‹ La jolie cabotineChapitre 2 sur 20 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS ROYAL, IJ-IJ-IÇ, GAI.BRIB D'ORLÉANS

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LA

L\L CHAR DE THKSPIS

— Ha ha ! voici les comédiens.

— - On joue donc, ce soir, au théâtre de Sceaux ?

— N'est-ce pas jeudi ?

— C'est vrai. Qu'est-ce que l'affiche annonce ?

— La Belle Gabrielle.

— Ce sera joliment saveté.

— Il y a peut-être des artistes d'avenir parmi ces croûtons.

— Hé ! leur cocher les mène un train d'enfer.

— Pourvu qu'il ne les verse pas.

— Ça ne ferait point l'affaire du public.

— Ni la leur.

Ainsi parlaient, au coin de la place de la mairie, deux habitants de Bourg-la-Reine, en voyant rouler rapidement sur la chaussée grossièrement pavée de la grand'rue et venant de Paris, un omnibus traîné par deux chevaux percherons blancs, chargé de malles, de morceaux de décors, et bondé d'acteurs et d'actrices, jeunes pour la plupart.

Près de l'église, la voiture s'arrêta, et tous ceux qui l'emplissaient mirent pied à terre pour permettre aux chevaux, vieux, usés et poussifs, de gravir, sans s'exténuer, la montée assez rude partant de ce point de Bourg-la-Reine, et s'étendant en tournant vers Sceaux, jusqu'au tunnel du chemin de fer de Limours.

D'ailleurs, le temps, un temps exceptionnel de fin de mai, était superbe, et la marche sans inconvénient, môme pour les dames.

Quinze hommes, dont deux musiciens et leur chef d'orchestre, et cinq femmes, y compris une souffleuse, la doyenne de la troupe, sortirent de la guimbarde et s'éparpillèrent sur la route en riant, en s'interpellant, en plaisantant sur les naturels du pays qui, attirés par le bruit, les regardaient passer avec un étonnement où se mêlait une pointe de curiosité et un dédain marqué.

— Drôles de types que ces cabotins, dit une notable commerçante en les suivant de l'œil ; ils n'ont pas d'uniforme, et pourtant on les reconnaîtrait pour ce qu'ils sont au milieu de milliers d'individus. Leur figure, leur allure, leur jargon, tout en eux crie leur qualité.

— Un tas de pannes, ajouta une autre, d'un ton méprisant.

— 11 ne paraît point, en eflet, à leur mise, qu'ils aient les rentes de Rothschild, plaisanta, à son tour, un voisin des précédentes. Ho ho ! continuat-il en remuant la léte d'une façon admiralive, voilà une jolie fille.

— Penh I

— Il n'y a pas de peuh! elle est charmante.

C'est sans doute la jeune première.

— Au bras de son amant, le jeune premier.

La personne, ainsi désignée, était une blonde

de dix-huit à dix-neuf ans, dont le galbe ravissant, les dents blanches, les lèvres roses, les yeux bleus hardis et intelligents, la taille svelte et provocante dans ses contours, attiraient et fixaient le regard, des hommes du moins. Sous son chapeau d'hiver acheté au Temple et son vêtement râpé de mérinos noir, quand, d'une main, en marchant,

elle relevait sa robe et montrait sa bottine à hauts talons et la naissance de sa jambe fine emprisonnée dans un bas bien blanc, elle avait un air déluré et sensuel qui frappait et annonçait la cocole innée, oublieuse de la veille, et n'attendant qu'une occasion pour se lancer.

Fille d'une blanchisseuse du quartier de Plaisance, peu disposée à travailler durement pour vivre, entichée du métier de comédienne, qu'elle envisageait par les côtés les plus séduisants, avec l'autorisation de sa mère, dont les principes n'avaient pas la solidité des Pyramides, elle s'était fait engager par le directeur du théâtre Montparnasse, théâtre qu'elle fréquentait depuis son enfance, et, en une saison, était parvenue à tenir, dans cet établissement, un emploi important et à gagner cinquante francs par mois, somme dont ses parents se montraient très fiers, quoi qu'elle suffît tout juste aux exigences de sa garde-robe.

Moins heureusement douée sous le rapport du talent que sous le rapport physique, elle ne manquait pourtant ni de naturel, ni de brio, ni de sentiment dramatique, et ce n'était pas sans raison que ses voisins répétaient, en hochant la tête : « Bien certainement, elle ne restera pas là ;

LA JOLIE CABOTlNli; 5

un jour ou Tautre, nous la verrons sur une des scènes de genre de Paris. »

Elle pensait aussi quW tremplin plus digne d'elle lui était réservé, et elle commençait à désirer vivement un changement de situation, car cet Ëden de Montparnasse, tant souhaité d'abord, devenait pour elle une galère où elle risquait de sefaliguer^au point de se faner, sans autre compensation que des applaudissements et un succès de banlieue.

L'entreprise dont le théâtricule en question était le centre, se composait de sept thé&tres : Montparnasse, Grenelle, Saint-Denis, Saint-Cloud, Sèvres, Courbevoie et Sceaux, les deux premiers ouverts à peu près tous les jours, les cinq autres ouverts seulement une fois par semaine.

Trois troupes distinctes étaient nécessaires pour les desservir.

Chacune de ces troupes passait, à son tour, une semaine à Montparnasse, une semaine à Grenelle et une semaine en excursions. La semaine dite d'excursions était, Thiver surtout, particulièrement pénible. Il fallait partir à cinq heures de Taprès-midi dans l'omnibus décrit au commencement du chapitre ; après une heure

OU une heure et demie de voyage, débarquer, s*habiller à la h&te, jouer, puis se rembarquer à une heure du malin, pour être de retour à deux ou trois heures.

Quand il pleuvait ou neigeait, ces rentrées nocturnes fatiguaient affreusement.

Notons qu'elles n'empêchaient pas les répétitions qui, invariablement, pour les trois troupes, avaient lieu quotidiennement à Montparnasse, sur la scène, dans le foyer du public et dans la loge des dames, dès dix heures du matin.

Et tout cela pour 50 francs par mois !

Il existait même des artistes de Tun ou de l'autre sexe, qui ne gagnaient que quinze francs par mois, sur lesquels on leur retenait fréquemment cinq francs d'amendes diverses.

Après avoir aspiré à entrer dans ce bagne, notre cabotine, qu'on nommait Catherine Breuzot, et qui se faisait appeler Balbine, parce que ce nom sonnait mieux^ aspirait à en sortir, et se promettait de se servir, au besoin, pour cela, de sa beauté.

Le hasard devait la favoriser à souhait plus vite qu'elle ne le prévoyait.

L'excursion à Sceaux tombait le jeudi.

L'hiver, c'était dans la grande salle de la mairie, où l'on dressait des tréteaux provisoires, qu'avait lieu la représentation ; Tété, c'était dans le parc, sous les arbres verts, à l'endroit oîi, les dimanches, on donne concert et bal, que l'on jouait. Il en résultait que, pendant la belle saison, Texcursion de Sceaux avait des airs de partie de plaisir, et qu'on la faisait volontiers.

Du reste, le pays, depuis Bourg-la-Reine à Sceaux a un aspect agréable dont on ne se la^se pas.

Les maisons de campagne, les villas entourées de jardins luxueusement entretenus, le beau vallon, si bien cultivé, qui s'étend du Plessis- Piquet à Bourg-la-Reîne, les coteaux fleuris de Fontenay-aux-Roses, et je ne sais quoi dans l'ambiant qui satisfait et séduit, font de celte portion des environs de Paris une promenade délicieuse.

Les cabotins et les cabotines qui allaient jouer la Belle Gabinellek Sceaux étaient donc gais, et leur contentement se manifestait par des plaisanteries plus ou moins épicées accompagnées de rires éclatanls,de lazzi, de coq-à-l'âne, de calembours par à peu près, dont les gens de théâtre ont presque tous la manie, qu'ils prodiguaient à

haute voix, sans se préoccuper des passants ni des habitants, en suivant à pied, sur la largeur de la route, leur lourd véhicule.

Deux ou trois, les plus mûrs de la bande, fumaient des pipes, d^autres grillaient des cigarettes.

— A-t-il de la chance, ce Monlfort, dit un de ces derniers, le comique, en désignant de la lête rindividu à moustaches qui donnait le bras à Balbine. Yoilà ce que c'est que de jouer les jeunes premiers !

— Est-ce que vraiment la chose est faite ?

" questionna un second cabotin d'un air d'envie.

— Si elle n'est pas faite, elle se fera, tout l'indique.

— Peut-être, gloussa la duègne, en se mêlant au dialogue. Balbine est maline ; je doute qu'elle compromette sa position pour une liaison sentimentale qui la gênerait et ne lui rapporterait rien.

— Alors, reprît le comique, vous croyez que Montfort en est pour ses frais ?

— Je le crois,

— Ha I ha ! ha ! ce serait amusant.

— Quoi ? interrogea, en se retournant, Balbine

qui marchait à une dizaine de pas en avant, sur le trottoir.

— Nous disions, répondit le comique, que Montfort est veinard d'avoir au bras une aussi jolie fille que toi.

— Il me propose de m'épouser pour de bon, Thiver prochain, fit Balbine en riant.

— Et tu refuses ?

— Je Tépouserai quand il sera directeur à Paris et qu'il m'offrira, avec sa main, un engagement avantageux.

Montfort grimaça un sourire et, pour se donner une contenance, demanda une cigarette à un de ses camarades les plus rapprochés.

On atteignait alors le point culmioant de la côte, et le cocher arrêtait ses chevaux pour permettre à ceux qui ne continuaient pas le trajet à pied de reprendre leurs places.

La voiture se remplit à nouveau en une minute, et les deux percherons, stimulés par le fouet, repartirent au trot.

Tout à coup, à trois cents mètres de l'entrée du parc de Sceaux, un tilbury, traîné par un cheval pur sang, que conduisait un homme dans la force de l'âge, à l'air aristocratique, et au côté

duquel se tenait un groom, arriva avec une vitesse vertigineuse du haut de la ville, heurta violemment la guimbarde, et fut renversé, endommagé, contre un mur.

Un cantonnier s'élança pour maintenir le pur sang, qui allail s'emballer, le cocher dje Tomnibus fouailla ses chevaux effrayés, les cabotines, crièrent à Taide, les cabotins sautèrent à terre, Tauteur du choc et son domestique en firent autant, une centaine de curieux accoururent des cafés des alentours, et chacun chercha à se rendre compte de la gravité de l'accident.

BALTHASAU IMPROVISÉ

- Le mal n'élait pas grand et se bornail à des dommages matériels : une lanterne abîmée là et deux glaces cassées ici.

Pourtant Balbine, éraflce par les éclats de ces glaces, étanchait avec son mouchoir le sang qui coulait de deux écorchures superficielles, au-dessus de sa main droite.

— Vous êtes blessée, mademoiselle ? s'écria le propriétaire du tilbury en s'avançant vivement.

— Ce n'est rien, monsieur, assura la jeune comédienne ambulante, toute pâle de peur et en montrant son poignet.

— C'est mille fois trop, et je vous présente mes excuses. Ce pavé inégal m'a jeté, par un cahot, sur votre voiture, et je n'ai pu maîtriser à temps mon cheval qui est vigoureux et ardent. Voulez-

VOUS me permettre, mademoiselle, de vous mener là bas, chez ce pharmacien dont j'aperçois les bocaux de couleur ?

— Oh ! cela n'en vaut pas la peine ; d'ailleurs, nous sommes à deux pas du parc, oîi nous nous rendons, mes camarades et moi, pour jouer la Belle Gabrielle; je trouverai là de Teau fraîche, et ce simple remède me suffira.

— Ah ! vous êtes artistes ! coqueta l'étranger en regardant tour à tour la patache et ses voyageurs. Hé bienl j'aurai le plaisir d'assisler à votre représentation. Pierre, continua-t-il en se tournant vers son groom, conduisez le tilbury au restaurant oîi j'ai déjeuné et attendez mes ordres. Vous, mon ami, poursuivit-il, en mettant un louis dans la main du cocher de l'omnibus, prenez ceci pour vos glaces cassées ; et vous, mesdames et messieurs, termina-t-il en s'adressant au personnel de la troupe, laissez-moi vous accompagner jusqu'à votre théâtre et vous offrir quelques rafraîchissements avant le lever du rideau.

Puis, sans attendre un acquiescement, dont il ne doutait pas, il présenta galamment son bras à Balbine et donna le signal du départ pour le parc.

Les cabolins et les cabotines, enchantés de ce dénouement, le suivirent en se promettant chère lie, plaie et bosse, et bientôt la troupe entière se trouva attablée devant le café-buSet du thé&lre où son amphitryon improvisé lui fit servir des gâteaux, du vin fin, de la bière, des glaces, des cigares de la havane, bref tout ce qu'il y avait de mieux dans rétablissement.

— Voilà un zigue ! proclama avec enthousiasme le comique, qui né mangeait pas tous les jours à sa faim, en se bourrant de p&tisserie et en glissant dans sa poche trois cigares.

— Il faudrait, approuva la duègne, en imitant sa manœuvre^ sauf les cigares, qu'àchaque excursion, notre carriole soit accroché par un homme aussi bien élevé que celui-là. Ça jetterai un peu d'agrément dans notre métier de chien.

— C'est à Balbine que nous devons cette aubaine. Notre généreux inconnu ne se serait pas fendu pour toi, ma pauvre vieille, de ce lunch épatant. La frimousse de notre chère camarade a produit un effet magique et nous bénéficions de cet effet : telle est la froide vérité. J'ai envie de lui porter un toast à cette frimousse.

— Pas de bêtise ; tu arrêterais net le festin.

— C'est que vois-tu, la reconnaissance de l'estomac est la première reconnaissance en ce monde , elle passe même avant la reconnaissance du Mont-de-Piété. IIo ho ! Montfort écarquille les yeux comme un poisson dans la poêle à frire.

— Tarée que le monsieur serre de près Balbine. Je parie que l'aventure finira par un mariage.

— De Balbine avec Montfort ?

— Non : de Balbine avec le monsieur.

— S'il est déjà marié, le monsieur ?

— Que t'es bète ! ricana la duègne en donnant une poussée au comique.

— Mes enfants, avertit inopinément et en tirant de sa poche une grosse montre en nikel, le régisseur, il est sept heures moins un quart, et vous savez que nous commençons à sept heures et demie précises.

— Il faut que j'aille m'habiller, dit en se levant la cabotine au propriétaire du tilbury.

— Je vous laisse, minauda ce dernier, mais pour revenir vous admirer et vous applaudir. En outre, comme j'ai cassé les glaces de votre omnibus et que je serais désolé de vous savoir expo-

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sée, par ma faute, la nuit, aux courants d'air, je sollicite la faveur de vous ramener chez vous dans ma voiture.

— Je craindrais d'abuser, balbutia Balbine en rougissant.

— Vous me peineriez si vous refusiez.

— Alors, j'accepte.

— Je vous attendrai, à la jSn du spectacle, près de la grille du parc.

— Pardon, fit en souriant la cabotine, qui arrivait, à ce moment, devant la porle-chatière conduisant aux coulisses, j'ignore encore à qui j'ai l'honneur de parler.

— C'est vrai, repartit de môme l'étranger en prenant, dans son portefeuille, une carte qu'il tendit à la jeune fille.

— Merci, ronronna celle-ci en recevant le petit carré de carton.

Le gentleman salua avec une aisance parfaite en murmurant: « A tantôt », sortit de l'enceinte réservée au théâtre, passa devant la queue des spectateurs, et alla retrouver son groom au restaurant.

Balbine, entourée d'une demi-douzaine de ses canaarades qui s'étaient curieusement rapprochés

d'elle et s'apprêtaient à la questionner, le suivit complaisamment des yeux, puis, regarda la carte et lut à haute voix ces mots : « Prince Albert de Mirande. »

— Un prince 1 articula- t-elle presque suffoquée.

— Un prince ! répétèrent les cabotins et les cabotines.

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