‹ La joie de MaguelonneChapitre 6 sur 11 · PRISONNIERS · texte numérisé non relu

PRISONNIERS

Le Roi

0 Marsile, je ne te verrai plus vaguant

Au milieu du cortège horriljle d'un brigan<:l

Parmi les prés flétris de l'Egypte effrayée.

Et je n'entendrai plus dans mes villes gémir

La sanglotante voix de la foule endeuillée..

Ob. l'ancien temps.. .Te ne veux pas me souvenir.

Et te voilà déchu de ta gloire : ton corps

Fléchira sous le poids des lourdes servitudes ;

Nous te chargerons les épaules et le dos

Des blocs les plus rugueux et des plus durs fardeaux ;

Toi dont l'âme n'a jamais connu le remords,

Tu souffriras dans les tortures les plus rudes ;

Et partout, des cris de délivrance et de joie

Monteront vers le ciel où le soleil flamboie.

Marsile

Tes soldats m'ont vaincu :

C'est bien ; je suljirai mon sort.

Que m'importe la souffrance ou la mort ?

Voici la saison pille où le froid aigu

Harcèle la terre qui s'endort :

La bise d'hiver siffle dans les bois,

J'oublierai les étés d'autrefois.

Le Roi

Voici le Héros de jadis faible et petit ;

Le Prince qui pensa nous soumettre et partit

Dans l'acclamation liâtive des fanfares

Ne retournera plus vers les villes barbares,

Et la dent du courroux lui rongera le cœur

Quand il verra la récompense du vainqueur.

O Chevalier (|ue j'ai rencontré sur ma route Quand le deuil m'abattait, ô Comte Pierre, écoute.

Tu fis flamber ton glaive à mes yeux é])louis Et toi seul as sauvé de In mort ce pays :

Ta hautaine victoire a tué le fantôme Qui hantait la douleur de mes rudes sommeils; Toi qui semblés un Dieu cuirassé de soleils, Je ne veux pas que tu sortes de mon royaume.

Comme un bon moissonneur rejette desgerbiers Les grains impurs iju'il a tranchés de sa faucille, Tu chasses les mauvais et les foules aux pieds.. 0 Libérateur, sois le mari de ma lille.

Un jour, j'ai rencontré parmi les fleurs d'un bois Une Vierge aux regards de ciel, au front d'étoile, Et douce à voir comme l'aulne qui se dévoile : Elle parlait avec des clartés en la voix.

Elle me dit, sous les arbres riches de sève :

« Je t'ai vu dans le songe et je t'aime. Viens, sois

Mon époux au pays du bonlieur et du rêve. »

La Vierge me parlait tendrement, tendrement. . Et moi, j'ai fui loin de la forêt amoureuse. Sans amour et fidèle à mon i-ude serment.

Ma joie est de brandir 1 epée impérieuse

Et d'entendre les chevaux de guerre hennir ;

Je ne veux pas, en un soir d'oubli, m'endormir

Aux bras vainqueurs de quelque épouse langoureuse.

Le Roi

O Comte, ne me crois pas de tes ennemis; Mais je veux te garder ici, fût-ce par fraude. Va, tu ploieras le front, amoureux et soumis. Sitôt que tu verras la princesse Émeraude.

Hors le comte Pierre, tous sortent

Pierre

Je vais voir la Princesse. .

Je reste immobile de stupeur

Et je tremble comme si j'avais peur:

Une inquiétude m'étreint et m'oppresse.

Oui, je tremble, moi qui n'ai jamais tremblé. Je tremble douloureusement, Je tremble, et je suis troublé Comme d'un lugubre pressentiment.

54 LA JOIE DE MAGUELOiNNE

Peut-être, quand aura lui

Le sourire de la princesse fatale,

Ce toujours victorieux sourire,

Tomberai-je d'amour aux genoux de cette femme. .

Oh, si je fuyais, moi qui n"ai jamais fui,

Ce palais et cette ville

Pour ne pas voir luire ce sourire ?.

Des jeunes Filles, au dehors

Voici que vont fleurir les aurores divines Et rayonner les crépuscules de lumière ; C'est l'heure d'oublier la tâche coutumière En la volupté des caresses féminines.

C'est l'heure de laisser la cuirasse et le casque

Noircir auprès du bouclier et de la lance,

El c'est l'heure d'aimer parmi le frais silence

Que trouble seul le chant du jet d'eau dans la vasque.

Elle vient avec ses noirs cheveux pour couronne. Les yeux illuminés par des lueurs de gemme ,* Comme un jai'din aux baisers que la brise essaime, Sa chair amoureuse et triomphale frissonne.

Fier de sa joie et rejetant les vaines craintes, Le Héros dénouera la ceinture de gaze, Et, les regards perdus de })onlieur et d'extase, Il ouvrira les ]jras pour les longues étreintes.

Pierre

J'aurais voulu nrenfuir, et je reste, arrêté Par la douceur de ces chansons de volupté.

Entrent les jeunes filles

Les jeunes Filles

Héros, ta liancée approche : elle est plus belle Que Phébé surgissant à l'horizon des nuits : Elle approche te donner la joie immortelle Et les plaisirs que ton mauvais orgueil a fuis.

Pierre

Nulle ne me vaincra, j'éviterai le piège,

Je suis l'Incorruptible et je suis sûr de moi.

Qui pourrait me dompter ? Devant qui tremblerais-je ?

Pourtant je me sens faible, et je tremble. . Pourquoi?

Entre 1.1 piiixces.se émehaude, voilée

É)}icraud(;

O Chasseur devant qui tout fréuiit et recule, Les sombres ennemis tombèrent dans tes rets ; Vulcain forgea ton glaive ardent; tu (lom])terais Les monstres, lion, hydre ou géant, comme Hercule.

Les siècles rediront ta gloire sans macule : Ce sont des méchants qui moururent sous tes traits. Quand, où tu bataillas, les prés et les marais Saignent, pareils au ciel par un beau crépuscule.

Tel que le clair Phébus quand refleurit l'avril,

Tu viens anéantir le deuil, et nul péril

N'a pu faire cligner l'orgueil de tes prunelles.

Un jour, pour être l'oi des astres radieux,

Tu conquerras le monde aux splendeurs éternelles

Où le puissant Mahom trône parmi les Dieux.

Pierre

Oui, je me rue aux batailles comme à des fêtes, J'aime l'odeur du sang, et les preux de jadis,

LA JOIE DE MAGLELONNE Ol

Alexandre, César, Parsifal, Ainadis Envieraient le renom de mes rudes con(]uètes.

Émeraude

Et, quelquefois, après les combats Iriom pliants, Ton cheval fatigué s'égarait sous les branches ])"un bois silencieux el lleuri do pervenches; Et tu songeais aux malheureux ([ue tu défends.

Tu n'étais plus ému du cri des olifants ; Ton épée était lasse et pendait à tes hanches : Et maintenant, voici glisser des formes blanches Près des ruisseaux hâtifs où vont boire les faons.

Voici flotter, parmi la fraîcheur des ramures, Comme une frondaison vague, des chevelures, Et partout des oiseaux d'amour prennent l'essor.

Quand tu vaguais ainsi parla forêt charmée, 0 grand Vainqueur, ô mon Héros, tes rêves d'or Ne s'envolaient-ils pas vers quelque bien-aimée ?

Pierre

Dans les forêts et leurs harmonieux frissons,

J'ai senti bien souvent mes forces amollies,

Et je cueillais la rose des mélancolies,

La maigre ileur qui pleure à de maigj'es buissons.

Émeraude

Un jour, je t'ai vu près du tleuve aux rives rousses, Et je t'ai cru l'Époux promis par les devins. Que mon désir et mon espoir ne soient pas vains : Gomme doivent gémir celles que tu repousses.

Réponds-moi, mon Héros, par des paroles douces. Dis : « Je t'aime, c'est pour toi seule que je vins. » Et nous nous en irons vers les pays divins Où la rose d'amour l)rille parmi les mousses.

Nous cueillerons la fleur aux magiques parfums, Tu baiseras mes cheveux noirs et mes yeux bruns Et je t'enivrerai de voluptés chéries.

]*'.t nous hiiljiterons des iialais encliantés, ()ul)Iieux des labeurs lourds, en des pierreries A ti'avcrs qui luiront dos rais et des clartés.

Les jeunes Filles

Le Héros détourne la tiHe.

O Chevalier, aurais-tu peur Des voluptés qu'elle t'apprête ? Ne crois pas qu'Émeraude vienne Te leurrer d'un charme trompeur.

Ainsi qu'une magicienne.

Émeraude

Tu peux, mon Seigneur, te lier à ma promesse. Je suis une colomlje aux serres d'un vautour. Je veux être pour toi la roj^ale prêtresse De l'invincible et de l'impérissable amour.

Oh, je te vois qui m'écoutes et qui })alpites ; Tu cherches vainement à vaincre les désirs, Suis ton Amante, ô mon Amant : je sais les rites Que nous ont enseignés ks Dieux pour les plaisirs.

La fraîcheur de ma chair sera ta blanche proie,

Et, quand l'or clouera les voiles sombres des nuits,

Tu viendras, les regards illuminés de joie,

Dans la chambre amoureuse et close à tous les bruits.

Dédaigneux des ]juisers et des caresses mièvres Tu l)ondii-as vers l'adorée,, et tu boiras ]Mon lialeiiie à la coupe ardente de mes lèvres ; Tu presseras l'orgueil de mon corps en tes bras.

Nous croirons qu'au lointain des chanteurs de poèmes Murmurent des rhythmes cliiirmeurs pour nous bercer, Et le ravissement des voluptés suprêmes Nous donnera l'oubli de vivre et de penser.

Pierre

Oh, tu ne parles pas comme la Vierge frêle Qui voulait m'égarer en des rêves Ijrumeux ; Tu promets la volupté puissante et réelle Et, moi que rien n'émut encore, tu m'émeus.

Emeraude

Ma chair glorieuse est Idanche et sereine Comme la lilanclieui' des Heurs printanières Que, parmi les prés, le printemps égrène.

LA JOIE DE MAGUELONNE 6i

Ma lèvre sourit et semble une rose Qu'aurait fait éLîlore un baiser de l'aube Dans le jardin frais où Vénus repose.

L'ondoiement royal de ma chevelure

Me vêt longuement d'un manteau nocturne

Où brillent des rais de splendeur obscure.

Tels que le soleil dans l'aurore ardente, Mes regards d'amour et de lueur lancent Comme une clarté jeune et fécondante.

Ma taille parait la souple liane

Oui Hotte au sommet étliéré des arbres

Où folâtre en mai le vent diaphane.

Et mes doigts aigus de nacre et d'ivoire Sont des fuseaux prêts à tisser la toile Qui prend les Héros fiers de leur victoire.

Si je levais, ami. le long voile jaloux Sous lequel est caché mon radieux visage, Comme parfois, la nuit, Pliél)é sous un nuage, Je te verrais lomljer d'amour à mes oenoux.

Pierre

Oh. ton voile..

Garde ton voile.

Oh, tu m'as dit des paroles

Qui me troublent et qui m'affolent.

Et je sens que je perdrai ma force

Si je te vois sans ton voile.

On dirait que quelque Dieu s'éloigne,

Un Dieu qui m'abandonne,

Le Dieu qui me guidait vers les sanglantes aurores.

Lentement, la princesse Émerande lève son voile

Les jeunes Filles

Regarde, ô doux Amant, regarde la Princesse. N'iras-tu pas cueillir la fleur de sa beauté ? Déjà les hymnes de ton âme ont exalté LesDi(!ux qui te la destinèrent pour maîtresse.

Pierre

Oh, te voici qui te dévoiles.

Oh, je voudrais ne pas te voir,

Et je sens qu'il faut que je te regarde.

Je dois perdre à jamais l'espoir

D'écouter le renom de mes victoires croître,

Je ne marcherai plus vers les batailles triom})hales.

J'entends ma gloire ancienne qui pleure. Là-bas, morne comme une veuve.

Je me prosterne à tes genoux,

C'est toi qui seras mon idole.

Si je ne devenais pas ton huml)le époux,

Je souffrirais une souffrance folle.

Je l'emporterai loin des hommes.

Dans la chambre où nul bruit ne pénètre,

Où je baiserai le fruit mùr de tes lèvres,

O loi Celle que j'adore.

O toi ma lumière.

Emevaude

.Je serai ton étoile et je te guiderai

Vers les plages de fleurs et les Ilots d'harmonie,

Je te ferai gravir la montagne bénie Qu'ombragent les forets au feuillage sacré.

Quand nous regarderons les espaces stellaires, Xous n'y lirons jamais la terreur du futur, Et nous contemplerons, en des printemps d'azur, L'horizon traversé par de calmes galères.

Viens : étreins follement mon corps impérial ; Viens : les cieux sourient à l'amour que tu proclames ; Viens, cher Époux, et mets à mes lèvres de flammes L'impérissable scel du baiser nuptial.

Pierre Ijaise longnenienl les lèvre.'; d'Emeraude

Les jeunes Filles

Les Amants ont uni leurs lèvres Par le doux lien du Ijaiscr.

Les mers chantent ;iu long des grèves.

L'orage vient de s'apaiser.

Par le doux lien du baiser Ils se sont liés l'un à l'autre.

L' orage vient de s'apaiser,

Voici que s'entr'ouvrent des roses.

Ils se sont liés l'un à l'autro Pour vivre un divin avenir.

Voici que s'entr'ouvrent des roses, Voici des lys s'épanouir.

Pour vivre un divin avenir Ils ont la riante jeunesse.

Voici des lys s'épanouir Auprès de claires violettes.

Ils ont la riante jeunesse :

0 Dieux puissants, protégez-les.

Auprès de claires violettes Le merle Ijoit aux ruisselets.

O Dieux puissants, protégez-les ; Épargnez leur votre colère.

Le merle boit aux ruisselets.

Les Amants ont uni leurs lèvres.

Entre le roi avec l'ambassadeur des indes et son

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