‹ La joie fait peur [microforme] (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

NoEL (seul).

’auvre garçon, il fait ce qu’il peut...il faut être juste, il est dévoué, et s’il n’avait pas vu notre Blanche toute petite, il y a longtemps qu’il en serait fou; mais elle est si jolie! il faudra bien qu'il la regarde. (Voyant entrer Blanche qui pleure et va s’us-

seoir sur le canapé à droite.) C’est elle!...toujounrs en larmes...c’est décourageant! (Z{ va fermer la

porte.) SCÈNE VI.

NoEL, BLANCHE.

Noz. Mademoiselle Blanche, qu'est-ce que vous faites donc? Vous m’aviez promis de ne plus pleurer. (11 va s'asseoir aupres d’elle.)

BLANCHE. Noël, ç’a été plus fort que moi. Tu sais bien les belles pivoines roses que nous avons plantées il y a deux ans, Adrien et moi?

NoEL. Oui, dans la grande pelouse, là-bas. ..eh bien ?

BLANCHE. Eh bien! Noël, elles sont tout en fleurs et si belles, si belles!...oh! quel malheur!

NoEL (/roublé). Je ne vois pas de malheur à ça. Allons donc, du courage, morbleu!

BLANCHE (pleurant). Tu ne vois pas de malheur! ...Mais tu ne comprends donc rien? Mon pauvre frère!... Nous les avions plantées ensemble. . .ensemble! et je suis seule à les voir fleurir!...

NoEL (attendri). Je comprends...je comprends ...mais Ça n’est pas plus triste qu'autre chose.

BLANCHE (se levant et passan Ÿ gauche.— Noël se lève aussi). C’est vrai, mais je les avais oubliées, ces fleurs...je marchais tranquillement dans l'allée des

peupliers, où je ne m’étais pas promenée depuis huit jours...Tout à coup, au tournant de l'allée, j'aperçois dans le gazon une touffe énorme de grosses fleurs toutes roses!...d’un si joli rose!...jai reconnu que c’était celles que...alors...je ne m’y attendais pas et cela m’a saisie; ! jai pensé que lui...ne les verrait jamais, jamais!...et cela m’a fait tant de mal que je me suis enfuie pour que maman ne me vît pas pleurer.

NoEL (en colère). Oh! pour le coup, c’est de l’enfantillage!...Vous deviez bien vous attendre à cela. C’est une chose toute simple, et qui arrive tous les jours. On s’amuse à planter un arbuste avec quelqu’un, et quand le printemps vient, la personne avec ui...on l’a planté n’est...plus là..., on cueille les

eurs...sans elle...tout le monde connaît cela..., il n’y a pas là de 20 pleurer. (27 pleure et se fâche.) Voyons, voyons! soyez donc plus forte, et songez que si vous n’y prenez garde, un nouveau malheur peut bientôt vous frapper. Oui, ma chère Blanche, je vous l’ai dit, votre mère m’inquiète, sa santé ne se rétublit pas. Elle pleure des nuits entières; elle a, au moindre bruit, des palpitations qui la font rougir et pâlir à tous moments...Il ne faut pas nous faire d’illusion: si nous ne nous entendons pas tous pour la distraire, pour lui rendre un peu le désir de vivre, le chagrin la tuera.

BLANCHE. Que faire, Noël? comment la guérir ?

NoEL. Ilfaut d’abord ne pas sangloter à chaque instant, comme vous faites; il faut lui trouver des occupations...la forcer à sortir.

BLANCHE. C’est ce que j'avais fait, et déjà j'étais bien contente...Elle est avec l’architecte. .., ils ont parlé des travaux, les ouvriers viendront lundi. Je me réjouissais déjà de ce qu’elle avait consenti à tout ce que je lui avais demandé, lorsque jai aperçu ces malheureuses fleurs, et...

Noer. Encore! Je ne veux plus qu’on prononce devant moi le nom de ces coquines de fleurs!...Essuyez vite vos yeux et allez rejoindre madame. ..en courant...cela vous rendra vos couleurs...Et surtout

cachez-lui bien que vous avez tant pleuré!...Tâchez

de lui sourire un peu, inventez quelque chose d’agréa-

ble...; figurez-vous qu’un bon jeune homme, qui a l'air de ne pas penser à vous, vient tout à coup vous demander en mariage.

BLANCHE. Un bon jeune homme?

Nozz. Je ne parle pas de monsieur Octave.

BLANCHE (souriant). Monsieur Octave!

Noel. À la bonne heure! le voilà, ce joli sourire qui était notre joie à tous... Il y a si longtemps qu’on ne l'avait vu! Souriez, souriez comme cela à votre mère...; allez, allez, c’est ce qui peut lui faire le plus de bien...

BLANCHE. Oh! tu es bon, Noël, tu me rends toujours du courage! Nous avions toutes perdu la tête .. Tu as été pour nous un sauveur!...s1 délicat dans tes soins pour ma mère, si ingénieux pour la préparer doucement à ce coup terrible!...Je ne te dis rien, mais je sens bien tout ce que nous te devons. Oui, va, je te connais et je t’aime bien!...Oh! mais voilà que tu pleures à ton tour, je t’y prends! tu ne pourras plus me gronder!...

NoEL (pleurant). C’est qu’aussi vous me dites des choses!...(Se féchant.) Allons, allons, ne m’attendrissez pas, ne m’enlevez pas mon énergie.

BLANCHE. Comment! tu ne veux pas que je te dise que je t’aime et que tu es bon ?...Eh bien! je te dirai que tu es très spirituel.

NoEz. Moi?

BLANCHE. Et que, inalgré ton air niais et tes boucles d’oreilles...

NoEz. J'ai l’air niais?

BLANCHF. Un peu.

Norr. Ah!...Eh bien! malgré mon air niais et mes boucles d'oreilles, qu’est-ce que je sais faire ?

BLANCHE. Tu sais deviner des choses mystérieuses que personne ne devine...Tu lis dans la pensée, toi!

NoëL (souriant). Hein! qu'est-ce que cela signifie’ Expliquez-vous.

BLANCHE. Non, non, je ne veux rien. .., je ne veux

DZ a

rien dire de plus; je veux seulement te prouver que je te connais, que j'apprécie tout ce que tu fais pour nous et que je t’aime bien.

NoEL. Mais enfin, il faut...

BLANCHE. Assez, ussez!...Maman m'attend pour aller à l’église. Adieu! (Xevenant à la gauche de Noël, et tout bas.) Tu n’en as parlé à personne, Noël, n’est-ce pas ?

NoEL (avec malice). De quoi donc ?

BLANCHE. De tes découvertes.

NoEL. Non...

BLANCHE. Oh! je t’en prie, sois discret...! Si maman se doutait..., elle serait encore plus triste... Et puis, moi, Noël, j'ai ma dignité!...

NoEL. Et puis, enfin, ce n’est peut-être pas vrai.

BLANCHE (vivement). Oh! que si."

NoEL (de méme). Ah!...vous avouez donc?

BLANCHE. Rien..., rien...Adieu, Noël, adieu!

(Elle sort et la porte se referme.)

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