‹ La jolie cabotineChapitre 3 sur 20 · LE THÉATKE DU PAUC DE SCEAUX · texte numérisé non relu

LE THÉATKE DU PAUC DE SCEAUX

— Ma chère amie, bavarda la duègne en recouvrant la première son sang-froid et d'un ton caressant et flatteur, je te félicite. Voilà une connaissance de hasard qui te mènera loin si tu sais en profiter. Il est très bien ce noble étranger : de rœil, du cheveu, de la dent, de l'argent, cela se voit à sa qualité, à sa bague, à ses boutons de chemise en brillants, à son cheval, à son tilbury, à sa générosité : c'est la Providence qui te l'envoie.

— Oh ! pour un jour.

— Pour un jour ! Tu n'as pas vu qu'il te dévorait des yeux ? Montfort Ta bien remarqué, lui. Tu l'as empaumé ; et si tu manœuvres habilement, ta fortune est faite. Croîs-en mon expérience et écoute mes conseils.

— Qui sait s'il reviendra !

— Je mettrais ma main au feu qu'il sera, dans

une heure, au premier rang des spectateurs. Viens t'habiller, et fais-toi belle ; car ton sort dépend dereffetque tu produiras ce soir.

Le théâtre du parc de Sceaux, situé au milieu de quinconces, est tout à fait champêtre. Un abri couvert et supporté par des poteaux où peuvent s'asseoir, sur des chaises de paille ou des bancs, six cents spectateurs, et qu'entoure une ceinture de feuillage, forme la salle ; quant à la scène, elle est si petite qu'on la traverse en deux enjambées, ce qui n'empêche pas d'y jouer des pièces à spectacle. Deux loges, deux bains à quatre sous, divisent le fond de cette dernière.

Dans la loge de droite s'habillent les femmes ; la loge de gauche est réservée aux hommes. Parfois, lorsque les personnages de la pièce sont nombreux, c'était le cas pour la Belle Gah^ielie, quelques acteurs vont se travestir dans une cabane ad hoc cachée sous un taillis reculé, et l'on aperçoit alors, se faufilant par les allées ombreuses, des individus en bottes jaunes, enveloppés dans le manteau couleur muraille, la rapière au côté, ou vêtus de tout autre costume.

Habitués à voir de près leurs comédiens ordinaires, les gens de Sceaux ne s'étonnent ni ne

s'émeuvent de ces allées et venues romantiques.

En réalité, le thé&tre du parc de Sceaux n'a que deux inconvénients sérieux : le chemin de fer qui, à cent mètres de lui, fait entendre son sifflet jusqu'à dix heures du soir, souvent au beau milieu d'une scène, et la pluie.

Quand un orage éclate au-dessus de sa coupole, la corbeille de verdure dans laquelle il est comme serti se transforme en cascades, en torrents, les sentiers de celte corbeille se changent en fondrières, et il prend incontinent l'apparence d'une mare aux grenouilles.

A part cela, on y est à Taise, on y respire un air saturé de parfums floraux, lorsque la brise souffle du nord et caresse, en passant, les roseraies de Fontenay-aux-Roses et de Bourg-la-Reine, et n'était Tinterprétation des pièces qui y laisse ordinairement à désirer, ce serait un théâtre estival relativement réussi.

A sept heures et demie, le décor étant en place et tout le monde prêt, le régisseur sonna la cloche, le public s'assit, on frappa les trois coups, et les musiciens qui composaient l'orchestre entamèrent un semblant d'ouverture.

— Est-ce qu'il est là? demanda Balbine à la

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duègne qui revenait de regarder dans la salle par le trou du rideau.

— Pas encore, répondit celle-ci ; mais il. viendra, j'en réponds.

La jeune première, dont l'anxiété perçait, étoutTa un soupir et acheva de se mettre du blanc el du rouge.

Ailleurs, du côté des hommes, il n'était question que du prince, tombé, ainsi qu'un personnage de féerie, au milieu de la troupe, de l'amabilité de ce magnifique seigneur, et de ce qui semblai t devoir résulter de la romanesque rencontre qu'on avait faite.

— Elle lui a donné dans l'œil, affirmait l'un en parlant de Balbine.

— C'est évident, ajoutait un autre.

Et sauf le comédien Montfort, qui maugréait à son à part et prenait une physionomie de traître de mélodrame, tous s'accordaient à féliciter leur gentille camarade de la connaissance huppée qu'elle possédait désormais.

— Pourvu qu'elle ne nous oublie pas dans les grandeurs, déclama le comique.

— Montfort se chargera de nous rappeler à son souvenir, dit le régisseur avec un clignement d'yeux significatif.

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— Vous m'embôtez ! riposta le jeune premier avec«un regard farouche et en sortant de la loge pour se rendre dans la coulisse.

Un éclat de rire général salua cette manifestation non équivoque du dépit du malheureux cabotin.

Pendant ce temps, le prince, qui avait renvoyé son valet à Paris, par le chemin de fer, en lui disant qu'il rentrerait tard avec le tilbury, achevait de dîner au restaurant.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, brun, à l'œil gris à patte d'oie, au nez droit, à la bouche insolente ornée d'une épaisse paire de moustaches noires, aux cheveux plats coupés courts et minutieusement peignés et pommadés, au front bombé, de taille moyenne, un peu courtaud, à Tair hautain, soigné dans sa mise, portant quelques bijoux de prix élégants et distingués, et dont l'attitude et l'allure indiquaient le viveur de hîghlife.

Héritier d'un grand nom, descendant d'une famille quasi-souveraine, il avait gaspillé les restes encore magnifiques d'une fortune patrimoniale jadis énorme, puis, un beau jour, ruiné par les femmes et le jeu, et couvert de dettes, s'était

marié à la fille unique d'un ex -marchand de nouveautés douze fois millionnaire, qui sotlement passionné pour la noblesse, avait doté sa fille de trois cent mille francs de rente pour qu'elle fut princesse.

Ce mariage d'argent, consommé depuis huit mois, avait eu le sort des unions de ce genre, lesquelles se font toujours conlre Tun des époux .

Promptement dégoûté de sa femme, qu'il considérait comme très au-dessous de lui, rentré dans la vie à grandes guides, sans souci de son intérieur, le prince puisa à pleines mains dans la caisse du ménage, joua gros jeu, courut les hétères en vogue, et augmenta, dans le quart de monde et le demi-monde, sa réputation d'homme bécarrCy pour nous servir de la dernière et inepte expression des linguistes de la fashion.

Venu à Sceaux pour y dîner avec une vieille garde fameuse qui possédait un cottage sur la route du Plessis-Piquet, et ayant trouvé celte dame malade, il s'en retournait à Paris offrir sa soirée à quelqu'autre de ses «amies», lorsque son tilbury avait accroché l'omnibus des comédiens ambulants.

« Elle est adorable, maFmottait-il en souriant au souvenir de Balbine, et tout en fumant un cigare de choix. Des cheveux fins et blondscomme ceux de Danaé, des yeux bleus pétillants d'esprit, une bouche rose et perlée qu'on ne doit pas se lasser d'embrasser, un pied d*enfant, une taille, oh! une taille !... Il estfàcheux qu'elle soit si mal mise ; mais c'est là un inconvénient auquel il est facile de remédier. Allons la voir jouer. Haï ha! ha! du diable si, ce matin, je me figurais que j'assisterais, ce soir, à la représentation de la Belle Gabîielle au théâtre national de Sceaux ! »

Son café bu, il régla sa note, laissa un gros pourboire au garçon, recommanda qu'on lui tînt sa voiture en état et à la grille du parc pour la fin du spectacle, et se rendit au thé&tre.

La toile se levait sur le troisième tableau quand il paya sa stalle à la buraliste.

— Il est arrivé ! chuchota vivement, à Balbine, la duègne aux aguets dans la coulisse en le voyant s'asseoir aux premières.

— Ah ! fit la cabotine.

— Tu vas jouer pour lui ?

— Sois tranquille.

Le prince affecta de suivre la pièce avec un vif intérêt, donna le signal des applaudissements aux bons endroits, et au quatrième entr*acte envoya, du buffet, des rafraîchissements à toute la troupe: de la bière et des cigares pour les hommes, des sirops, des glaces et des bonbons pour les dames.

— Voilà qui me raccommode avec Tancien régime, dit le comique en vidant une chope d'un trait. Soyez persuadés, mes enfants, que si la noblesse eût toujours agi de cette manière, la Révolution de 89 n'aurait pas éclaté.

— C'est un vrai gentilhomme ! attesta, d'autre part^ la duègne en dégustant une glace à la vanille. Quand il t'aura mise dans tes meubles, tu m'inviteras à déjeuner, n'est-ce pas?

— Oh 1 nous n'en sommes pas là, marmotta Balbine avec une pointe de résistance.

— Vous n en êtes pas éloignés, et je m'en réjouis pour toi.

Seul, le jeune premier, irrité du retour de son rival, détonnait au milieu de l'enthousiasme général, et se tenait à quatre pour ne pas invectiver contre la jeune première, qui semblait ne plus avoir souci de lui, et dont toute l'attention se

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portait sur Tillustre adorateur qui se montrait si poli et si bien élevé avec elle.

A onze heures et demie, le rideau baissa sur le dernier acte, « la Belle Gabrielle » courut se déshabiller, pour ne pas faire altendre Son Excellence, et au bout de vingt minutes, les joues pleines de fard et saluée, semi amicalement, semi ironiquement par ses compagnes de loge, quitta précipitamment le thé&tre.

— Oîi vas-tu ? gronda, la voix tremblante de colère, le jeune premier en Tarrètant au passage, dans la grande allée du parc.

— Où il me platl, répliqua-t-eïle sèchement.

— Si tu suis ce prétendu prince !. . .

— Ha çàl mon cher, vous êtes fou, se rebiffat-elle en élevant le ton à l'approche de trois de ses camarades. Vous n'avez aucun droit sur moi ; je n'ai point de compte à vous rendre, et je vous défends de me tutoyer.

— Qu'y a-t-il? demanda le régisseur en s'interposant.

— Rien, répondit Balbîne en reprenant sa course interrompue.

Le prince l'attendait à la grille du parc.

— Mademoiselle, lui dit-il, je vous félicite sin-

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cèrement; vous avez été remarquable au milieu de ce ramassis de cabotins.

— Monsieur le prince!... remercia- t-elle en frissonnant de plaisir.

— Êtes- vous prête?

— Oui.

— Alors, partons?

— Parlons.

M. de Mirande aida la jolie pécheresse à monter sur la banquette du tilbury tandis que le garçon du restaurant tenait le cheval parla bride, prit place ensuite à gauche de sa conquête, saisit les guides et le fouet, et en un clin d*œil eut disparu sur la route de Paris.

— Envolée I s'écria le comique qui, en compagnie de la moitié de la troupe, était arrivé à l'entrée du parc, juste à temps pour assister à ce départ.

— Nous nous reverrons demain, grinça le jeune premier avec une rage concentrée.

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