‹ La jolie ferme, ou La vertu rompenséeChapitre 4 sur 17 · DEUXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DEUXIEME ENTRETIEN

La famille était réujiie dans la salle à manger. M. et madame de Régeville, Tabbé Ralet, les quatre enfanSi et le curé qui s'était empressé de venir rendre ses hommages, particulièrement au comte et à la comtesse qu'il avait complimentés la veille, au nom de ses paroissiens ; ces deux ecclésiastiques étaient faits pour se convenir, parce qu'ils avaient tous deux de la piété, de l'instruction et une bienfaisance très active. Ils eurent donc bientôt fait connaissance , et ils devinrent par la suite des amis sincères. M. de Régeville interrogea le curé sur les personnes qui habitaient le village, s'il y avait beaucoup de pauvres, et ce qu'il fallait faire pour les soulager?

Le Curé. — Votre seule présence, mon- ^ieur le comte, écartera l'indigence de vos vassaux (i) : sî les grands seigneurs savaient tout ce qu'ils ont à gagner en habitant leurs châteaux, on en verrait moins consommer inutilement leur fortune à la cour pour y obtenir une faveur trop souvent sujette aux ehangemens ; tandis qu'en versant sur les habit,ans des campagnes \qs sommes inutiles qu'ils dé- .pensqiit pouf gblenir un coup d'oeil du maître, ils se feraient des amis de leurs pauvres voisins, qui attireraieiit sur eux

les bénédictic^n^ c^l^H^^* 4^^^^ donc faites travailler nos paroissiens ; donnez des prix à ceux qui sergent juge's ^ par des vieillards, les plus vertueux ; vous verrez bientôt disparaître l'oisivelé, et avec elle les vices qu'^lQçxil'^nte, et surtout la misère. Si cependant vous avez le projet de faire

(1) On appelait ainsi les babitans des terres eeigueuriales.

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encore plus de bien à Saint- Lô, relevez^ le bâtiment qui était destiné aux écoles, et qui consiste en deux corps de logis avec chacun une grande cour et un jardin ^ et rendez-les 5 comme autrefois, aux ehfans de saint Vincent-de-Paul.

Il y a aussi un Hôlel-Dieu; mais la dame hospitalière, qui en fait le service à présent , est vieille et infirme; il faudrait lui en adjoindre deux plus en état de soigner les malades ; mais il faut pour cela ajouter au revenu , qui est à pre'sent beaucoup trop faible, ce qui arrive toujours laux rentes payables en argent : la mon-^ ïiâie baisse de valeur; les denrées^ .aiig*mentent, et alqrs le revenu se trouve insuffisant.

Le Comte. — Je fonderai une rente en blé; celle-là augmente au lieu de diminuer. Quant aux écoles ;, nous pourrons, après déjeuner, aller voir l'ancien emplacernent.

Les enfans demandèrent à accompa-

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gner leurs parens ; on le leur ^ççQg^a d'autant plus volontiers qu'ils n'avaient point encore repris leurs leçons , et qu'on Jeur avait donné toute la semaine pour se reposer du voyage , et pour jouir des plaisirs de la douce liberté de la canipar ^ne.

En sortant de la grille , la comtesse vit une jeune personne d'environ quatorze ans^ dont la figure modeste et la démarche pleine de grâces, qui ne paraissaieiit pas être les seules que donne quelquefois la nature, l'étonnèrçnt. Elle était mise comme l'est à Paris la classe au-dessus du peuple, mais avec une simplicité voisine -de la pénurie. Tout ce qu'elle avait sur -elle était propre, rien de décousu ni de îS,roué; mais on voyait que ce n'était qu'avec un soin continuel que cette jolie personne se préservait des livrées honteuses de la misère. Cette jeune fille , d'une complexion délicate, portait avec une extrême ;^fetigue, une cruche assez lourde qu'elle

Tenait de puiser à la fontaine. Sa sœur, beaucoup plus jeune qu'elle , voulait l'aider a la porter; snais l'aînée l'assurait que c'était impossible^ et ne servirait peut-être qu'à faire casser cette cruche^ qu'on aurait, tu le sais, ajouta-t-elle en baissant îa voix, de la peine à remplacer.

La Comtesse. — Quels sont ces enfans?

Le Curé. — Je les connais peuj il n'y a que quelques mois qu'ils habitent ce vil*îage. Ils viennent exactement aux oiEces : <lu l'esîe, personne n'entre chez eux, et le îiiari, qui est venu me faire une visite, m'a prié de ne pas la lui rendre.

La Comtesse.— Mais de quoi vivent-*ils?

ont-ils des revenus ?

Le Curé. — Ldi maison qu'ils occupent a mi assez grand jardin qu'ils cultivent. Du reste, on ne leur connaît pas de biens ni <le revenus; ils n'achètent rien à crédit, €t payent exactement leur loyer. Gomme ils ne reçoivent point de lettres, on ne «ait pas quel peut être leur pays : je les

t:roirais Parisiens, parce qu'ils ne me p^ raissent avoir aucun accent. A ce moment, la jeune fille et sa sœur passèrent devant la comtesse et sa famille ; elles saluèrent avec g^râce; et suivirent le chemin qui conduisait à leur maison.

Mêlante.. — Ah! maman, qu'elles sont jolies! comme elles ont l'air délicates et polies. — Maman, lâche donc que nous puissions les voir ; je parie qu'elles sont aima^ blés: — Elles viendraient jouer avec nous^ dit Sophie.

La Comtesse. — Vous avez entendu, mei"amies, qu'il paraît que leurs père et mère ne veulent voir personne : il ne faut jamais €lre indiscret, même en voulant rèndrô»

service. Laissons au temps, aux circonstances, à l'estime que nous leur inspire-» rons, de mériter la confiance de gensqui^^ paraissent intéresser; mais cependant/ W mystère dont ils s'enveloppent doit noust-> rendre plus circonspects, pour faire des^ avances dont nous pourrions nous repei^-*»

tir : la prudence est une des vertus les plus essentielles dans la société.

Tout cela ne satisfaisait pas l'impatiente curiosité de Mélanie, à quilesjeuaies filles de M. et madame Sauvigné (car on savait leurs noms) avaient inspiré l)eaucoup d'intérêt. Elle trouvait que, n'ayant point été élevées à faire de gros ouvrages , il était bien fatiguant pour elles d'être obligées d'aller chercher fort loin une cruche d'eau si pesante , et elle pria ses parens de trouver le moyen de savoir qui était M. Sauvigné.

En continuant la promenade , Ton arriva sur la place où était l'ancien bâtiâment des écoles; il était entièrement abandonné. Les fenêtres , les pertes ne fermaient plus; il ne restait pas une vitre aux croisées; les cours étaient pleines d'herbes et d'épines , qui en coiivraient le sol; les jardins en friche; mais cependant la maison était bâtie solidement, et les réparations ne pouvaient être fort chères :

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il n'était question que de faire un fonds pour l'entretien des sœurs de la charité et des frères des écoles, et comme l'avait dit le comte 5 il voulait en établir la rente en blé. Pour cela, il fallait la placer sur une ferme : il y en avait une à vendre dans le village, ou plutôt la place; car pour celle-là elle était entièrement en ruine j et les terres qui en dépendaient étaient cultivées par un des fermiers du comte, qui avait encore deux ans de bail. M. de Régeville vit bien à peu près qu'il lui serait facile d'acquérir ce bien : il eut même sur cela quelques idées vagues, dont il s'entretint avec la comtesse, mais qui Testèrent secrètes entre eux : seulement on décida la réparation des bâtimens des écoles; et M. Ralet, qui était fils d'architecte^ se chargea de suivre les ouvriers qui devaient y être employés , au grand contentement d'Edouard , qui devait venir avec son bon ami inspecter ces ouvrages p et prendre connaissance de ces

utiles travaux^ dont le but devait être très ^avantageux aux habita ns de Saint-Lô.

w^La comtesse se chargea des détails de l'Hôtel- Dieu ; elle s'y fit accompagner par ses filles. La vieille religieuse ne pouvait presque pas quitter son grand fauteuil.

De huit lits qui étaient fondés ^ deux ou trois étaient à peine remplis ^ et encore n'était-ce que par les plus indigens de la paroisse, tant les malades étaient négligés 5 non par mauvaise volonté de la re- Jigieuse, mais parce qu'elle ne pouvait plus rendre aux autres les soins dont elle savait besoin elle-même. Les lits ;i^e§tai^nt ^ans êlre faits; le linge, que l'on h'eillre- 4enait plua, était mangé des rats. 11 n'y avait ni sirop nijulep dans l'apothicaire- ^^ie; enfin, tout était sale et mal tenu. La '^comtesse n'en fit aucune plaintgii la auère ;>Mariannej lui demanda seulement si elle ;serait bien aise d'avoir quelques unes des religieuses de son ordre pour la seconder. * — Bien certainement, dit-elle, mais il

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îi^y a pas ici de quoi les nourrir. — M. de Régeville le sait, il va prendre des moyens pour augmenter les revenus et vous procurer, ma sainte mère, ceux de vivre tranquillement, et n'ayant plus qu a prier Dieu pour vos malades. — Que Dieu, reprit la mère Marianne , bénisse vos bonnes in-tentions, et puissé-je les voir se réaliser! — Je Tespère.

La comtesse cpmmença à charger sa fille de la réparation du linge, sous l'inspection de Victoire, femme de charge de madame de Régeville ; on l'apporta tout au château , et on prit dans le village de Saint-Lô et des paroisses qui en dépen?dâiënt ^ douzîé ouvrières parmi les jeunes filles les plus sages elles plus laborieuses, (^ùT furent emplovées à la journée; ainsi on répara et mit à neuf tout ce qui étaife usé. Mélanie était chargée de rendre coûîplè tbùS'lëfs soirs, à sa mère, de ce qui avait été fait dans la journée. Sophie allait aussi dans l'atelier avec sa sœur , et

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toutes les jeunes filles étaient enchantées de mesdemoiselles de Régevillé. li^aînéè' joignait à une grande douceur j une exactitude parfaite ; de sorte que ce travail fut fait beaucoup trop tôt au gré de celle qui en avait été chargée. Mélanie obtint de sai mère une gratification au-dessus du prix des journées , pour celles qui s'étaient distinguées par leur activité et leur inteU ligence. Madame de Régeville dit à sa fille qu'il ne suffisait pas de récompenser les ouvrières; que celle qui avait suivi avec zèle leur travaux, méritait aussi une récQinpense, et que. le soir son père lui en donnerait nne qui serait sûrement sui^ vant son cœur, Mélanie chercha ce que cela pouvait ^re , sans le devi»i§r^ On m rendit dans un petit pavillon qui était aii milieu du pam, où Ton ne craignait painti d'être intérrbmpu par les importuns; car les domestiques avaient ordre, quand il venait quelqu'un^ de ne jamais les amener dans cette retraite, où se trouvèrent réu-

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nis le curé , le précepteur , M, et madame de Régeville, et leurs quatre enfans.

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