lumière.

O Seigneur, où étaient les plaines de bonheur ?

Apparaît I'ombre de maguelonne

Pierre

Oh, des lueurs. . Et c'est la divine Princesse

Qui m'apparut un jour parmi les fleurs d'un bois

Et qui parlait avec des gemmes dans la voix.

O Princesse, tu viens pour que la plainte cesse,

() Princesse, tu es ]a Ijonne messagère

nui descend des clartés les nuùns pleines de palmes.

Oh, regarde-moi longuement de tes yeux calmes.

Douce amie, et rends-moi la mort chère et légère.

Votnbre de Maguelonne

J'arrive de l'aurore éternelle, et je suis La messagère bienveillante et pacifique Grâce à qui tu verras le monde séraphique Et tu seras sauvé des infernales nuits.

Ta fougue t'a rué vers l'inutile vie :

Il fallait que du sang enivrAt ton regard,

Et maintenant tu sanglotes, et c'est bien tard

Que tu connais l'erreur de la route suivie.

Tu criais : « Je suis le Héros », tu savourais Le misérable encens do la vaine victoire : Tu t'es enfui de la retraite méritoire, Tu méprisas le rêve et les vagues forêts.

Moi, j'ai quitté la mer où gronde la tempête. Ma nef a navigué par des lacs où l'eau dort Et j'ai gagné la joie et le repos du i)ort Où vont danser des chœurs sur les môles en fête.

Oh, les J3eaux soirs et les matins harmonieux.. Les musiques mystérieuses dans le cloître, Et la cellule où je sentais mon bonheur croître, Où j'étais seule avec mes rêves radieux..

Et j'ai vécu, les yeux emplis de ton image, Trouvant ta voix parmi les murmures flottants. Comme en un parc fleuri d'amour et de printemps Que des oiseaux divins charment de leur ramage.

Dans un soir de langueur et de sérénité. Bans un chagrin, sans une parole haineuse, Je suis morte d'une mort douce et lumineuse. Et j'accomplis en paix le voyage enchanté.

Celle qui s'écarta des humaines querelles Monta vers les joyaux des glorieux parvis : Et je vois les palais de l'extase, et je vis En des jardins aux frondaisons surnaturelles.

Et celui que j'aimais sur terre, Celui là

N'errait Doint par l'espoir des sentes impollues ;

Et moi seule, j'étais triste entre les élues,

Quand une voix miraculeuse me parla.

« Descends vers le morne Héros qui meurt et pleure

Et que ton chaste amour l'absolve du péché ;

Heureux, il sourira, dès qu'il aura touché

Le seuil divin de l'immarcessible Demeure. »

Viens, ami, fuis le monde et la mauvaise ardeur. Rejette pour jamais le fardeau qui t'accable, Et nous vivrons dans la lumière impérissable Auréolés d'amour et vêtus de splendeur.

L'ombre de Maguelonne s'évanouit

Pierre

0 toi l'Apitoyée, ô toi la bonne Amante, O toi par qui mon jour mortel est éclairci, Toi Celle qui paraît quand l'Ame se lamente, Toi la Pure, je veux te suivre, et me voici.

Il meurt

Des Voi.v

Les cygnes fraternels ouvrent leurs ailes fières, Avides de clartés et dédaigneux du sol ; L'espoir victorieux des célestes rivières Guide la royauté superbe de leur vol.

Ils boivent des parfums de candeur et d'aurore, Ils vont d'un essor calme et doux comme un sommeil, Etrbymne immaculé des anges commémore L'ascension des blancs oiseaux vers le soleil.

Sur les fleuves d'amour et les vives bénignes, Parmi les floraisons de miracle, volez ; Joignez-vous à la troupe amicale des cygnes Que la fureur des orages n'a pas troublés.

Dans le ciel apparaissent, enlacées etglorieuses, les OMBRES de pierre et de maguelonxe

Des Voix

Gloire à la pure Enfant. Gloire à Celle qui prie.

Des vêtements de chasteté la vêtiront;

Elle montera prés de la Vierge Marie

Et \o niml)e de paix couronnera son front.

LA JOIE DE MAGUELOlViXE 97

Celle qui repoussa la coupe des vains charmes Vivra dans les rayons d'une sainte blancheur. Et, précieuses comme des perles, ses larmes Deviendront le rachat éternel du pécheur.

En le jardin béni de la splendeur première, Loin des folles erreurs, loin des combats maudits Et parée à jamais d'amour et de lumière. Elle moissonnera les tleurs du Paradis.

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